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S’inspirer de Gandhi n’a jamais été une option en Palestine

lundi 4 août 2014 - 07h:43

Ramzy Baroud

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L’Occident fait la leçon aux Palestiniens sur les pièges de la « lutte armée », mais l’Histoire montre que lorsque les chars israéliens grondent dans Shujaiya, Jabalya ou Maghazi, ce n’est guère le moment de se coucher à plat-dos et de chanter « nous vaincrons ».

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Famille fuyant les bombardements israéliens dans Gaza. La violence des troupes israéliennes d’occupation s’exerce toujours de façon extrême, quel que soit le mode de résistance adopté par les Palestiniens - Photo : Reuters

« Où est le Gandhi palestinien ? Dans une prison israélienne, bien sûr ! » était le titre d’un article de Jo Ehrlich publié dans Mondoweiss le 21 déc 2009. Cet article a été écrit presque exactement un an après qu’Israël ait interrompu une offensive de grande envergure contre la bande de Gaza, l’opération Cast lead (27 décembre 2008 au 18 janvier 2009) qui était restée jusqu’à aujourd’hui l’attaque israélienne la plus meurtrière contre le territoire assiégé depuis de nombreuses années.

Ehrlich relativisait la question d’un « Gandhi palestinien », tout en répondant à l’approche paternaliste adoptée par d’autres sur ce concept : « Je ne prends part en aucune façon à cette discussion sur le Gandhi palestinien, car je pense que c’est en réalité une sorte de diversion à connotation raciste. Mais parfois, il vous faut rire pour ne pas pleurer ... », écrit-il dans son introduction.

En effet, la notion de « Gandhi palestinien » a été et reste ignorante, paternaliste et raciste. Mais la question est cependant incontournable, surtout pour les personnes qui se considèrent comme des « militants pro-palestiniens ».

La dernière guerre d’Israël - l’opération Protection Edge - a dépassé Cast Lead en termes de durée, du nombre de meurtres, de niveau de destruction - et d’horreur dans les attaques contre les civils - et la question du Gandhi [palestinien] semble moins pertinente que jamais.

Pour comprendre pourquoi, il faut d’abord examiner la raison pour laquelle il était demandé avant toute chose aux Palestiniens de produire une alternative non-violente dans le style de Gandhi dans sa lutte pour la liberté.

La deuxième Intifada palestinienne (le soulèvement) de 2000 à 2005 a subi une réplique israélienne extrêmement violente. Les dirigeants israéliens de l’époque voulaient envoyer un message au dirigeant palestinien du moment, Yasser Arafat, signifiant qu’ils ne toléreraient aucun acte de défiance collective. Israël était convaincu qu’Arafat avait organisé l’Intifada afin de renforcer sa position politique dans des « pourparlers de paix » qui se sont avérées totalement inutiles.

Pris dans une situation impossible où ils faisaient face à une machine de guerre israélienne alimentée directement par les États-Unis - et manquant de foi en leurs dirigeants - les Palestiniens ont eu recours aux armes, utilisant les attentats suicides ainsi que d’autres méthodes violentes.

La tactique a soulevé beaucoup de controverse - en raison du nombre de morts parmi les civils israéliens - et elle a été rapidement exploitée dans la propagande israélo-occidentale pour justifier a posteriori l’occupation militaire israélienne et ses tactiques militaires si violentes.

Ceux qui osaient replacer la violence palestinienne dans son contexte ou qui soulignaient que beaucoup plus de civils palestiniens avaient été tués par l’armée israélienne se sont vus exclure des médias et parfois considérés comme un obstacle par ceux qui ne voulaient voir les Palestiniens que comme des victimes .

Beaucoup d’occidentaux (des présidents, des soit-disant philosophes, des journalistes, des militants des médias sociaux) ont discuté du sujet [de la violence] avec passion. Le fait que peu de pays occidentaux aient vraiment connu une lutte de libération nationale anti-coloniale dans leur histoire moderne, et donc n’ont pas une réelle compréhension de l’humiliation et de la colère vécue dans ces pays, semblait de peu d’importance. Certains étaient tout simplement préoccupés par Israël et rien d’autre, tandis que d’autres voulaient préserver l’image de la Palestine comme victime, malheureuse et éternellement occupée.

L’illustration le plus flagrante de ce vocabulaire était le discours du président américain nouvellement élu Barack Obama, sur ​​une estrade de l’université du Caire, le 4 Juin 2009, où il envoya aux Palestiniens un message méprisant, insensible et en même temps très à côté de la plaque :

« Les Palestiniens doivent renoncer à la violence.La résistance par la violence et le meurtre est erronée et elle ne réussit pas. Pendant des siècles, les Noirs en Amérique ont souffert des coups de fouet comme esclaves, et l’humiliation de la ségrégation. ...

Mais ce n’était pas la violence qui a permis de gagner des droits pleins et égaux. Cette même histoire peut être racontée par des peuples de l’Afrique du Sud à l’Asie du Sud, de l’Europe de l’Est à l’Indonésie. C’est une histoire avec une vérité simple : la violence est une impasse. »

Le message d’Obama peint la lutte palestinienne comme une anomalie parmi de parfaitement pacifiques luttes de libération nationale dans le monde entier. Ce message était bien sûr complètement faux.

Le président des États-Unis, soit ne connaissait, soit voulait ignorer une histoire palestinienne de résistance non-violente qui remonte aux années 1920 et 1930 - et sans doute bien avant cela.

Obama comme beaucoup d’autres, ne parvient pas à reconnaître à quel point Israël a employé une violence extrême - en utilisant des armes que les États-Unis n’ont cessé de fournir à Tel-Aviv - pour soumettre la résistance palestinienne. Les armes de Washington ont également aidé Israël à maintenir relativement aisément une occupation militaire et de florissantes colonies juives sur des terres volées aux Palestiniens.

Mais le point décisif dans la discussion était la deuxième Intifada qui a entraîné une terrible violence israélienne qui a fait des milliers de morts palestiniens. Les implications politiques de l’insurrection étaient également très importantes, car elle divisait les Palestiniens entre ceux qui étaient intimidés par les tactiques israéliennes pour les soumettre (les soi-disant modérés), et ceux qui voulaient résister (les ainsi-nommés radicaux).

Depuis près de 10 ans maintenant, le débat fait rage. Certains ont condamné d’emblée toute résistance armée palestinienne, d’autres ont critiqué et placé sur un pied d’égalité la violence israélienne et celle du Hamas, tandis qu’un autre groupe expliquait la futilité de la lutte armée face à un pays disposant des armes nucléaires.

Ce débat a pris place dans les journaux en ligne et les médias sociaux, mais il peine à s’imposer parmi les Palestiniens ordinaires, en particulier ceux de la bande de Gaza. Les intellectuels de Gaza ont toujours débattu de nouvelles idées sur la façon de construire la solidarité internationale pour mettre fin au siège israélien, pour faire passer leur message au monde, allant même jusqu’à s’interroger sur le moment le plus adéquat pour tirer des roquettes sur Israël. Mais peu ont remis en cause le principe même de la résistance armée.

Bien sûr, les Palestiniens sont les mieux placés pour en débattre - bien mieux qu’Obama et les autres prédicateurs dans leur fauteuil. Ils savent que la résistance collective n’est pas toujours une tactique décidée à travers des forums de médias sociaux ; que lorsque leurs enfants sont pulvérisés par la technologie meurtrière fournie par les États-Unis, ce n’est vraiment pas le moment de se coucher sur le sol et de se mettre à scander « nous vaincrons » - surtout quand il s’agit d’empêcher les tanks israéliens d’entrer dans des quartiers comme Shujaiya, Jabalya ou Maghazi.

Les Palestiniens savent également que la violence de l’État israélien est le résultat d’un agenda politique décidé à l’avance et qu’il ne dépend pas de la nature de la résistance palestinienne. Plus important encore, l’Histoire leur a appris que lorsque les Israéliens viennent à Gaza comme des envahisseurs, peu de monde se tiendra à leurs côtés dans sa défense contre la machine à tuer financée par l’Occident, si ce n’est leurs propres fils et filles de la bande de Gaza. Si les habitants de Gaza ne défendent pas leurs villes, personne ne le fera à leur place.

Bien que la disparité dans le conflit militaire entre l’armée israélienne et la résistance palestinienne est aussi aiguë aujourd’hui qu’auparavant, la résistance palestinienne a mûri. Le fait qu’elle ait tué des dizaines de soldats et trois civils convient d’être relevé, alors qu’Israël vise délibérément des hôpitaux, des écoles, des abris des Nations Unies et même des cimetières. Le maintien de ce niveau de discipline dans la plus inégale de toutes les batailles est une tâche gigantesque, et l’éthique ainsi prouvée est quelque chose de totalement étranger aux forces américaines et israéliennes.

Gandhi a été très grand dans le contexte de la lutte de son pays contre le colonialisme, et il représente pour une part une source d’inspiration pour de nombreux Palestiniens. Mais la Palestine a ses propres héros : des résistants, femmes et hommes qui créent aujourd’hui leurs propres légendes dans Gaza et le reste de la Palestine.

Quant à ceux qui demandent sans cesse où est le Gandhi palestinien, ils feraient mieux d’utiliser leur énergie pour empêcher les livraisons d’armes de leur gouvernement à Israël qui aujourd’hui 1er août, a déjà tué plus de 1 500 personnes et en a blessé plus de 8000 - des civils dans leur immense majorité.

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* Ramzy Baroud est doctorant à l’université de Exeter, journaliste international directeur du site PalestineChronicle.com et responsable du site d’informations Middle East Eye. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr. Son site personnel : http://www.ramzybaroud.net

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1er août 2014 - Middle East Eye - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.middleeasteye.net/column...
Traduction : Info-Palestine.eu - Claude Zurbach


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