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La question palestinienne ne saurait être réduite à une crise humanitaire

mercredi 29 janvier 2014 - 10h:22

Ramzy Baroud

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A l’occasion d’une interview en décembre 2013, à Lausanne, Ramzy Baroud répond à nos questions sur la tendance occidentale à ignorer la dimension politique de la question palestinienne. Il nous livre son regard critique sur le rôle des ONGs en Palestine et sur le refus de reconnaitre comme tels les mouvements de résistance.

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Distribution d’aide alimentaire à Gaza - Photo : MaanImages

Quel est le rôle des ONGs dans la lutte contre l’occupation en Palestine ?

Il y a beaucoup d’ONGs qui font un travail remarquable, elles comblent de nombreuses lacunes, celles du système éducatif par exemple. Mais les ONGs sont aussi un peu devenues une industrie en soi. Voilà comment ça fonctionne : vous avez une idée, vous la mettez sur papier et trouvez une organisation internationale prête à vous financer. Au final vous vous retrouvez avec un projet qui existe pour lui-même. Les ONGs représentent une industrie florissante et elles sont dangereuses parce qu’elles font disparaitre la dimension politique de la lutte et la transforment en un problème humanitaire. Pour assurer leur financement, les ONGs se doivent d’être politiquement correctes. Elles savent que l’organisation qui les finance va leur demander des comptes sur les positions politiques qu’elles prennent. Il y a des milliers d’ONGs en Palestine et elles ont mené à une dépendance de la société palestinienne. Ce n’est pas cela dont on a besoin. Ce dont on a besoin c’est d’un discours politique unifié.

Est-ce que vous pensez que les ONGs contribuent à maintenir l’occupation en rendant les conditions de vie des Palestiniens tout juste supportables ?

Selon moi, les ONGs sont une extension de ce qu’on appelle la zone tampon qui a été créée par l’Autorité Palestinienne pour le compte d’Israël suite aux accords d’Oslo. Israël veux occuper les terres mais ne veut pas avoir à s’occuper des personnes qui vivent sur ces terres. C’est pourquoi ils ont engagé l’Autorité Palestinienne, pour un montant se chiffrant en milliards de dollars par année, afin de garder la population sous contrôle. En fait, ils font en sorte que la population soit dépendante d’eux financièrement. Le peuple palestinien ne pourait pas survivre dans ces conditions sans l’argent de l’Union Européenne qui est acheminé par l’intermédiaire de l’Autorité Palestinienne. Les ONGs, elles, ont créé un autre niveau de dépendance à l’intérieur de ce même système. Par ailleurs, je ne pense pas que ce niveau de dépendance qui existe à l’intérieur de la société civile palestinienne soit aléatoire. Je ne veux pas utiliser le terme conspiration mais il est difficile d’imaginer que ce processus soit uniquement le fruit du hasard.

Les ONGs contribuent-elles à détourner les jeunes militant-es de la lutte politique ?

Oui tout à fait, mais ce qui est peut-être encore plus problématique c’est qu’elles les amadouent. De nombreux-ses militant-es palestinien-nes sont envoyés en Europe ou aux États-Unis par des ONGs. Leur message est adapté pour correspondre exactement aux attentes d’un public occidental. Je préfèrerais de loin que les gens entendent la vérité, aussi crue, brutale et dérangeante soit-elle. Ça serait toujours mieux que cette version édulcorée de la vérité. Par conséquent, le discours tenu par ces ONGs est souvent malhonnête et déforme le discours politique palestinien.

Si l’armée israélienne perd ses soutiens, le Hamas pourrait devenir plus puissant. Est-ce que ça ne risque pas d’empirer les choses, même pour les Palestinien-nes ?

Israël possède la 4ème armée la plus puissante au monde alors que le Hamas est une milice populaire. La plupart des partisans du Hamas sont des enfants de réfugiés qui vivent dans le dénuement le plus total. Ils essayent de résister avec des moyens des plus modestes. La plupart de leurs armes sont de fabrication artisanale. En 1948, de nombreux Palestiniennes et Palestiniens se sont battus armés de couteaux contre des tanks et des avions. L’important pour eux c’était de résister envers et contre tout. Maintenant, on peut ne pas être d’accord avec certains types de résistance mais le fait est que le Hamas n’est rien de plus qu’une organisation d’hommes et de femmes qui cherchent désespérément des moyens de résister.

Enfin, ne devrions-nous pas accepter l’idée que les ainsi-nommés « mouvements radicaux » de la résistance palestinienne (le Hamas, le FPLP, le Jihad islamique et d’autres ...) ont en réalité préservé ces fameuses constantes, comme par exemple le droit au retour ? N’est-ce pas une sorte d’accomplissement, que nous devrions reconnaître de la part de ces mouvements ?

Après la signature des accords d’Oslo, George Habash, qui était à l’époque le leader du Front Populaire pour la Libération de la Palestine [une organisation marxiste et révolutionnaire] et un militant palestinien chrétien, a dit qu’il n’avait pas peur de la signature de ce morceau de papier. Pour lui, un morceau de papier pouvait être déchiré. Ce dont il avait peur, c’était que ce soi-disant processus de paix n’instille une culture de la défaite dans la société palestinienne. Il avait peur que la culture de la résistance qui avait survécu dans notre société pendant toutes ces années commence à s’évaporer. La résistance est un élément essentiel dans la question politique palestinienne parce qu’elle est tout ce qu’on a ! Nous n’avons ni pétrole avec lequel négocier, ni le pouvoir militaire d’Israël, ni la protection des États-Unis et de l’Union Européenne dont Israël bénéficie. Tout ce que nous avons, c’est notre capacité à crier non et à résister. Au fil du temps, de nombreux groupes - qu’ils soient islamistes ou marxistes – ont maintenu cette culture de la résistance à Gaza. Malheureusement, pour beaucoup de personnes, la résistance palestinienne est associée aux armes et aux attaques suicides.

On ne voit pas la résistance comme une stratégie visant simplement à lutter contre l’occupation. On peut désapprouver la stratégie choisie par le Hamas mais il faut reconnaitre qu’ils ont le mérite de maintenir cette culture de la résistance. Elle est d’ailleurs souvent mise en opposition à la culture de la défaite associée avec l’Autorité Palestinienne. Je me souviens de Salam Fayyad, un ancien premier ministre de l’Autorité Palestine qui se moquait des Fedayins - les résistants – en disant que l’époque des Fedayins était révolue. Mahmoud Abbas a même osé dire qu’ils étaient dépassés. Ce qui n’est pas dépassé par contre selon lui, c’est de rouler en limousine et de passer des heures dans un hôtel chic à parler dans le vide. Voilà selon moi ce qui se passe dans la société palestinienne : on a ces deux forces qui s’opposent, l’une qui a baissé les bras et qui essaye de profiter de la situation, et l’autre qui est prête à se battre jusqu’au bout.

Est-ce que le mouvement de solidarité international devrait soutenir Hamas ?

Disons qu’à ce stade, les choses sont un peu compliquées étant donné que le mandat du Hamas [à Gaza] et celui du Fatah [en Cisjordanie] ont tous les deux été dépassés. Le peuple Palestinien doit pouvoir trouver une plateforme politique qui lui permette d’avoir de nouveaux représentant-es. Ce avec quoi je ne suis pas d’accord, c’est de désavouer Hamas, non pas pour ce qu’ils sont mais pour ce qu’ils représentent : la résistance. Après l’élection du Hamas, Condoleezza Rice leur a posé 3 conditions en disant que tout irait bien tant qu’ils accepteraient de les appliquer.

Les conditions étaient les suivantes : 1) renoncer à la violence - la résistance armée, 2) accepter Israël de façon inconditionnelle, même si Israël ne les accepte pas, 3) honorer tous les traités de paix - les traités de capitulations signés auparavant par l’Organisation de Libération de la Palestine, par Arafat ou Abbas. Hamas aurait pu être un groupe marxiste tel que le Front Populaire de Libération de la Palestine dont je parlais toute à l’heure, le problème n’est pas dans le fait que le Hamas soit une organisation islamiste mais dans ce qu’elle représente. Et elle représente un segment de la société palestinienne qui refuse d’abandonner, de s’avouer vaincue et de reconnaitre Israël alors qu’Israël refuse de reconnaitre l’existence même d’une entité palestinienne. Pour ces raisons, je trouve le boycott occidental du Hamas très problématique.

Qui sont celles et ceux qui soutiennent le Hamas ?

Avant d’être élu, le Hamas était connu pour être une organisation efficace, pour construire des écoles et des hôpitaux, pour soutenir les proches de ceux qui étaient morts au combat. Ils possèdent de nombreuses œuvres de charité. Les medias occidentaux reconnaissent l’étendue de leur engagement social mais en parlent comme s’il s’agissait d’une stratégie ayant pour seul but d’augmenter de nombre de personnes qui voteraient pour eux. En fait c’est tout le contraire. Le Hamas s’est construit par son engagement social et c’est seulement plus tard qu’il est devenu une organisation politique. Certains Palestiniens dont je fais partie sont opposés à l’utilisation de la religion en politique mais il ne faut pas oublier que le Hamas a la réputation d’être incorruptible, d’être efficace. Cela contraste avec l’Organisation de Libération de la Palestine dont les dirigeants sont revenus de Tunisie après Oslo.

Hamas n’est pas un implant étranger. L’Organisation de Libération de la Palestine était basée à Tunis, on les appelait les Tunisiens. Leur accent n’était pas le nôtre, leur système de référence n’était pas le nôtre. La plupart des Palestinien-nes les considéraient comme des étrangers. Les militants du Hamas par contre étaient des réfugiés, ils vivaient parmi nous et faisaient partie de notre société. Il y a aussi un autre élément qui a rendu le Hamas si populaire, c’est que les gens en avaient assez de la corruption notoire du Fatah. Les services de sécurité du Fatah n’étaient pas utilisés contre Israël mais contre le peuple palestinien. Avant le clash entre le Hamas et le Fatah en 2007, le Fatah disposait de 12 unités consacrées à la sécurité.

Ces unités faisaient la loi dans les rues comme des gangs, comme des seigneurs de guerre. Le Hamas, un groupe discipliné, était l’antidote à cela. Les armes de Hamas étaient utilisées pour résister contre Israël et pas contre les Palestiniens. Donc il faut prendre en compte les deux facteurs suivants pour comprendre la montée de l’influence du Hamas : premièrement ils avaient la confiance des Palestiniens, gagnée grâce à leur réputation sans faille et deuxièmement, les Palestiniens était terrifies par le Fatah et révoltés contre eux. Mais malheureusement, l’Occident a refusé de donner aux Palestiniens la possibilité d’avoir leur propre représentation démocratique.

Propos recueillis par Alicia Gaudard, Cindy Zahnd et Claude Zurbach

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* Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr

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7 décembre 2013 - Traduction : Cindy Zahnd


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