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Jaffa, Nakba et Soumoud

lundi 26 mai 2014 - 06h:37

Ramzy Baroud

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Dans « Jaffa : Terre des oranges », Ghassan Kanafani décrit son exil de la ville côtière palestinienne de Jaffa.

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Imaginez la terreur vécue en 1948 par les habitants palestiniens de Jaffa, fuyant les massacres perpétrés par les milices juives et pressés sur les quais, attendant de pouvoir fuir par la mer...

Alors un garçon de 12 ans, il voulait à tout prix comprendre, mais « cette nuit-là, cependant, certains fils de cette histoire sont devenus plus clairs ... Un gros camion se tenait devant notre porte. Les affaires les plus légères, principalement des moyens de couchage, ont été empilés avec précipitation dans le camion, dans une ambiance d’hystérie ».

Quelques décennies après que Kanafani ait écrit sur son exil, moi-même, un garçonnet de 8 ans d’un camp de réfugiés de Gaza, j’ai eu l’occasion d’être amené sur place. Quand je me suis retrouvé aux limites de la ville de Jaffa, la ligne séparant ce qui était réel de l’imaginaire est soudainement devenu floue. Autrefois la plus grande ville de Palestine, Jaffa n’était plus le fruit de l’imagination de mon grand-père ou de Kanafani, mais un espace tangible de sable, d’air et de mer. L’identité arabe et palestinienne de Jaffa était d’une totale évidence.

J’étais dans ma troisième année d’école et c’était mon premier voyage scolaire. Les Gazaouis étaient encore autorisés à entrer en Israël à l’époque, la plupart du temps pour y être exploités dans un travail très mal rémunéré. Ma famille avait été chassée de Palestine au cours de la Nakba, la « Catastrophe » qui a vu l’expulsion de centaines de milliers de Palestiniens de leurs maisons. Ma famille était composée de simples paysans du [village de Beit Daras. Les habitants de mon village étaient connus pour leur amour du couscous, leur entêtement légendaire, leur courage et leur fierté. Les habitants de Beit Daras plaçaient Jaffa au centre de nombreux aspects de leur vie. Ville portuaire commerciale dynamique connue dans le monde entier pour ses oranges, Jaffa possédait certains des plus grands marchés du sud de la Palestine.

Jaffa était un centre de la culture arabe et un modèle de coexistence entre les religions. Mais la colonisation britannique de la Palestine à partir de 1917 et qui s’est transformée en autorité mandataire en 1922, a interrompu les flux historiques et naturels qui faisaient de Jaffa, en quelque sorte, le cœur battant de la Palestine.

Des générations d’élites instruites avaient élevé dans Jaffa le niveau de conscience politique de la ville jusqu’à des niveaux qui seraient encore considérés comme élevés selon les critères du Moyen-Orient aujourd’hui. Des hommes politiques, des artistes, des banquiers, des artisans et de jeunes et dynamiques communautés d’étudiants ont donné à Jaffa une classe moyenne qui a joué un rôle essentiel dans la lutte contre le colonialisme britannique et ses alliés sionistes, de nombreuses années avant la Nakba et la création d’Israël.

Les membres du syndicat de Jaffa s’étaient organisés avec un ferme engagement autour des droits du travail. Les ouvriers arabes étaient licenciés pour que des travailleurs juifs en provenance d’Europe viennent prendre leur place. Cette mobilisation devint une part intégrante de la grève révolutionnaire de 1936, le premier soulèvement collectif en Palestine qui a inspiré des générations de Palestiniens et continue à les inspirer aujourd’hui.

De nombreux villages et petites villes regardaient vers Jaffa comme une source d’inspiration, et parfois comme moyen de survie. Mon grand-père qui possédait un petit lopin de terre à Beit Daras, était un artisan qui tressait des paniers. Tous les quelques jours, il emmenait le meilleur de sa production au marché d’Isdud et parfois d’al-Majdal dans l’espoir de dinars palestiniens supplémentaires pour compléter ses maigres revenus. Mais le plus profitable était d’aller à Jaffa parce que les Jaffaouis avait le goût le plus sûr. Il se mettait « sur son 31 » pour ce voyage. Après avoir nourri son âne fidèle, il empilait ses paniers sur le chariot et se lançait dans ce long voyage.

« Sido (grand-père) raconte-nous s’il te plaît des histoires sur tes aventures dans Jaffa, » implorions-nous alors qu’il était assis sur un vieux matelas, dans le coin qui lui était réservé dans une petite maison tombant en ruines dans un camp de réfugiés dans la bande de Gaza. Ses histoires, qu’il nous restituait avec un grand sens du suspense, fixait une ligne plutôt ténue entre la vérité et l’imagination. Quand j’ai grandi, j’ai réalisé que l’imagination n’était pas simplement sa façon à lui de nous amuser, nous enfants, mais aussi une manière d’exprimer l’idée que Jaffa représentait à la fois les plus grands succès de mon grand-père et ses défaites les plus humiliantes.

L’imagination l’aidait à donner du sens au monde qu’il avait laissé derrière lui. Quand les Arabes se sont révoltés en 1936, la Grande-Bretagne a riposté sans pitié. Non seulement ils tuèrent, emprisonnèrent et envoyèrent en exil de nombreux Jaffaouis, mais ils ont également défiguré la ville. De grandes parties de la vieille ville ont été effacées pour ne jamais être réapparaître. L’histoire [de la ville] a été violemment effacée de la carte.

Grand-père était l’un des milliers qui ont défendu la Palestine jusqu’au dernier moment. Bien qu’il n’était qu’un paysan qui avait appris à tresser des paniers pour vivre, il a plus tard tout revendu en échange d’un vieux fusil turc pour défendre Beit Daras alors que les villages voisins tombaient l’un après l’autre aux mains des milices sionistes.

Grand-père nous racontait une foule de choses sur combien Jaffa était belle. Il décrivait la douceur de la brise venue de la mer et qui vous accueillait à votre entrée dans la ville, et comment alors votre âme s’envolait.

Lorsque Beit Daras est tombé après une série de batailles entre les milices sionistes et les villageois armés de quelques fusils, l’âme de grand-père s’est retrouvée emprisonnée pour toujours.

Lorsque le Plan Dalet - par lequel l’essentiel de la Palestine a été violemment conquise - a été mis en oeuvre après le départ programmé des forces britanniques, la capture de Jaffa est devenue le point culminant d’une violente campagne militaire.

La route entre Jaffa et Jérusalem fut le théâtre de batailles héroïques, culminant à la bataille de Castal à quelques kilomètres de Jérusalem .

Jaffa, connue sous le nom de « jeune mariée de la mer » a été conquise entre avril et mai 1948. Un exode massif était déjà en cours vers la Transjordanie et la Syrie. Les forces sionistes de la Haganah et de l’Irgoun mirent de côté leurs supposés différents alors qu’elles progressaient de concert vers Jaffa.

Trois campagnes militaires séparées ont été lancées simultanément - Hamets, Jevussi et Yiftah - au cours desquelles Jaffa, les zones autour de Jérusalem et toute la Galilée orientale ont été capturées. Mais quand Jaffa est tombée, c’est la fierté de toute la Palestine qui a été écrasée.

La ville a été encerclée, forçant des milliers de personnes à fuir par la mer jusqu’à Gaza ou vers l’Égypte. Beaucoup se sont noyés alors que de petits bateaux de pêche coulaient parce que surchargés. Les dirigeants arabes avaient espéré que la Grande-Bretagne ne permettrait pas aux sionistes de conquérir Jaffa. Ils s’étaient donc mal préparés et la défense civile était presque inexistante.

La disparité militaire entre les milices sionistes (5000 combattants bien formés et bien équipés) et les volontaires arabes (au nombre d’environ 1500 ) était impossible à surmonter sans un soutien de l’extérieur. Personne n’est venu. Des hommes et femmes ont été tués en masse. Des dizaines de milliers étaient chassés sur les routes, mais surtout vers la mer.

À l’âge de huit ans, j’ai découvert que Jaffa n’était pas un fantasme. Beaucoup plus tard dans la vie j’ai également compris que Jaffa, bien que vaincue dans une bataille, continue de vivre dans la mémoire collective des Jaffaouis et où qu’ils soient.

Bien que le terme Nakba puisse être une représentation de ce qui est arrivé à la nation palestinienne en 1947-48, le Soumoud - esprit de résistance - maintient des millions de réfugiés accrochés fermement à leur droit au retour 66 années après que la terre des orangers ait été conquise. C’est ce soumoud qui va garder Jaffa vivante, et pour toujours.

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* Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr

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22 mai 2014 - RamzyBaroud Website - Vous pouvez consulter cet article à :
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Traduction : Info-Palestine.eu - Claude Zurbach


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