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Les enfants Palestiniens ne sont pas que des statistiques

samedi 31 mai 2014 - 08h:24

Maureen Clare Murphy

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Lorsque, en septembre dernier, la très populaire émission du célèbre spécialiste culinaire Anthony Bourdain « Parts Unknown » a été diffusée, je ne pouvais pas me résoudre à emboiter le pas à quelques-uns de mes amis qui, sur Facebook comme sur Twitter, n’ont pas tari d’éloges sur les scènes des Palestiniens qui préparaient et savouraient la cuisine traditionnelle. Mon abstention n’est pas essentiellement due à mon aversion pour tout ce qui est célèbre.

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Le dernier adieu de Siam Nuwara à son fils Nadim, touché à la poitrine par un tireur embusqué israélien le 15 mai 2014.

L’épisode a été diffusé alors que je travaillais sur une histoire concernant les efforts pour préserver les images et séquences inédites prises et enregistrées en 1970 au Liban par l’unité de film de l’OLP et qui documentent l’apogée de l’organisation nationale dans les camps de réfugiés.

J’ai eu du mal à concilier ce moment révolutionnaire durant lequel les Palestiniens produisaient une représentation audiovisuelle de leur propre lutte avec l’excitation suscitée, quarante ans plus tard, par une émission de télé américaine qui diffuse les images de Palestiniens qui vaquent à des occupations des plus banales, comme partager un repas en famille.

Mais lorsque Bourdain s’est lui-même exprimé cette semaine de manière à la fois brève et pleine de bon sens, j’ai réussi à comprendre mon hésitation à rejoindre le flot de louanges à l’encontre de son émission depuis la Palestine.

En effet, après avoir reçu le prix des médias de la part du Conseil Musulman des Affaires Publiques pour l’épisode dédié à la Palestine, Bourdain a accepté l’honneur et a enregistré le message vidéo ci-après :

Il dit dans la vidéo : « Que de nombreuses personnes soient surprises par la simple vue de gens ordinaires en train de faire des activités quotidiennes, cuisinent et savourent leurs repas, jouent avec leurs enfants, parlent de leurs vies, de leurs espoirs et de leurs rêves, me pousse à constater l’ampleur de notre description ô combien tordue et superficielle du peuple Palestinien. Le monde a terriblement puni le peuple Palestinien, mais le plus honteux de tout demeure de les dépouiller de leur humanité fondamentale. Les gens ne sont pas des statistiques. C’est tout ce que nous avons essayé de démontrer, avançant ainsi d’un petit pas, pathétiquement petit, vers la compréhension. »

Bourdain a touché le nœud du problème : c’est vraiment triste que n’importe quelle représentation de la culture populaire des Palestiniens qui ne sont que des êtres humains normaux soit présentée comme une grande réalisation, que l’humanité du peuple Palestinien doit être prouvée et affirmée, maintes et maintes fois.

Il s’est par ailleurs attaqué à un autre point qu’on ne répètera jamais assez : les gens ne sont pas que de simples statistiques.

Et c’est justement ce point qui motive les travaux de publications comme le fait The Electronic Intifada ; insister que les vies Palestiniennes ne peuvent pas être réduites à de simples chiffres déshumanisants et abstraits.

Que chacun des 1.400 enfants Palestiniens tués par les forces israéliennes et les colons depuis 2002 porte un nom et laisse derrière lui une famille incomplète par la perte d’un être cher. Que les 5.000 prisonniers politiques Palestiniens détenus par Israël dans une tentative de briser le mouvement de libération sont parents d’enfants qui n’ont pas goûté à l’étreinte d’un père ou d’une mère qui, à leur tour n’ont pas été embrassés par leurs enfants depuis de longues années.

Que les témoignages des survivants du nettoyage ethnique de la Palestine de 1948 soient rendus et jamais oubliés. Que l’histoire des Palestiniens dépouillés de leur héritage culturel et de leurs biens soit enregistrée, honorée et préservée en dépit de la suppression Israélienne et de l’exil forcé et imposé.

Nous n’élevons pas nos enfants pour mourir

Les deux adolescents assassinés gratuitement la semaine passée et filmés par des caméras de surveillance qui détiennent la preuve que le feu réel d’un tireur embusqué les a jetés par terre ont eux aussi des noms : Nadim Siam Nuwara et Mohamed Mahmoud Odeh Abu al-Tahir.

Le père de Nadim a confié à Al-Jazeera English : « Vous ne pouvez pas imaginer le sentiment de prendre son fils dans ses mains pour la dernière et le mettre dans la tombe, » et d’ajouter : « Nous n’élevons pas nos enfants pour mourir. Nous les élevons pour vivre. »

Il en a été de même pour les parents de Iman al-Hams, la fillette de 13 ans assassinée au sud de Gaza en 2004, après qu’un capitaine de l’armée israélienne ait vidé le chargeur de son fusil automatique dans son petit corps.

The Guardian a écrit :

La façon avec laquelle Iman a été tuée ainsi que les enregistrements de la cassette qui révèlent que le capitaine avait pourtant été averti que la cible n’était qu’une enfant et qu’elle très « apeurée, » constitue l’un des tirs les plus controversés depuis le déclenchement de l’Intifada Palestinienne quatre années plus tôt, bien que des centaines d’autres enfants aient perdus la vie pendant la même période.

Après le verdict, Samir al-Hams, le père de Iman, a précisé que l’armée n’avait jamais eu l’intention de tenir le soldat responsable.

Le soldat n’a pas été accusé du meurtre de ma fille mais de quelques petites infractions. Maintenant ils disent qu’il est innocent de tout délit même s’il a tiré sur Iman à plusieurs reprises. Ma fille a été tuée froidement. Le soldat l’a assassinée une fois et le tribunal l’a tuée de nouveau. Leur message est on ne peut plus clair : ils donnent carte blanche à leurs soldats pour tuer les enfants Palestiniens. »

Depuis le meurtre de Iman, des centaines d’autres enfants avaient été tués à Gaza par les forces israéliennes, et toutes les portes pour la justice sont fermées pour les familles des victimes.

Durant les trois semaines d’attaques israéliennes sans répit sur la Bande de Gaza, survenues au courant de l’hiver 2008-2009, et d’où les civils n’avaient aucun moyen de fuir les bombardements, il y a eu environ 1.400 victimes Palestiniennes. Parmi ces victimes, on a dénombré 21 membres de la même famille, tués à la suite du bombardement de leur maison par Israël. Selon le rapport Goldstone « les forces israéliennes savaient que la maison abritaient environ 100 civils… »

Neuf enfants de la famille Samouni sont sur la longue liste des victimes : Azza Salah al-Samouni (3 ans), Waleed Rashad al-Samouni (17 ans), Ishaq Ibrahim al-Samouni (14 ans), Ismail Ibrahim al-Samouni (16 ans), Rifka Wael al-Samouni (8 ans), Fares Wael al-Samouni (12 ans), Huda Nael al-Samouni (17 ans), Ahmad Atieh al-Samouni (14 ans), Mutassim Mohamed al-Samouni (6 ans) et Mohamed Hilmi al-Samouni (5 ans).

En mai 2012, le tribunal militaire israélien a annoncé qu’aucune accusation ne sera portée contre les soldats responsables de cette atrocité. La cruauté israélienne ne s’arrêtant pas là, les autorités de l’occupation ont refusé de délivrer une autorisation de voyage à Jérusalem à une mère devant accompagner sa fille, l’une des survivantes du massacre, pour soigner ses blessures à la tête causées par des éclats d’obus.

Plus tard dans l’année, un soldat israélien dans la ville d’Hébron, en Cisjordanie occupée, a tiré sur Mohamed al-Salaymeh, le tuant le jour où il devait souffler sa 17ème bougie. Les balles qui ont mis fin à la jeune existence de Salaymeh étaient tirées par Nofar Mizrahi. Cette dernière avait alors prétexté que l’adolescent pointait son pistolet sur la tempe d’un autre soldat ; une justification qui a vite été infirmée par une vidéo de surveillance placée sur les lieux du crime.

Mizrahi, qui dit n’éprouver aucun remords quant à l’assassinat d’al-Salaymeh, va même jusqu’à déclarer être « heureuse » du résultat, consciente de l’absence de toute poursuite significative pour le meurtre d’un enfant Palestinien et pour déformation des circonstances. D’après Yesh Din, groupe de défense des droits de l’homme [qui fournit une assistance juridique aux Palestiniens des Territoires occupés], seulement un nombre très faible des enquêtes menées par l’armée israélienne sur les infractions présumées commises par les soldats israéliens à l’encontre des Palestiniens aboutissent à une mise en accusation. De 2005 à 2011, 94% de ces enquêtes ont été classées sans suite. Dans les rares cas où la condamnation est prononcée, les sanctions équivalent à une petite tape sur les doigts.

Culture d’impunité, culture de violence

La culture d’impunité ancrée en Israël est favorisée par les Etats-Unis qui protègent l’état occupant de toute forme de responsabilité sur la scène internationale, tout en lui offrant inconditionnellement des milliards destinés à son industrie militaire et financière, ce qui aide à maintenir la machine meurtrière de l’occupation bien huilée et en marche. Et en Israël, il n’y a pas que les soldats tueurs d’enfants qui sont innocentés, mais plus inquiétant encore est la domination des attitudes favorables à la violence contre les enfants Palestiniens (tout comme envers les populations vulnérables vivant sous autorité israélienne).

Au mois d’avril dernier, soit quelques jours avant que Nadim Nuwara et Mohamed Abu al-Thahir ne soient assassinés avec un sang-froid effroyable, le soldat David Adamov est devenu un héros en Israël du jour au lendemain. Et pour cause, il a été enregistré sur une vidéo en train de menacer des jeunes Palestiniens désarmés à Hébron avec son fusil d’assaut chargé, en visant leurs têtes.

Rania Khalek a déclaré pour The Electronic Intifada :

Mais cette vidéo particulière a touché la corde sensible des soldats après que des rumeurs aient évoqué une condamnation de 20 jours dans une prison militaire à l’encontre d’Adamov et ce, pour avoir pointé son arme vers des civils. L’armée israélienne a rapidement clarifié qu’Adamov a été détenu parce qu’il avait attaqué un officier supérieur pour la seconde fois. En fait, c’est le jeune Palestinien qui a été arrêté et interrogé. Toutefois, il était trop tard pour arrêter le contrecoup.

En l’espace de quelques heures seulement, une tempête d’indignation a éclaté au sein de l’armée israélienne, aboutissant à la page Facebook « David de la brigade Nahal » [ou bien « David Hanahlawi » en hébreu]. Avec plus de 129.000 « j’aime » pour ses statuts ainsi que des milliers de photos d’Israéliens, principalement des soldats, tenant des pancartes mentionnant en hébreu « Nous sommes avec David Hanahlawi », la page continue de gagner du terrain.

Après l’ébruitement et la diffusion de la vidéo d’Adamov, les bureaux de Youth Against Settlements [Jeunes contre les colonies, le groupe Palestinien qui a filmé la scène ont été à maintes reprises pris d’assaut par l’armée israélienne. Saddam Abu Sneineh, le jeune militant de 21 ans qui apparait dans la vidéo en train de recevoir des coups d’Adamov, a été arrêté, battu et torturé en guise de vengeance pour la vidéo. Sa mère et ses sœurs ont également été victimes de violence.

Cette mésaventure est un exemple parmi tant d’autres qui démontrent l’atteinte et le mépris de la vie comme conséquence de la déshumanisation des Palestiniens sous contrôle israélien, une déshumanisation lorsqu’une population entière est observée à travers la lunette de visée.

Les assassinats de Nadim Nuwara et de Mohamed Abu al-Thahir sont la conséquence directe de l’impunité pour la mort de Iman al-Hams, des enfants de la famille Samouni, de Mohamed al-Salaymeh et de milliers d’autres filles et garçons Palestiniens qui possèdent des noms, des identités et des vies qui leur ont été froidement arrachées.

Les soldats appartenant à l’armée israélienne qui sont responsables des assassinats d’enfants Palestiniens, et les civils dans le gouvernement israélien qui élaborent les politiques de l’état de colons et de colonies imposé par l’armée, ont eux aussi des noms et des identités.

Afin de préserver et de respecter l’humanité de ces enfants, nous sommes dans l’obligation de maintenir la pression pour que le prix soit payé pour les crimes commis contre eux. Pour qu’un beau jour, les noms de ces précieux enfants et de leurs assassins soient prononcés, non pas dans un tribunal militaire israélien ou dans une bataille de relations publique pour disputer « l’image d’Israël », mais plutôt dans une véritable cour de justice.

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* Maureen Clare Murphy est rédactrice à The Electronic Intifada (Arts, Musique et Culture). Elle vit à chicago.

De la même auteure :

- Israël prend des mesures punitives contre les prisonniers palestiniens en grève de la faim - 9 mai 2014
- Les Etats-Unis impliqués dans l’attaque de la Flottille pour Gaza - 27 mai 2011
- Le cinéma de la révolution palestinienne - 14 mai 2007
- Les arts palestiniens fleurissent en ligne dans le printemps de Birzeit - 12 mai 2006

24 mai 2014 – The Electronic Intifada – Vous pouvez consulter cet article à :
http://electronicintifada.net/blogs...
Traduction : Info-Palestine.eu - Niha


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