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Le cinéma de la révolution palestinienne

lundi 14 mai 2007 - 20h:34

Maureen Clare Murphy - Electronic Intifada

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Hamid Dabashi, fondateur de “Dreams of a Nation”, un projet de film palestinien, pense que l’une des qualités caractéristiques du cinéma national palestinien est qu’il a continué et continue encore à produire malgré la situation traumatisante.

Ceci le distingue des autres cinémas nationaux (allemand, italien et iranien pour n’en citer que quelques uns), cinémas qui sont arrivés à maturité en traitant le dramatique passé national. Mais il n’y a jamais eu de long métrage produit par la Palestine qui traite de la Nakba. L’expulsion forcée de leurs foyers des Palestiniens lors de l’établissement de l’état d’Israël, la Nakba, est un événement singulier à partir duquel les Palestiniens - qu’ils vivent sous occupation militaire, en exil ou dans un état qui pratique une discrimination basée sur la religion - peuvent retracer leur condition actuelle.

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Images de "Ils n’existent pas" - 1974

Néanmoins, la Nakba est au c ?ur du cinéma palestinien démontré par la série du ?Cinéma de la Révolution Palestinienne’ organisé par l’artiste palestinien, Emily Jacir, qui a été présenté à l’origine au festival de films arabe et sud asiatique de New York en février 2007 et qui sera montré à Chicago ce samedi. Les films (produits à la fin des années 60 jusqu’au début des années 80) dépeignent la Nakba non pas à travers des séquences d’archives de l’expulsion de 1947 et 1978 mais plutôt à travers les images de l’époque avec des enfants souriants dans des camps de réfugiés (alors qu’ils étaient encore composés de tentes) et les traces spectrales des missiles israéliens tombant du ciel.

Les fils - tous produits en exil - montrent l’expérience palestinienne continuelle de la Nakba avec un minimum de narration factuelle. Ce sont plutôt les images qui parlent d’elles-mêmes. Dans le film « They do not exist » de Mustafa Abu Ali (titre tiré de la fameuse citation de Golda Meir dans laquelle elle a nié qu’il existait une telle chose appelé peuple palestinien), les femmes dans le camp de réfugiés Nabatia au sud Liban vaquent à leurs occupations journalières, balayant le sol, pétrissant la pâte, s’occupant de la lessive. La seule narration est celle d’une fille lisant une lettre écrite à un fédayin (combattant de la liberté) que nous pouvons entendre à nouveau quelques scènes plus tard quand le fédayin la lit aussi.

La chronologie est souple et indéterminée - après ces scènes arrivent des séquences de propagande des avions de combat israéliens puis un raid sur Nabatia (soutenu, ironiquement, par de la musique classique), et finalement une séquence des habitants hébétés observant silencieusement la destruction du camp. Les témoins et les victimes du raid sont interviewés. Les noms de chaque personne n’ont pas particulièrement d’importance car comme l’explique une des femmes qui a perdu son fils ainé : « Ce n’est pas juste à nous que cela arrive mais à tout le peuple palestinien ». L’universalité de l’expérience est accentuée : le trauma collectif des Palestiniens et, ainsi que le film suggère dans le contexte, les luttes impérialistes au Vietnam et au Mozambique ainsi que le génocide perpétré contre les indiens américains et celui de l’Allemagne nazie.

Le film réfute avec véhémence la déclaration de Meir disant que le peuple palestinien n’existe pas ainsi que la vantardise de Dayan disant qu’un lieu s’appelant Palestine n’existe plus. Et malgré le fait que ce n’est pas clairement explicité dans le film comme avec Meir et Dayan, les séquences sur le camp rendent nulle le mythe fondateur sioniste d’une « terre sans peuple pour un peuple sans terre ».

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Images de "Sortis (ou nés) de la mort" - 1981

Le film répond à ces tentatives visant à oblitérer le nationalisme palestinien par une séquence d’une conférence de presse durant laquelle des révolutionnaires déclarent « qu’Israël déploie une politique d’extermination vis-à-vis de notre peuple qui résiste ». « Ce qu’Israël n’a pas pu faire en 1948 (gommer toute la nation palestinienne) n’a pas plus réussi en 1970 et pour le spectateur contemporain, il est évident que si les Palestiniens ont survécu à tout cela, il est peu probable que cette politique d’extermination ne réussisse un jour.

Le thème de la continuité national a un profond impact dans l’obsédant film « Born out of death » dédié aux plus de 300 morts et aux milliers de blessés du bombardement de Faqahane le 17 juillet 1981 au Liban. Le film est dirigé par Monica Maurer qui a travaillé avec l’unité de cinéma de l’OLP. Le film commence par des images frénétiques d’enterrements alternant avec celles des victimes du bombardement, juxtaposées à celles de séquences silencieuses des personnes endeuillées et dans un état de choc dans un cimetière. Nous n’avons pas besoin d’autres informations.

En contradiction avec le titre du film, des enfants sourient à la caméra tout en serrant les jupes de leurs parents en pleurs dans le petit cimetière bondé. Puis tout à coup arrive le récit d’une femme qui se présente comme étant Fatima al-Halaby, 21 ans, née au sud Liban et mariée à un camarade palestinien mais qui a été tuée alors qu’elle était enceinte de 9 mois. « J’ai été exécutée par un Phantom » explique-t-elle en ajoutant que le deuxième round de shrapnels qui l’ont touchée lui a ouvert le ventre « comme une césarienne ». Le f ?tus qui a survécu s’appelle « Palestine » et Fatma déclare : « Je suis peut-être morte mais la Palestine vit toujours ».

Ces enfants nés de la mort (dans le sens plus général de déplacement et de guerre) sont au centre du film de Khadija Abu Ali, « Children Nonetheless » (néanmoins des enfants). Un peu comme les femmes faisant leurs travaux ménagers dans le film « They do not exist », les images des enfants faisant des choses que font normalement les enfants -dessiner, grimper sur les équipements des terrains de jeu, enfilant des billes - sont accompagnées par une musique de flute et de tambours au rythme soutenu en contraste avec les interviews tournant autour des histoires de ces enfants. Wafa, âgée de 7 ans, explique d’une petite voix très prosaïque que ses parents sont morts : sa mort a reçu une balle à la tête et son père a été poignardé par les phalangistes.

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Image tirée du film "Enfants malgré tout" - 1980

Les enfants du film habitent Beit Sumoud qui abrite la moitié des enfants qui ont perdu leur famille lors du siège du camp de réfugiés de tel al-Zatar, siège pendant lequel des centaines d’enfants sont morts et 15.000 habitants ont été obligés de fuir (dont la moitié étaient des enfants, certains d’entre eux trop jeunes pour dire leurs noms). A Beit Sumoud, les enfants vivent dans des familles de substitution. L’enfant Jihad avait deux ans au moment où sa mère a été torturée alors qu’elle le tenait dans ses bras. Quand il est arrivé à Beit Sumoud, il ne parlait pas et on supposait qu’il était sourd muet. Mais grâce à l’environnement chaleureux, Jihad maintenant sourit. « Petit à petit il est devenu plus expressif et accepte de parler » explique-t-on.

Les expériences des enfants de Beit Sumoud sont comparées à celles des Palestiniens vivant sous occupation israélienne en Palestine. Une enquête d’un journal israélien sur l’exploitation dominante du travail des enfants palestiniens dans le secteur commercial israélien ( accusant des figures publiques comme Ariel Sharon ) joint au témoignage d’un garçon arrêté, battu et humilié à Ramallah , colle au récits de la souffrance éprouvée universellement par la nation palestinienne fracturée. Et malgré tout on voit des enfants se développer et leur joie quand ils dansent le traditionnel « debke ». Et tandis qu’on apprend aux enfants plus âgés comment utiliser les rames à feu, ce qui semble être l’arme la plus efficace contre la menace constante d’effacer la Palestine, c’est la préservation des récits et de la culture palestinienne.

Le fait que ces exemples de cinéma de la révolution palestinienne (parmi une poignée de films ayant survécus après que les archives de films palestiniens à l’abri dans une maison de Beyrouth aient disparus lors de l’invasion israélienne du Liban en 1982) soient encore montrés est en lui-même un acte de résistance vis-à-vis des efforts historiques israéliennes visant à effacer, proscrire et s’approprier la culture palestinienne. Ces films sont importants non seulement parce qu’ils sont des curiosités historiques mais aussi et surtout parce qu’ils maintiennent la mémoire.

Comme le souligne Joseph Massad dans le film « Dreams of a Nation : On Palestine Cinema », les fondateurs des unités de cinéma révolutionnaire « voulaient enregistrer les événements révolutionnaires et ils ne voulaient pas reproduire l’expérience des révolutions précédentes qui avaient échoué à inscrire leur période avant la victoire sur la pellicule, laissant cela à des gens venus de l’extérieur. » Ce qui est si pesant avec ces films c’est le fait qu’ils aient été produits pendant la première fracture traumatique, fournissant une fenêtre cinématographique sur une période spécifique de la lutte palestinienne qui est encore aujourd’hui d’actualité étant donné que la question de la Palestine reste toujours ouverte et que les Palestiniens vivent toujours sous l’héritage de la Nakba.

9 mai 2007 - Electronic Intifada - Vous pouvez consulter cet article à :
http://electronicintifada.net/v2/ar...
Traduction : Ana Cléja


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