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La Dame au sourire ...

lundi 15 février 2016 - 15h:18

Uri Avnery

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Il n’est pas facile d’être arabe en Israël.

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La députée Hanin Zoabi - Photo : Reuters

Il n’est pas facile d’être femme dans une société arabe.

Il n’est pas facile d’être arabe en politique israélienne

Et encore moins facile d’être une femme arabe à la Knesset.

Hanin Zoabi est tout cela à la fois.
C’est peut-être pour cela qu’elle sourit toujours – après tout, c’est peut-être le sourire de quelqu’un qui a gagné.

Il peut être très exaspérant, ce sourire, exaspérant et provocateur.

Ces jours-ci, Hanin Zoabi a réussi quelque chose dont aucune femme arabe n’avait osé rêver : le pays tout entier parle d’elle. Pas pendant une heure ni un jour, mais depuis des semaines d’affilée.

La grande majorité des juifs israéliens ne peut pas la saquer. Le sourire d’Hanin Zoabi est triomphant.

Hanin Zoabi appartient au clan (famille élargie) Hamula qui domine plusieurs villages proches de Nazareth. Deux Zoabi ont été membres de la Knesset dès ses débuts, l’un était le vassal du parti travailliste sioniste (alors) au pouvoir, l’autre un membre du parti sioniste de gauche Mapam. C’est lui qui a prononcé la phrase mémorable : « Mon pays est en guerre avec mon peuple ».

Hanin Zoabi est membre du parti Balad (’patrie’), un parti nationaliste arabe fondé par Azmi Bishara, un intellectuel palestino-israélien. Bishara admirait Gamal Abd-el-Nasser et sa vision panarabe. Quand le Shin-Bet fut sur le point de l’arrêter sous un prétexte quelconque, il quitta le pays, affirmant qu’en raison d’une grave maladie rénale, la prison mettrait sa vie en danger.

La logique était simple : les trois petites factions arabes se détestaient. L’une était communiste (avec un membre juif), l’autre islamiste et la troisième nationaliste (Balad).
Mais voilà, sous la menace de l’élimination, même les arabes peuvent s’unir. Ils formèrent une « Liste conjointe » (« conjointe », pas « unie ») et ensemble ils remportèrent 13 sièges – trois de plus qu’auparavant. Ils sont à présent la troisième faction la plus importante à la Knesset, juste après le Likoud et les Travaillistes, une abomination pour beaucoup de leurs collègues.

Voilà le contexte du dernier scandale en date.

Depuis des mois Israël est dans les affres d’une mini-intifada . Lors des deux premières intifadas, les « terroristes » agissaient en groupe, sous les ordres d’organisations faciles à infiltrer. Cette fois, des individus agissent seuls, ou avec des cousins fiables, sans aucun signe annonciateur. Les forces israéliennes (armée, police, Shin-Bet)n’a pas d’informations ni quoi que ce soit est sont donc impuissantes à prévenir ces actes.

En outre, beaucoup de ces « terroristes » d’aujourd’hui sont des enfants – des garçons et des filles qui chipent simplement un couteau dans la cuisine de leur mère et sortent sur un coup de tête pour attaquer le premier Israélien venu. Certains ont 13, 14 ans. Certaines filles ont brandi des ciseaux. Tous savent qu’en toute probabilité ils seront abattus sur place par des soldats ou des passants civils armés.

Les victimes préférées sont des soldats ou des colons. A défaut, ils attaquent tout Israélien, homme ou femme, qu’ils rencontrent.

Les puissantes forces de sécurité israéliennes s’avouent impuissantes devant ce genre « d’infantifada » comme l’appelle mon ami Reuven Wimmer. Dans leur désarroi, les forces de sécurité font ce qu’elles font toujours dans de telles situations : elles ont recours à des méthodes qui ont déjà échoué à de nombreuses reprises.
Outre les exécutions sommaires sur place (justifiées ou injustifiables), ces méthodes comprennent la destruction de la maison familiale, en guise de dissuasion, ainsi que l’arrestation de parents et d’autres membres de la famille.

Franchement, je déteste ces mesures. Elle me rappellent un terme nazi qui date de ma jeunesse : la « Sippenhaft » [’détention des proches de l’inculpé(e)’]. C’est barbare. C’est aussi totalement inefficace. Un garçon qui a décidé de sacrifier sa vie pour son peuple ne se laisse pas dissuader par ce genre de choses. Il n’existe pas la moindre preuve du contraire. Bien au contraire il tombe sous le sens que des actes aussi barbares multiplient la haine et fournissent une motivation à de nouvelles attaques.

Mais la mesure la plus atroce et la plus stupide est la rétention des cadavres. J’ai honte de devoir l’évoquer dans ces lignes.

Après quasi chaque acte « terroriste », le corps de l’auteur – enfant ou adulte – est enlevé par les forces de sécurité. Conformément à la loi et à l’usage musulman, les corps des défunts doivent être enterrés le jour même ou le lendemain. Leur rétention est un acte de cruauté suprême. Nos services de sécurité croient qu’il contribue à la prévention. Pour les musulmans, c’est un acte sacrilège ultime.

Voilà le contexte du récent scandale.

Les trois membres Balad de la fraction arabe ont rendu visite aux familles des auteurs d’un « outrage terroriste », dont les corps avaient été retenus. Leur version est qu’ils venaient pour discuter de la manière de récupérer les corps. Les forces de sécurité n’ont pas manqué de souligner qu’ils ont également exprimé leurs condoléances et ont même observé une minute de silence.

La Knesset, « d’un mur à l’autre de son enceinte », a été outragée. Comment ont-ils osé ? Louer des meurtriers ? Témoigner de la sympathie à leurs familles ?

Les membres Balad de la Fraction conjointe, outre Hanin Zoabi et son sourire, sont Bassal Gatas, et Gamal Zahalka. Je n’ai jamais rencontré Gatas personnellement. Il a 60 ans, c’est un arabe chrétien, ingénieur et homme d’affaires. Il a longtemps été membre du Parti Communiste mais a été expulsé quand il a insisté sur son droit à critiquer l’Union Soviétique. Azmi Bishara est son cousin. A la télévision il donne l’impression d’être une personne très raisonnable.

Je considère Gamal Zahalka comme un ami personnel. Jadis nous avons participé tous les deux à un colloque en Italie et nous avons fait quelques randonnées ensemble avec nos épouses. Je l’aime beaucoup.

Les trois membres de Balad ont été exclus du Parlement pour plusieurs mois, sauf pour le droit à participer aux votes de la Knesset (un droit inaliénable). A présent, une nouvelle loi propose que la Knesset, à la majorité des trois quarts [90 sur 120], puisse carrément expulser des membres de la Knesset. Cela signifie – à moins que la Cour Suprême ne déclare cette proposition de loi inconstitutionnelle – que la Knesset sera bientôt sans arabes.

Une Knesset purement juive pour un état purement juif. Ce serait un désastre pour Israël. Un Israélien sur cinq est un arabe. La minorité arabe en Israël est une des plus larges minorités nationales, par habitant, dans le monde. Exclure une telle minorité du processus politique va affaiblir la structure même de l’État.

A la création de l’état, nous croyions qu’après une ou deux générations le gouffre entre les deux communautés serait comblé, en gros. C’est l’inverse contraire qui s’est produit.

Dans les années du début, la coopération politique entre juifs et arabes en un camp de la paix commun était forte et se renforçait progressivement. Ces temps-là sont loin. Le gouffre s’est élargi.

Il existe aussi une tendance opposée. Beaucoup d’arabes sont intégrés dans des professions importantes, comme la médecine. La dernière fois que j’ai été hospitalisé, je n’ai pas pu deviner si le médecin-chef de mon département était juif ou arabe. J’ai dû demander à mon infirmier (arabe), qui m’a confirmé que ce très sympathique médecin était arabe. J’ai découvert que le personnel médical arabe est généralement plus aimable que le personnel juif.

Dans diverses professions, les arabes sont plus ou moins intégrés. Mais la tendance générale est opposée. Là où existaient naguère des relations cordiales de voisinage, ou d’organisations politiques, les contacts se sont relâchés ou ont carrément disparu.

Jadis, mes amis et moi visitions des villes et villages arabes presque toutes les semaines. Plus maintenant.

Ce n’est pas un processus à sens unique généralisé. Insultés et rejetés si longtemps, les citoyens arabes ont perdu le goût de la coopération. Certains d’entre eux sont devenus plus islamistes. Les événements dans les Territoires occupés les affectent profondément. La troisième ou quatrième génération de citoyens arabes israéliens est devenue plus fière et plus confiante en elle-même. Elles sont très déçues par les échecs des mouvements pacifistes juifs.

Virer les membres arabes de la Knesset, comme le disait un jour un célèbre homme d’État français, « c’est pire qu’un crime, c’est une faute ! » [Fouché].

Cela romprait les liens entre l’état israélien et plus de 20 % de ses citoyens. Certains Israéliens peuvent rêver d’éliminer tous les arabes du pays historique – six millions d’entre eux en Israël proprement dit, en Cisjordanie et à Gaza – mais c’est un rêve utopique. Le monde où une telle chose a été possible un jour, ce monde-là n’existe plus.

Ce qui est possible, et qui du reste existe déjà, c’est une apartheid rampante. C’est déjà une réalité en Cisjordanie et à Jérusalem-Est et, comme le montre le présent épisode, c’est en passe de devenir réalité en Israël même.

L’hystérie qui a envahi le pays après la « visite aux familles ’terroristes’ » a atteint le Parti Travailliste et même Meretz lui aussi.

Je mets « terroristes » entre guillemets parce qu’ils ne sont terroristes que pour les seuls juifs. Pour les arabes ce sont des héros, des shahids, des musulmans qui font le sacrifice de leur vie pour « témoigner » de la grandeur d’Allah.

La question, bien sûr, est de savoir quel est le boulot d’un membre arabe de la Knesset. Choquer les juifs ? Ou rétrécir le fossé et convaincre les Israéliens que la paix israélo-palestinienne est à la fois possible et désirable.

Je crains que le sourire de Hanin Zoabi ne soit pas une aide pour le second objectif.
Avant tout cette affaire a renforcé les arguments en faveur des Deux États. Que chacun des deux États ait un parlement à lui, où on puisse commettre toutes les stupidités qu’on veut, et un sérieux Conseil de Coordination conjoint, où puissent se prendre des décisions sérieuses.

* Uri Avnery, né en 1923 en Allemagne, est un écrivain israélien militant pour les droits des Palestiniens, membre de la gauche radicale et pacifiste convaincu, fondateur de Gush Shalom (Le Bloc de la Paix), un mouvement demandant le retour aux frontières de 1967 et la partition de Jérusalem. Il a été membre du groupe terroriste Irgun dans les années ’40. Récipiendaire du prix Nobel alternatif en 2001, il est l’auteur de Chronique d’un pacifiste israélien pendant l’intifada (L’Harmattan) et a contribué au livre de CounterPunch : The Politics of Anti-Semitism.

Du même auteur :

- La montée de l’anti-sémitisme est une idée fausse - 23 février 2015
- Un héros national : rébellion dans l’armée israélienne - 14 mai 2014
- Un état national « juif » : une chimère de Netanyahou ! - 13 février 2014
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- Guerre du Liban : guerre des mensonges- 10 juin 2012
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- Le règne de l’absurdiotie - 5 décembre 2015

12 février 2016 - CounterPunch - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.counterpunch.org/2016/02...
Traduction : Info-Palestine.eu - Marie Meert


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