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Les débris du changement de régime en Libye

jeudi 5 novembre 2015 - 11h:25

Vijay Prashad

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La doctrine d’interventionnisme libérale a détruit la Libye post-Khadafi, comme elle a détruit l’Irak post-Saddam, écrit Vijay Prashad.

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La Libye est devenue un réservoir inépuisable d’armements de toutes sortes pour tous les mouvements insurrectionnels armés de la région - Photo : Reuters

Il y a quatre ans, alors que l’OTAN se préparait à bombarder la Libye, j’ai demandé à un diplomate occidental chevronné s’il pensait que l’expérience de l’Irak influerait sur cette aventure.

Après tout, le changement de régime en Irak avait apporté le chaos-qui avait permis aux pires aspects de la politique de se révéler. Le diplomate occidental se moqua de mes inquiétudes.

Ce serait différent en Libye, dit-il.

En quoi la Lybie était une exception ? Mon ami le diplomate jugeait qu’en Libye, tout le monde haïssait Mouammar Khadafi. L’importance de ses soutiens était faible. Une fois renversé, le peuple libyen se précipiterait vers le National Transitional Council, l’accueillant avec des fleurs et des douceurs.

On s’attendait à ce que Khadafi, tout comme Saddam Hussein avant lui, ait quelques groupes de soutien. C’était, après tout, des dictateurs et les dictateurs s’écroulent aussi facilement que leurs statues de béton sur les places de leurs villes.

Ma propre expérience en Libye ne me permettait pas d’être aussi optimiste. De larges segments de la société libyenne comptaient sur les faveurs octroyées par l’État et il y avait même des fractions considérables de la population qui appréciaient vraiment Khadafi.

Il n’y avait pas de possibilité de vérifier cela parce qu’il n’y avait ni élections ni sondages, en fait aucune autre méthodologie valable et utilisable sur place. Il est vrai aussi que l’armée libyenne avait à peine retrouvé son moral depuis son humiliation pendant la guerre du Tchad en 1987.

Elle ne soutiendrait pas Khadafi jusqu’à la fin , contrairement à l’expérience de l’armée syrienne. Mais bien que son soutien ait été faible, il restait quelques poches d’allégeance à Khadafi.

N’aurait-il pas été plus judicieux de pousser à la paix, par exemple dès l’été 2011, dans une Libye déjà soumise à des forces centripètes pour lui éviter d’éclater entre les villes et les tribus ?

Les diplomates occidentaux ne recherchaient pas la paix. Ils voulaient perfectionner leur doctrine d’interventionnisme humanitaire, qui avait souffert de l’expérience irakienne. La Libye deviendrait alors une « success story ».

Une population libyenne fracturée a assisté à la destruction des institutions de l’État, au lynchage de Khadafi dans les rues de Syrte, la ville où il est né, et vu les diverses factions rebelles prendre le butin, sans se préoccuper du bien-être de la nation.

C’était une foire d’empoigne. Les puissances régionales mettaient en avant leurs propres figurants, lesquels prirent alors le contrôle de plusieurs régions. Le pétrole coulait à flots, l’Europe avait le sourire. Il n’est pas surprenant de voir que la Libye a aujourd’hui deux gouvernements, tout comme l’État islamique. C’était déjà écrit dans la méthode utilisée par l’OTAN.

Qu’est-il advenu de la région libyenne qui soutenait Khadafi ? Beaucoup de personnes furent emprisonnées, bien sûr –peut-être plus de 10 000. Parmi elles figuraient Khalid Tantoush, le guide religieux de Khadafi et les fils de ce dernier Saif al-Islam et Saadi. Leur procès, qui débuta le 14 avril 2013, se poursuit actuellement sans progrès notables.

D’autres se sont exilés. Certains d’entre eux ont disparu avec leurs compétences pour mener d’humbles existences en Algérie, Tunisie, Egypte et Malte. Quelques-uns se sont rassemblés sous la houlette de Khuwaildi al-Hamidi, un proche et allié de Khadafi, qui mourut au Caire en août.

Leur Mouvement national populaire libyen a attiré quelques endurcis pro-Khadafi, mais s’est aussi lentement réaffirmé en Libye.

L’une des grosses erreurs de Washington en Irak a consisté à chasser la bureaucratie et l’armée avec la méthode vindicative dite de « dé-baathification ».

Toutes choses étant, le nouveau gouvernement –encouragé par les Occidentaux- a promulgué une Loi d’Isolation politique, qui a privé de droits civils tous ceux qui avaient des liens avec le régime de Khadafi.

Cela a rejeté aux oubliettes un grand nombre de Libyens hautement qualifiés. Certains d’entre eux avaient semblé réceptifs au Mouvement national populaire libyen. Cependant, la plupart d’entre eux ont eu peur de se montrer. Ils vivaient dans la crainte, bien qu’avec une première lueur de confiance à travers leurs nouveaux réseaux.

Ce sont ces réseaux qui ont fait surface il y a un mois à travers le pays, au cours des premiers meetings publics pro-Khadafi.

Ces manifestations ont eu lieu à Bani Walid, Benghazi, Sabha, Tobrouk et bien sûr Tripoli.

Le lendemain du quatrième anniversaire du meurtre de Khadafi (le 20 octobre) on a entendu chanter dans les rues de Tripoli : « inshallah ashra Saddam, ashra Muammar »( « Que Dieu nous envoie dix Saddams, Dix Mouammars ! »)

En Irak, une partie de l’armée dissoute et des membres du parti Baath se sont joints à al-Qaida et plus tard à l’État islamique d’Irak. Ce sont ces hommes motivés et entraînés qui ont formé l’ossature de l’avance de l’EI vers Fallouja et Ramadi en 2014.

C’est la même histoire qui se répète avec l’émergence de l’EI en Libye. Les adversaires de Khadafi dans les années 90 se sont réfugiés dans le Groupe de Combat islamique libyen ; l’un de ses bastions était la ville de Derna.

Ces combattants ont fui le pays pour se joindre au Djihad international en Afghanistan, Tchétchénie, Irak, Yémen et Syrie.

Il était devenu habituel de rencontrer un al-Libi dans les redoutes des djihadistes. Des études montrent que la Libye a contribué le plus grand nombre de djihadistes per capita à cette campagne globale.

Sans nul doute, ces hommes sont revenus en Libye en 2011 pour se battre contre leur vieil adversaire, et aussi pour renforcer leurs propres groupes régionaux.

Des djihadistes aguerris ont formé Ansar al-Sharia à Benghazi et Ajdabiya, pendant que d’autres retournaient à leur propre groupe basé à Derna, le Conseil de la Choura de la Jeunesse islamique.

En 2014, le Conseil de la Choura a hissé le drapeau noir d’al-Qaeda, alors que plusieurs de ses combattants s’en allaient former la branche libyenne de l’EI. Ce sont ces combattants – qui incluent des djihadistes de leur circuit international - qui ont surpris les miliciens de Misrata en prenant le contrôle de Syrte au début de l’année.

Les vieux partisans de Khadafi, éliminés par l’Histoire, ont épousseté leurs vestes et leurs armes pour s’enrôler dans ce contingent de l’EI. Ils ont restauré les connexions faites par le vieil Izzat al-Douri baathiste à Ninive et à Anbar avec l’EI.

Y avait-il une alternative à cette stratégie de changement de régime ? Quand Saddam Hussein a été arrêté près de Tikrit, sa ville natale, il aurait dit « Je suis Saddam Hussein, Président de l’Irak et je voudrais négocier. » Les troupes américaines l’humilièrent et le jetèrent en prison, où il a ensuite été exécuté.

Ce moment était essentiel – « Je voudrais négocier ». Les négociations sont l’antidote des changements de régime.

Saddam Hussein aurait amené ses fédayins Saddam à la table (des négociations, ndt), en demandant une trêve et une nouvelle dispense pour sauver l’Irak de la destruction. En 2011, on aurait dû permettre à Khadafi de se rendre, et ensuite amener son bloc politique à la table.

Au lieu de cela, les Occidentaux et leurs alliés ont voulu obtenir une victoire complète - ce qui se termine toujours en un désastre complet.

La leçon de l’Irak n’a pas été apprise. Elle a été répétée en Libye. Les deux pays sont toujours suspendus à un fil. Leurs peuples souffrent grièvement. Ils ont été sacrifiés à une théorie arrogante et erronée. Elle ne mérite qu’une place dans la poubelle de l’Histoire.


Que se passe-t-il en Libye ?

Le Congrès national général regroupait les élus sous l’égide islamiste qui dirigèrent la Libye pendant les deux années qui suivirent l’évincement et la mort de Khadafi. Après le délai de 18 mois prévu pour l’instauration d’une nouvelle constitution, formulé en janvier 2014, cet organisme décida de prolonger son mandat.

Le général Khalifa Haftar, personnalité importante parmi les forces qui renversèrent Khadafi, demanda au GNC de démissionner. En mai, Haftar conduisit des troupes pour combattre les milices islamistes à Benghazi et le GNC à Tripoli dans le cadre d’une offensive nommée Opération Dignité.

Au milieu du chaos, une élection prit place pour instaurer une Chambre des Représentants, qui s’adjugea les pouvoirs du GNC au mois d’août. Alors que des milices rivales contrôlaient les rues libyennes, le nombre des électeurs ne totalisait que 18 pour cent. Les milices islamiques lancèrent alors l’opération Aube libyenne pour combattre les troupes de Haftar.

Compte tenu du manque de sécurité dans la capitale, la Chambre des Représentants loua un ferry-auto grec ancré dans la ville de Tobrouk, à l’est, pour y loger un corps législatif temporaire.

Fin août, un groupe de membres du GNC se réunit à nouveau à Tripoli et revendiqua l’autorité législative dans le pays, remplaçant en fait la Chambre des Représentants en tant que Parlement de Libye. La Chambre des Représentants basée à Tobrouk reste cependant un gouvernement internationalement reconnu, bien que son autorité sur le terrain en Libye soit limitée.

La Cour suprême de Libye, basée à Tripoli sous contrôle islamiste, prononça en novembre une décision selon laquelle la formation de la Chambre des Représentants était inconstitutionnelle, dissolvant juridiquement la législature de Tobrouk et annulant ses jugements.

Le Parlement siégeant à Tobrouk refusa d’accepter la décision du tribunal, affirmant qu’elle avait été prise « sous la menace ».

La Libye reste déchirée entre les Parlements rivaux et les milices fortement armées qui les protègent. Les allégeances parmi les milices changent fréquemment, ce qui ne fait qu’aggraver l’instabilité, la violence et les dangers auxquels doivent faire face les citoyens ordinaires libyens.


* Vijay Prashad est un historien, auteur et journaliste indien, directeur des Etudes Internationales au Trinity College. Il a dirigé la publication de « Letters to Palestine » (Verso). Il vit à Northampton.

Du même auteur :

- Intifada palestinienne : le combat pour la libération devient irrésistible - 23 octobre 2015
- Les réfugiés sur les rivages d’Europe : l’effet boomerang des guerres impérialistes - 7 septembre 2015
- Les Palestiniens et « l’État juif » - 9 mai 2014
- Les Norvégiens de Palestine - 30 juillet 2011

28 octobre 2015 - Al-Araby al-Jadeed - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.alaraby.co.uk/english/co...
Traduction : Info-Palestine.eu - Jean Cartier


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