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Intifada palestinienne : le combat pour la libération devient irrésistible

vendredi 23 octobre 2015 - 15h:02

Vijay Prashad

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La Déclaration des Nations Unies de 1960 sur l’octroi de l’indépendance aux pays et peuples colonisés, qui s’applique au cas palestinien, accorde aux peuples colonisés le droit de résistance. « Le processus de libération est irrésistible, » dit la Déclaration.

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Le photographe israélien de l’AFP Menahem Kahana brutalisé par un policier israélien lors d’une manifestation qu’il couvrait dans le quartier musulman de Jérusalem, le 4 octobre 2015 - jour où Israël a interdit la Vieille Ville aux Palestiniens

Oui, il y a de la violence dans les rues. C’est la violence qui accroche le regard du spectateur. Son contexte est écarté. Pourquoi utilisent-ils des couteaux ou pourquoi lancent-ils des pierres – l’interrogation ne va pas plus loin. Les explosions de violence chez les Palestiniens surprennent toujours les médias occidentaux – pourquoi résistent-ils ? Il n’existe pas de perplexité équivalente lorsque Israël bombarde Gaza et tue des milliers de personnes, ou lorsque les bulldozers et les hélicoptères israéliens ciblent les habitations de familles innocentes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. La stupéfaction est inégale. Oui, il y a de la violence dans les rues, mais ce n’est pas la seule violence.

Il y a la violence chaude de l’armée israélienne. Mais il y a aussi, ce que Teju Cole appelle la violence froide de la politique de l’état israélien. Les Israéliens de droite insistent pour rebaptiser les territoires palestiniens occupés (Judée et Samarie). Leur ministre de la justice Ayelet Shaked refuse même de reconnaître – contre l’opinion internationale - qu’il y a une occupation ; elle dit que la Cisjordanie avec Jérusalem-Est est un « territoire contesté. »

Ayant renommé le territoire, la classe extrêmement puissante des colons israéliens – à l’ombre de leur gouvernement et en violation du droit international – construit sur cette terre des colonies exclusivement juives. Ce qui provoque une réaction palestinienne. Puis viennent les murs, les checkpoints, les bulldozers, la destruction de la vie palestinienne, l’humiliation – tout est fait pour accroître le coût de la vie et pousser les Palestiniens à décider de s’enfuir. Teju Cole qualifie ce processus de « violence froide » dans la contribution qu’il a faite à Letters to Palestine. « Placer un peuple dans une incertitude profonde quant aux fondamentaux de la vie, pendant des années, des décennies » écrit-il, « c’est une forme de violence froide. »

Pour Israël il n’y a pas de processus de paix, il n’existe aucune possibilité d’état palestinien, ni de justice pour les Palestiniens. Comme la Ministre de la justice Shaked l’a dit à Mehdi Hassan d’al-Jazzera, « Le statu quo est la meilleure option. »

Si vous étouffez quelqu’un avec un oreiller, vous ne pouvez pas vous attendre à ce que cette personne accepte d’être asphyxiée sans broncher.

La Déclaration des Nations Unies de 1960 sur l’octroi de l’indépendance aux pays et peuples colonisés, qui s’applique au cas palestinien, accorde aux peuples colonisés le droit de résistance. « Le processus de libération est irrésistible, » dit la Déclaration.

Quelle Non-Violence ?

Dès les premiers jours de la première Intifada en 1987 et par la suite, les Palestiniens ont été la risée des progressistes pour leur incapacité à se comporter en "Gandhi". Les enfants lanceurs de pierres ont alors été l’objet de moqueries pour leur manque de stratégie tout comme les enfants armés de couteaux sont maintenant dépeints comme de simples terroristes. « Pourquoi les Palestiniens n’adoptent-ils pas une stratégie non-violente, » voilà la question qui se pose dans les salons de l’Occident.

C’est une bonne question mais qui manque de cohérence. La vraie question est la suivante : pourquoi Israël – puissance occupante – refuse-t-il d’accorder aux Palestiniens une issue politique. L’occupation israélienne a produit ce que Baruch Kimmerling a qualifié à l’époque de la Deuxième Intifada de « politicide , » ou mort de la politique. Kimmerling a affirmé que les politiques d’Ariel Sharon ont éviscéré les institutions politiques et civiles palestiniennes, détruisant l’économie palestinienne et jetant les Palestiniens dans un désespoir généralisé. Le but ultime, a-t-il expliqué, consistait à dissoudre l’existence du peuple palestinien en tant qu’entité économique, politique et sociale. »

L’un des aspects du politicide a été le refus de laisser le Hamas, qui avait sans conteste remporté les élections législatives palestiniennes en 2006, gouverner dans les limites étroites des Accords d’Oslo. Même cela n’a pas été permis. En même temps, il fallait emprisonner tout dirigeant politique jouissant d’un véritable soutien de masse qui remettrait en cause l’occupation israélienne.

Marwan Barghouti, dirigeant du Fatah immensément populaire, qui a été un des dirigeants de la Deuxième Intifada, est en prison depuis 2002. En novembre dernier, Marwan Barghouti a lancé un appel pour une troisième Intifada. Il sent battre le pouls de son peuple. Il en est de même pour Ahmad Sa’adat, dirigeant du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) qui est lui aussi en prison depuis 2002. En avril de cette année, les Israéliens ont arrêté le camarade de FPLP de Sa’adat, Khlida Jarrar, qui se languit en détention administrative. Barghouti, Sa’adat et Jarrar ont un soutien politique populaire de masse qui contesterait sérieusement l’occupation israélienne et les Accords d’Oslo. Ils sont en prison. Aucun de ceux qui font la grimace devant les actes de violence palestiniens ne demandent pourquoi Israël maintient en détention de longue durée des dirigeants politiques légitimes. Il est plus facile de vilipender des enfants dans la rue. Beaucoup plus difficile de remettre en question les bases de l’occupation – notamment, de remettre en question les actes de politicide d’Israël.

Barghouti est connu comme le Mandela palestinien. Lorsque le régime raciste d’Afrique du Sud a libéré Mandela, ce dernier a pris la tête d’un mouvement de masse qui a conduit inexorablement à la fin du régime d’apartheid. Israël craint sûrement le même dénouement. Il est préférable de garder Barghouti en prison que de prendre le risque de le libérer pour des raisons politiques.

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Le Théâtre de la Liberté

Au cœur du camp de réfugiés de Jénine se trouve le Théâtre de la liberté. Il fut fondé en 2006, comme produit de la deuxième Intifada. L’un de ses fondateurs, Juliano Mer-Khamis, qui fut assassiné en 2011, dit à peu près à cette époque : « Israël détruit le système neurologique de la société qui est la culture, l’identité, la communication. » Mer-Khamis, dont la mère était israélienne et le père palestinien, s’est inspiré du travail de sa mère parmi les enfants du camp de Jénine. Il s’est associé à plusieurs de ces enfants, comme Zacharia Zubeidi, militant de la Deuxième Intifada, pour construire ce théâtre, qui serait le fondement, Mer-Khamis l’espérait, de la prochaine Intifada, culturelle celle-là.

Il y a partout en Palestine des poches d’espoir, telle ce Théâtre de la Liberté, qui est éminemment politique contre l’occupation et néanmoins plein de compassion envers l’esprit humain. L’an dernier, le Théâtre de la Liberté a fait une tournée en bus des Territoires palestiniens occupés. Se trouvait dans ce bus Dhanan Deshpande, acteur de la troupe de théâtre de rue communiste indienne, Jana Natya Manch (Janam). Janam et le Théâtre de la Liberté partagent une sensibilité commune à l’égard de la politique et de la culture. « Le théâtre n’est pas pure culture, » dit Deshpande. « Il ne peut pas l’être. Comme me l’ont dit les gens du Théâtre de la Liberté, ils forment des combattants de la liberté. Mais les armes utilisées sont des outils de culture. »

Ce mois-ci les acteurs du Théâtre de la Liberté vont se rendre en Inde, où ils vont rejoindre Janam pour forger une pièce. Ils vont ensuite faire tourner cette pièce en Inde, puis en Palestine. C’est ça la solidarité. Cela fait aussi partie du paysage politique palestinien. Comme l’a dit Faisal Abu Alhayjaa lors d’une visite en Inde cette année, « Il y a l’occupation, il y a le Fatah, il y a le Hamas, il y a d’autres partis politiques. Il y a les assassinats, il y a les intifadas. Il n’y a pas de liberté. Aussi, nous avons appris à utiliser l’art comme outil de résistance à l’occupation. Le Théâtre de la Liberté est un lieu où les hommes, les femmes, les enfants peuvent s’exprimer. Dans un territoire divisé par les postes de contrôle et les patrouilles, il devient important de maintenir un sentiment de communauté. L’art devient alors un antidote au politicide.

L’occupation est source de frustration et rétrécit l’imagination politique. La violence est engendrée par l’occupation. D’autres horizons doivent être créés. C’est le rôle de la culture. Dans "Les damnés de la terre" (1963), Franz Fanon a écrit non seulement sur l’inévitabilité de la violence dans la lutte anticoloniale, mais aussi sur la nécessité d’une « littérature de combat ». Que ferait cette littérature ? « Elle informe la conscience nationale, » écrit-il, « lui donne forme et contours et lui ouvre de nouvelles et illimitées perspectives. »

L’Intifada sans fin reste ouverte pour contester l’Occupation sans fin. Intifada et Occupation sont sœurs jumelles. Entre elles, à travers elles, se profilent d’autres hallucinations de l’avenir. « Ce poème ne mettra pas fin à l’apartheid, » écrit le poète Remi Kanazi dans son nouveau recueil de poésies "Before the Next bomb Drops" (Haymarket, 2015). Mais il ouvrira l’imagination, permettra d’envisager de nouvelles possibilités, produira une nouvelle politique, une politique combattant le politicide.

Le Théâtre de la Liberté est à la recherche de fonds pour son Freedom Jatha en Inde (voyage aller-retour et tournée). Aidez les, svp. L’affiche ci-contre est de l’artiste indien Orijit Sen. Il représente Handala, personnage créé par le regretté artiste palestinien Naji al-Ali, main dans la main avec Mahubalan son nouvel ami indien. Vous pouvez obtenir un poster de Orijit si vous faites un don pour le Freedom Theatre’s Jatha.

* Vijay Prashad est un historien, auteur et journaliste indien, directeur des Etudes Internationales au Trinity College. Il a dirigé la publication de « Letters to Palestine » (Verso). Il vit à Northampton.

Du même auteur :

- Les réfugiés sur les rivages d’Europe : l’effet boomerang des guerres impérialistes - 7 septembre 2015
- Les Palestiniens et « l’État juif » - 9 mai 2014
- Les Norvégiens de Palestine - 30 juillet 2011

19 octobre 2015 - Counterpunch - Vous pouvez consulter cet article à
http://www.counterpunch.org/2015/10...
Traduction : Info-palestine.eu - MJB


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