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Mais que magouille donc Tony Blair ?

jeudi 10 septembre 2015 - 09h:50

David Hearst

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De toutes les rencontres bizarres dont le conflit palestinien est à l’origine, les quatre rencontres à Doha entre Tony Blair et le chef du Hamas Khaled Mechaal doivent sûrement figurer parmi les plus étranges.

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Une femme porte une bouteille de gaz dans les rues du Caire, le 4 avril 2013 - Photo : AFP/Khaled Desouki

L’envoyé du Quartet au Moyen-Orient enfreignait ainsi les propres règles du Quartet interdisant de parler au Hamas tant qu’il ne reconnaît pas Israël, des règles que Tony Blair et Jack Straw ont imposées en tant que Premier ministre et secrétaire aux Affaires étrangères en faisant pression pour que l’UE considère le Hamas comme une organisation terroriste. Deux des quatre réunions ont eu lieu avant la démission de Blair de son poste d’envoyé du Quartet.

Et voilà que Blair, l’homme lié par l’esprit, le corps et l’âme au coup d’État militaire en Égypte (il a déclaré que l’armée est intervenue « par la volonté du peuple » pour apporter la démocratie en Égypte), tente de jouer les médiateurs entre le Hamas, Israël et l’Égypte, deux pays qui continuent d’étrangler Gaza. Le dirigeant égyptien s’est révélé être un acteur du blocus encore plus zélé que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou.

Dans le contexte britannique, le dialogue entre le Hamas et Tony Blair se déroule alors que ses partisans ont mis en cause Jeremy Corbyn, le candidat de l’aile gauche dans la course à la présidence du Parti travailliste, qui pourrait selon eux rendre le parti inéligible s’il en prend les rênes. Corbyn s’était prononcé en faveur de pourparlers avec le Hamas et le Hezbollah, un crime pour lequel l’homme qui a gagné trois fois les élections est devenu récidiviste.

Blair n’a pas fait que parler à Mechaal. Il l’a invité à Londres, lui proposant une date précise en juin, ce pourquoi l’actuel Premier ministre David Cameron a dû donner son accord. C’est le même Premier ministre qui s’est jusqu’ici efforcé en vain de publier un rapport présentant la présence des Frères musulmans en Grande-Bretagne comme une présence extrémiste. Bizarre…

Et pourtant, Blair a poursuivi sa démarche, même après que l’existence des pourparlers a été révélée par Middle East Eye. Au cours des derniers jours, il a continué de faire avancer l’accord au Caire. Pourquoi ?

Ses motivations ne sont pas évidentes. Celles-ci ne proviennent sûrement pas d’une quelconque préoccupation humanitaire tardive pour 1,8 million de Gazaouis. En tant que Premier ministre et envoyé spécial pour la paix, Blair avait offert à Israël une couverture internationale précieuse pour sa série d’opérations militaires à Gaza. Il ne s’agit pas non plus d’un quelconque amour pour le Hamas ou les Frères musulmans. Il considère l’islamisme comme un ennemi idéologique. Pour emprunter les termes de Peter Mandelson, Blair est intensément détendu à l’idée de venir en aide à des dictateurs affichant des bilans alarmants en termes de droits de l’homme, que ce soit aux Émirats, en Égypte ou au Kazakhstan, des pays qui partagent sa conviction que les islamistes doivent être rayés de la carte politique.

Blair a indiqué au Hamas qu’il avait obtenu l’accord de trois des cinq partenaires potentiels pour un accord qui permettrait d’ouvrir les frontières de Gaza en échange d’un cessez-le-feu illimité, à savoir les Saoudiens, les Émiratis et les Jordaniens. Mais sans Israël ni l’Égypte, aucun accord ne pourrait être annoncé.

Après quatre rencontres, Blair et le Hamas ont évoqué la possibilité de poursuivre le cessez-le-feu actuellement en place en échange de l’ouverture immédiate de toutes les frontières et du paiement immédiat des salaires de tous les employés du gouvernement à Gaza. Ces deux étapes seraient suivies de pourparlers au sujet d’un port maritime, d’un aéroport et de la reconstruction de l’enclave.

Tout le reste ne faisait pas partie des négociations : malgré les pressions de Blair, le Hamas n’a pas consenti à la moindre déclaration sur le fait que les négociations politiques seraient la voie à suivre, ou sur quoi que ce soit qui puisse ranimer un processus d’Oslo désormais considéré comme étant au point mort. Le Hamas accepterait uniquement une poursuite du cessez-le-feu, et non une houdna (trêve) avec un délai minimal spécifié. Le cessez-le-feu ne concernerait que Gaza et pas la Cisjordanie, où le Hamas a déclaré que la résistance contre les colons et l’armée israélienne continuerait. L’accord proposé n’aurait eu aucune incidence quant à un échange de prisonniers.

Mechaal a remis à plus tard le voyage à Londres qui lui a été proposé. Le Hamas a indiqué à Blair qu’il ne reprendrait le processus que si celui-ci bénéficiait du soutien d’Israël et de l’Égypte. Ce sur quoi Blair a échoué : ainsi, l’on considère que le processus se trouve dans une impasse, comme l’ont indiqué des sources à MEE ce mardi.

En Israël même, les pourparlers bénéficiaient d’un appui, principalement mais pas exclusivement à l’extérieur du gouvernement. Le converti le plus remarquable a été Naftali Bennett, leader du Foyer juif, parti d’extrême-droite, et actuel ministre de l’Éducation, qui a déclaré une semaine après le début des combats de l’été dernier : « L’armée peut anéantir le Hamas. Nous disposons d’un peuple fort qui demande à ses dirigeants de ’faire ce qu’il faut pour en finir avec [le Hamas]’. » Aujourd’hui, il a changé de ton. « L’Égypte et l’Autorité palestinienne souhaitent que la situation ne s’améliore pas dans la bande de Gaza de sorte que nous continuions à nous battre ; ça les arrange », a-t-il récemment déclaré sur Channel 2. « Toutefois, à ce stade, je suis contre cette idée. Le fait est que le Hamas est là. »

Il y en a eu d’autres. Le président israélien Reuven Rivlin, le ministre des Transports et du Renseignement Yisrael Katz, l’ancien chef du Shin Beth Yuval Diskin, l’ancien ministre de la Défense Shaul Mofaz, l’ancien chef d’État-major adjoint de l’armée israélienne Yair Naveh et l’ancien chef du Mossad Ephraïm Halevy ont tous exprimé de manière directe ou indirecte leur soutien aux pourparlers avec le Hamas.

Netanyahou et le gouvernement lui-même y restent farouchement opposés. Cela peut être dû au fait que Netanyahou ne peut pas accepter un accord dans lequel le Hamas puisse continuer de combattre activement en Cisjordanie, ou au fait qu’il n’a jamais eu l’intention de parvenir à un accord en premier lieu. De son point de vue, le processus menant à un accord avec le Hamas allait toujours être plus attirant que le résultat. Le processus inciterait le Hamas à calmer le jeu et permettrait également à Netanyahou de répondre à la pression des citoyens dans le sud d’Israël. En revanche, le résultat signifierait l’abandon d’une politique d’isolement et d’affaiblissement du Hamas, dont il a été l’un des acteurs les plus efficaces.

Sur ce point, Netanyahou ne peut pas être accusé d’être incohérent. Ici, il ne fait aucune distinction selon le type de dirigeant palestinien avec qui il a affaire, entre ceux qui reconnaissent Israël et ceux qui ne le reconnaissent pas. Le bilan de Netanyahou sur la question nationale est clair : les pourparlers ne parviennent jamais à une conclusion. Ce ne sont jamais rien de plus qu’un moyen de gagner du temps.

Il n’est pas seul. Si un accord devait être fixé et permettre de payer 50 000 employés du gouvernement du Hamas, il faudrait alors passer sur le corps de Mahmoud Abbas. Comme l’International Crisis Group le soutient dans son dernier rapport, l’Autorité palestinienne a beaucoup à perdre et peu à gagner de la levée du blocus.

Depuis le milieu de l’année 2013, lorsque presque tous les tunnels passant sous la frontière de Rafah partagée avec l’Égypte ont été fermés, les revenus de l’Autorité palestinienne prélevés par Israël sur les marchandises entrant en son nom dans la bande de Gaza ont considérablement augmenté. Le rapport cite un ministre du gouvernement de consensus national (nommé par le Fatah et impliqué dans la reconstruction de Gaza) qui attribue la responsabilité principale de cet immobilisme au bureau du président palestinien, qui, a-t-il déclaré, « n’a pas l’intention de procéder à la reconstruction de Gaza ou d’en prendre la responsabilité ».

Les signaux en provenance d’Égypte sont tout aussi sombres. En juin, le chef des services de renseignement égyptiens arborait un large sourire lors d’une rencontre avec une délégation du Hamas, et la frontière de Rafah est restée ouverte pendant la semaine. C’était avant l’attaque du 1er juillet menée par des combattants du Sinaï, dont l’Égypte a tenu le Hamas pour responsable. Le dernier signal a été l’enlèvement de quatre membres des brigades al-Qassam du Hamas qui traversaient le nord du Sinaï, que le Hamas attribue à l’armée égyptienne, et non au groupe État islamique.

Qui profite de ce bref interlude dans les pourparlers ? De toute évidence, les conditions fixées par le Quartet visant à exclure le Hamas des négociations ont aujourd’hui été enfreintes, tout comme la déclaration de l’UE considérant le Hamas comme une organisation terroriste. Blair a irrité les Suisses, qui se considèrent comme l’intermédiaire principal dans les négociations avec le Hamas, encore plus que Mahmoud Abbas lui-même.

Bien qu’ils aient permis de façonner la guerre d’Israël contre Gaza l’année dernière, les pourparlers initiés par Blair sont un signe que les dirigeants israéliens ne souhaitent pas répéter l’expérience, du moins dans un avenir proche. Le Hamas est devenu la bonne adresse à Gaza et une solution préférable à toute alternative disponible, certainement préférable au chaos d’une concurrence entre des milices prêtes à tirer des roquettes sur Israël et à la perspective que l’État islamique hérite un jour du rôle du Hamas. Les efforts déployés par l’homme fort du Fatah en exil, Mohamed Dahlan, pour racheter les faveurs de Gaza en finançant des mariages, ont été en grande partie fournis aux dépens d’Abbas.

Pour Netanyahou, Blair aurait pu être utile pour tâter le terrain, mais il semble qu’il ait atteint ses limites dans son rôle d’intermédiaire. Pour l’Égypte, l’ouverture de la frontière de Rafah impliquerait d’abandonner sa carte principale en matière de politique étrangère. Rien n’indique que l’Égypte soit prête à faire cela.

Ce qui nous ramène à Blair. Qu’a-t-il à y gagner ? Tout le monde se creuse la tête à ce sujet. Mais il y a des indices.

L’année dernière, plusieurs mois avant le début des pourparlers à Doha, un universitaire en lien avec Khaled Mechaal a été abordé par des Israéliens lors d’une conférence en Europe. Ils voulaient qu’il transmette une demande spécifique. Si British Gas développait le gisement de gaz à Gaza Marine (un gisement situé entre 27 et 33 km au large de la côte de Gaza qui renfermerait 30 milliards de mètres cubes de gaz), le Hamas l’attaquerait-il ? L’universitaire a souhaité savoir qui posait la question : le gouvernement israélien ? Non, lui a-t-on répondu. « C’était Tony Blair. » L’universitaire a refusé de transmettre le message et leur a indiqué que Tony Blair devait communiquer lui-même avec Mechaal.

Étrange. Blair affirme en privé qu’il s’est impliqué dans les négociations à la demande du Hamas, suite à une lettr envoyée par le Hamas à l’émissaire de l’ONU pour le processus de paix Robert Serry. Mais son intérêt pour le gaz au large des côtes de Gaza est antérieur à cela. Le British Gas Group est un client de JP Morgan, qui a employé Blair en tant que conseiller principal.

D’après les propos du Foreign Office britannique, ce gisement est de loin la ressource naturelle palestinienne la plus précieuse. Les revenus générés par sa production ont été estimés à 4 milliards de dollars en 2007. Ariel Sharon a toujours été contre son développement, et lorsqu’il s’est retiré de Gaza, British Gas a signé un mémorandum avec la compagnie égyptienne EGAS en vue d’une vente en 2005.

L’accord a été annulé un an plus tard, lorsque Blair est intervenu à la demande du Premier ministre israélien de l’époque, Ehud Olmert. Des ressources trente fois plus importantes ont désormais été découvertes dans un gisement au large de l’Égypte. Qui sait ce que les gisements à Gaza pourraient contenir. Pas de conflit ? Mais beaucoup d’intérêt.

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* David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

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5 septembre 2015 - Middle East Eye - Vous pouvez consulter cet article à :
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Traduction : MEE - VECTranslation


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