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L’Opération Âge de Pierre d’Israël

samedi 12 juillet 2014 - 06h:55

David Hearst

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Pluies d’été, nuages d’automne, hiver brûlant, plomb fondu, écho fidèle, pilier de défense et, maintenant, bordures protectrices. Les noms de code des agressions israéliennes sont de purs fantasmes, un pur exercice de propagande. Ils ne procurent à Israël ni paix ni force de dissuasion.

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Des Palestiniens tentent de sauver ce qu’ils peuvent de leurs biens dans les décombres d’une maison détruite durant la nuit par un raid aérien israélien - Photo : Al-Jazeera/Wissam Nassar

Par contre ils sont très efficaces pour ce qui est d’engendrer une autre génération de Palestiniens acharnés à la destruction d’Israël. A l’heure d’aujourd’hui et dans la situation présente, un déchaînement de frappes sur Gaza est certainement ce qui est le plus à même d’achever de convaincre les Palestiniens - quelque soit l’endroit où ils habitent - que les Israéliens ne seront jamais prêts à vivre à leurs côtés dans un état séparé.

La solution de deux états est celle que les Sionistes libéraux défendent parce qu’elle est la seule qui garantisse le maintien d’une majorité juive dans les frontières de 1948. Et pourtant, c’est précisément ce fragile espoir que la puissance militaire israélienne est en train d’enterrer sous les bombes. Le nom de code Opération Age de Pierre serait mieux approprié. Je parle des pierres de la nouvelle intifada.

Il faudrait écouter ce que Khaled Meshaal, le leader du Hamas, a dit, mercredi : à savoir que bientôt on ne trouvera plus un seul Palestinien qui osera encore parler d’un état fondé sur les frontières de 67.

Je ne lui ai pas posé la question, mais je crois que l’auteur du blog, dont je cite ci-dessous un article posté mardi dernier, serait sûrement d’accord avec moi :

"Cependant la rapide dégradation de notre sécurité n’est pas la conséquence de l’ignoble meurtre de Naftali, Eyal et Gil-Ad, qu’ils reposent en paix.

“La dégradation est d’abord le fruit de l’illusion que l’inaction du gouvernement sur tous les fronts peut geler la situation dans une sorte de statu quo, l’illusion que le "Prix à payer*" n’est qu’un slogan et non du racisme à l’état pur, l’illusion que tout peut être résolu en faisant usage d’un peu plus de force, l’illusion que les Palestiniens vont supporter tout ce que nous faisons en Cisjordanie et ne réagiront pas malgré leur rage, leur frustration et la détérioration de leur économie, l’illusion que la communauté internationale ne nous imposera pas de sanctions, que les citoyens arabes d’Israël ne sortiront pas dans la rue pour se plaindre que nous ignorons leurs problèmes."

L’auteur est Yuval Diskin qui a été directeur du Shin Bet de 2005 à 2011, et ce passage vient de sa page Facebook.

Diskin raison. Cette opération n’es pas une réaction au meurtre des trois jeunes israéliens. Le projet d’attaquer - en tous cas la tentation d’attaquer - le Hamas en Cisjordanie puis à Gaza est dans les esprits depuis des mois pour toutes sortes de raisons : le refus d’Israël d’accepter le gouvernement d’unité palestinien ; la conviction d’Israël que suite au changement de régime en Egypte et à la perte de l’aide financière iranienne, le Hamas de Gaza était affaibli ; le renoncement des Etats-Unis d’attaquer l’Iran qui a remis le Hamas au premier rang des ennemis mortels d’Israël.

Selon les anciens collègues de Diskin au Shin Bet, le Hamas est responsable de l’enlèvement et du meurtre des jeunes colons. D’une certaine façon, ils ont raison : la décision de Meshaal de former un gouvernement d’unité ne faisait pas l’unanimité au Hamas. Un meeting à Doha, avant l’annonce, a fait apparaître une violente opposition à ce gouvernement d’unité, notamment de la part de membres du Hamas de Cisjordanie qui savaient que, compte tenu de l’étroite coopération d’Abbas avec Israël sur la sécurité, cela les condamnait à une répression sans faille.

Meshaal a été attaqué de l’intérieur du Hamas pour avoir abandonné trop de terrain à Abbas. Le kidnapping et le meurtre de trois jeunes colons israéliens en Cisjordanie a pu être le fait de membres du Hamas de Hébron qui voulaient torpiller une décision politique avec laquelle ils n’avaient jamais été d’accord. Le kidnapping a peut-être eu aussi pour but de forcer Netanyahou à réenclencher le processus de libération des prisonniers qui s’était interrompu avec l’échec des pourparlers avec Abbas.

Mais l’idée que Meshaal à Doha ou qui que ce soit à Gaza ait pu planifier cette opération défie toute logique - et vous pouvez penser tout ce que vous voulez du Hamas mais ils sont logiques. Ceux qui ont planifié ces enlèvements voulaient saboter le gouvernement d’unité. Ca pourrait donc être une faction palestinienne rivale, ou Israël, mais cela ne peut en aucun cas être Meshaal lui-même, ni le Hamas de Gaza qui ont fait tout ce qu’ils pouvaient, en paroles et en actes, pour sauvegarder l’accord qu’ils n’ont toujours pas dénoncé à ce jour.

Israël n’avait pas besoin de preuves. Le plan était prêt et il ne lui fallait qu’une excuse plausible pour passer à l’action. Ca s’est passé de la même manière pour l’invasion du Liban en 1982. Le 3 juin de cette année-là, Shlomo Argov, l’ambassadeur israélien en Angleterre, a été attaqué à la mitraillette en sortant de l’hôtel Dorchester, une attaque à laquelle il a survécu. Trois de ses agresseurs ont été arrêtés et jugés pour meurtre. C’était des membres du Conseil Révolutionnaire du Fatah de Abu Nidal, mais c’est l’OLP de Beyrouth qui a morflé. C’est exactement le même scénario aujourd’hui.

On peut donc se poser cette question : Quel est exactement le but de Netanyahou ? Si on prend comme seul critère les intérêts concrets d’Israël, beaucoup de choses dans la situation actuelle semblent être plutôt en mesure de porter préjudice à la sécurité d’Israël sur le long terme.

L’éruption de colère palestinienne provoquée par le meurtre raciste de Mohamed Abu Khdeir ne s’est pas produite en Cisjordanie ni à Gaza, mais dans les frontières d’Israël même - à Jérusalem, Nazareth et dans le triangle du nord. Où, à votre avis, est-il le moins probable que démarre une troisième intifada ? Dans un quartier de la classe moyenne de Jérusalem-Est du nom de Shuafat. Relié au centre de la ville par un nouveau tramway, ce quartier était supposé être un modèle d’intégration, pourtant c’est là que la révolte a été la plus forte.

Ces gens-là sont des citoyens israéliens. Et plus important encore, ils habitent à Jérusalem du côté israélien du mur de séparation.

Mais la différence entre la réaction d’Israël au meurtre des jeunes colons israéliens et sa réaction au meurtre du jeune Palestinien fait le tour du problème. Quand des Juifs sont tués, les Arabes soupçonnés du meurtre voit leur maison détruite aux explosifs avant même d’être arrêtés, encore moins incriminés. Mais quand un Arabe est tué, ses meurtriers juifs ont droit à un procès en bonne et due forme. Toutes les victimes sont pourtant des citoyens du même pays. Mais leur mort n’est pas traitée de la même manière.

La réaction palestinienne à l’agression militaire détruit des années de travail israélien sans compter les millions de dollars investis. Elle réunit les Palestiniens de Cisjordanie, d’Israël et de Gaza, qu’Israël a essayés de diviser en les cantonnant notamment dans différents secteurs.

Les déclarations de Meshaal et de Mahmoud Abbas reflètent cette évolution. Pour la première fois, le Hamas a posé comme première condition d’un cessez-le-feu qu’Israël mette fin aux opérations en Cisjordanie et à Jérusalem. Auparavant le Hamas mettait Gaza en premier. Plus maintenant.

Le dernier accord de trêve entre le Hamas et Israël n’incluait pas la Cisjordanie et le Hamas ne considérait pas les incursions d’Israël en Cisjordanie comme une excuse pour dire que la trêve avait été rompue. Mais, cette fois, c’est le contraire. Israël a pris prétexte de ce qui c’est passé en Cisjordanie pour attaquer Gaza et c’est une erreur fatale car cela réunit les deux camps qu’il voulait tant séparer.

Au plan régional, les erreurs d’analyse sont pires encore. Israël n’est plus entouré d’états tampons, amicaux ou hostiles, qui sécurisaient ses frontières. La Syrie ne joue plus ce rôle ni d’ailleurs l’ Egypte de Sisi qui est confrontée à une violente insurrection djihadiste dans le Sinaï.

Les contre-révolutions et les guerres civiles déclenchées par les printemps arabes ont semé le chaos dans la région où des groupes comme l’Etat Islamique prospèrent désormais. Ils ne respectent pas les frontières comme le constatent la Jordanie, l’Arabie Saoudite, la Libye et l’Egypte. En amenant la cause palestinienne sur le devant de la scène du Moyen Orient, une fois de plus, Israël attire l’attention des éléments les plus extrêmes de l’Islam radical, une attention qui pourrait se révéler très dangereuse, surtout s’il parvient à écraser le Hamas.

Israël qui bénéficie d’une supériorité militaire incontestable et qui est l’instigateur de tout ce qui se produit dans son voisinage immédiat, a encore le pouvoir de faire la paix avec les millions de Palestiniens parmi lesquels il est obligé de vivre, en paix ou en guerre. Il peut encore faire des concessions territoriales à partir d’une position de force. Le mot "encore" est capital. Dans quelques années, ce ne sera peut-être plus le cas.

Notes :

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* David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il est éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Du même auteur :

- L’Irak poursuivra Tony Blair jusque dans la tombe - 21 juin 2014

juillet 2014 - Middle East Eye - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.middleeasteye.net/column...
Traduction : Info-Palestine.eu - Dominique Muselet


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