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Combien de Palestiniens ont été tués à Gaza ?

vendredi 1er août 2014 - 06h:45

Hamid Dabashi

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II est impératif de ne pas rester de marbre face au chiffres des décès signalés tous les jours du côté de Gaza. [Les données datent du 26 juillet. Aujourd’hui 1er août, le nombre de Palestiniens tués par Israël avoisine les 1500 - NdT]

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Pour l’État terroriste israélien, chaque Palestinien est une cible, enfant ou adulte - Photo : MEE

Selon les chiffres les plus récents, plus de 1000 Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne, dont la majorité sont des civils qui ont nulle part où fuir. Coincés par l’Égypte d’un côté et par l’armée israélienne de l’autre, les Palestiniens majoritairement sans défense ont été massacrés, au cours de plus de deux semaines de bombardements incessants, par ce qui est considéré comme la cinquième puissance militaire mondiale, armée jusqu’aux dents par les États-Unis et ses alliés européens.

Mais que signifie en réalité ce nombre absolu : 1000 ? Comment comparer ce nombre de Palestiniens à Gaza si, dans la même proportion, ces bombes devaient tomber par exemple sur les États-Unis, le Royaume-Uni, la Chine, l’Inde ou encore l’Allemagne ?

Ce nombre absolu de morts Palestiniens estimés et déclarés est trompeur. Il ne montre pas l’ampleur de la dépravation morale que constituent l’assaut mené contre Gaza ou les scènes choquantes d’Israéliens qui, depuis une colline voisine, prennent plaisir à regarder les Palestiniens se faire tuer sans pitié. Pour comprendre l’énormité de cet état de terreur, nous devons nous pencher sur ces chiffres différemment.

La population totale de Gaza est estimée à 1,816 million d’habitants, parmi lesquels 627 ont pour l’instant été tués par l’armée israélienne, ce qui représente 0,055 pour cent de la population totale. Si nous devions ajouter les victimes d’autres bombardements israéliens à Gaza, ce qui correspondrait à ce que l’éminent historien israélien Ilan Pappe a qualifié de « génocide progressif », le pourcentage serait beaucoup plus élevé. Mais essayons simplement de nous faire une idée de ce que les Israéliens aiment tant observer depuis les collines voisines.

Les chiffres en perspective

La population totale des États-Unis est de 313,9 millions d’habitants. Supposons qu’une quelconque puissance venue de Mars a envahi les États-Unis et a commencé à bombarder toute la largeur du pays, depuis la terre, la mer et les airs, tuant ainsi exactement le même pourcentage d’Américains, soit 0,055 pour cent. Combien d’Américains est-ce que cela représenterait ? 172 852 : des hommes, des femmes, des enfants et même des familles entières.

En consultant un tableau des plus grandes villes américaines, j’ai remarqué que ce chiffre correspond à la population moyenne de certaines des 50 plus grandes villes, de Garden Grove en Californie à Providence, dans l’État de Rhode Island ! Voilà donc le nombre de Palestiniens tués jusqu’à présent par Israël lorsqu’on prend la compte la population pour la projeter proportionnellement sur celle des États-Unis.

Que ferait le président Obama si, après quatorze jours de bombardements incessants menés par ces martiens imaginaires, 172 852 Américains étaient massacrés dans une de ces villes ? Déclarerait-il qu’« Israël a le droit de se défendre » quelque chose de similaire ? J’en doute sérieusement.

La population totale de l’Allemagne est estimée à 81,89 millions d’habitants. Si, par exemple, la Pologne commençait à bombarder l’Allemagne pendant quatorze jours consécutifs et tuait 0,055 pour cent d’Allemands, combien d’Allemands cela représenterait-il ? 45 039. Comment réagiraient les Allemands si, en deux semaines, autant de leurs compatriotes étaient tués de manière systématique ? Que feraient l’Union européenne, les États-Unis ou encore les Nations Unies ?

Prenons un autre exemple. La Russie a une population de 143,5 millions d’habitants. Supposons que la Chine s’est mise à bombarder la Russie pendant deux semaines et a tué le même pourcentage que celui de Palestiniens tués par Israël jusqu’à présent. Cela équivaudrait à 78 925 Russes. Le président Poutine réagirait-il à cet acte meurtrier en répétant ce qu’il a déclaré lorsque des rabbins sont venus le rencontrer : « Je soutiens le combat d’Israël » ?

Un dernier exemple, pour nous assurer de bien comprendre l’idée : la population totale de la Chine est de 1,351 milliard d’habitants. En multipliant ce chiffre par 0,055 pour cent, nous obtenons 743 050 personnes. Nous pourrions également faire ce calcul pour l’Inde, mais arrêtons-nous ici.

Que ferait l’un de ces pays si cette part de leur population venait à être tuée ? Gardons à l’esprit que toutes ces nations sont puissantes et disposent d’une armée permanente, d’une force aérienne, d’une marine... Gaza n’a pas une telle capacité militaire. Gaza n’est ni un pays, ni un État. Gaza est une terre occupée d’un territoire plus large, appelé la Palestine, qui a été brutalement colonisé par une colonie de peuplement européenne depuis des décennies.

Il est impératif de ne pas rester de marbre face à ces chiffres absolus que nous suivons dans l’horreur jour après jour. Demandons-nous plutôt comment le monde réagirait si une quelconque puissance venue de Mars déployait proportionnellement le même nombre de bombes sur les États-Unis ou le Canada qu’Israël à Gaza. Quelle serait la réaction du monde entier, ce que l’on appelle la « communauté internationale », ou encore celle des Nations unies ?

Est-ce que Navi Pillay, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, s’exprimerait d’une manière aussi prudente et circonspecte en évoquant les crimes de guerre commis par Israël ? « Il semble y avoir une forte possibilité que le droit international et humanitaire a été violé, d’une façon telle qu’ils pourraient constituer des crimes de guerre », avait-elle déclaré. La formulation étouffante de cette phrase ne rend pas compte de ce que l’armée israélienne a fait dans le quartier de Shujayea, à Gaza.

Comparer l’incomparable

Le New York Times réalise un travail méticuleux de comptage du nombre de morts des deux côtés, comme s’il s’agissait de deux camps égaux : l’occupant et les occupés, les chefs de ghetto et leurs détenus. Sur la page du New York Times, on continue de comparer les chiffres : 71/5, 52/2, 116/7, 122/15... Et jour après jour, on observe que le « journal de référence » a également réparti les photos qu’il publie. L’une montre la souffrance d’un Palestinien, l’autre celle d’un Israélien.

Ainsi, le récit illustré et numérique met, à tort, ce qui est fondamentalement inégal et incomparable sur le même pied d’égalité ; un déséquilibre criant apparaît alors sur le vernis d’impartialité que le New York Times feint d’afficher. Israël perpètre des pogroms contre les Palestiniens ; il n’y a pas d’équilibre qui vaille. Le New York Times parvient néanmoins à faire de cette illusion un fait. 

Il ne s’agit que d’une manière moins évidente pour les médias américains de gérer la réalité du dilemme moral auquel ils sont confrontés. Pour compenser ce déséquilibre catégorique, les médias américains participent librement à la propagande produite par le Tsahal, qui cherche en fait à combler la longue et insurmontable distance entre les deux statistiques, non seulement en termes de chiffres absolus dénués de sens, mais aussi à travers la signification réelle de ces chiffres.

« Israël a le droit de se défendre », « Le Hamas se sert de boucliers humains », « Tsahal regrette les victimes civiles »... Il ne s’agit plus de simples mots, expressions ou phrases. Il s’agit d’une illustration du novlangue orwellien par excellence, dénué de toute signification.

La question pour le président américain Barack Obama est simple : lorsqu’il retrouve sa famille à la fin de la journée, après avoir, dans l’idéal, laissé son masque présidentiel dans le Bureau ovale, derrière quelle sorte de « bouclier humain » cache-t-il son sens du bien et du mal ? Dans ce moment intime et sacré, répète-t-il toujours les mêmes extraits de propagande, comme « Israël a le droit de se défendre » ou encore « Le Hamas se sert de boucliers humains » ?

« Ce grand mal. D’où est-ce qu’il est venu ? » Cet extrait de poésie profondément troublant est issu d’une séquence épouvantable et sanglante d’un chef-d’œuvre absolu du cinéma mondial, le film magnifique de Terrence Malick, La Ligne rouge. Au milieu de la séquence en question, la voix off endormie entre en scène et se demande : « Comment est-ce qu’il s’est faufilé dans le monde ? Quelle graine, quelle racine l’a fait pousser ? Qui fait ça ? Qui nous tue ? Qui nous arrache la vie et la lumière ? Et nous montre, pour nous narguer, ce qu’on aurait pu connaître ? Est-ce que notre ruine profite à la Terre ? Est-ce qu’elle aide l’herbe à pousser, le soleil à briller ? Est-ce que cette noirceur est en toi, aussi ? As-tu toi aussi traversé cette nuit ? »

Nous ne saurons peut-être jamais comment les dirigeants, de Netanyahu à Obama, qui commandent des machines de mort et de destruction massives et qui fournissent les moyens et les justifications pour perpétrer un massacre d’enfants, se sont faufilés dans ce monde. Mais nous ne pouvons les laisser continuer de « nous [arracher] la vie et la lumière » et de « nous [montrer], pour nous narguer, ce qu’on aurait pu connaître ».

* Hamid Dabashi est professeur d’études iraniennes et de littérature comparée au centre Hagop Kevorkian de l’université Columbia, à New York - Son compte Twitter : @HamidDabashi

Du même auteur :

- Attaques israéliennes contre Gaza : peut-on accuser le Hamas de provocation ? - 25 juillet 2014
- Le problème palestinien d’Obama - 1er juillet 2008

26 juillet 2014 - Al-Jazeera - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.aljazeera.com/indepth/op...
Traduction : Info-palestine.eu - Valentin B.


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