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Qui a peur de l’État islamique ?
jeudi 3 décembre 2015 - John V. Whitbeck
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L’Occident a joué le rôle d’un Dr Frankenstein en enfantant le monstre qui s’appelle maintenant État islamique

Pour le président François Hollande, les attaques de Paris le 13 novembre, exécutées par des citoyens français et belges, ont tout changé. Son précédent mantra, si souvent réitéré, « Assad doit s’en aller » est passé aux oubliettes, et la destruction de l’État islamique est devenue la priorité d’urgence de la France. Il a entrepris de rassembler une « grande coalition » de tous les états concernés afin de réussir à vaincre et à détruire l’EI – objectif louable s’il était possible.

Mais les derniers voyages mouvementés de M. Hollande et ses rencontres avec David Cameron, Barack Obama, Angela Merkel, Matteo Renzi et Vladimir Poutine ont montré qu’à l’évidence les attaques parisiennes n’ont pas modifié les priorités des autres états qui pouvaient être concernés.

Quant aux états du Golfe, leurs priorités restent le changement de régime en Syrie (peu importe ce qui remplacera le régime), contenir l’Iran et lutter contre ceux qu’ils perçoivent comme proches de l’Iran (aujourd’hui en particulier le Yémen).

Quant à la Turquie, les priorités restent le changement de régime en Syrie (peu importe ce qui remplacera le régime), et contenir les Kurdes tant en Turquie qu’en Syrie.

Pour les États-Unis et le Royaume-Uni, les priorités restent le changement de régime en Syrie (peu importe ce qui remplacera le régime), contenir la Russie et continuer de faire plaisir aux états du Golfe.

Pour la Russie et l’Iran, les priorités restent d’empêcher un autre changement de régime occidental réussi dans la région (après les « succès » occidentaux en Afghanistan, en Irak et en Libye) et de préserver l’état syrien, leur allié de longue date, avec ses structures étatiques (avec ou sans Bachar al-Assad).

Pour d’autres pays moins pointilleux sur les mérites ou les désavantages d’un changement de régime en Syrie, l’État islamique ne semble pas faire l’objet de préoccupations excessives. Leurs gouvernements peuvent aussi reconnaître qu’un engagement même modeste voire symbolique contre l’EI, tout en n’ayant aucun impact constructif, pourrait accroître le risque de représailles contre leur propre population – peut-être comme à Paris.

Pour beaucoup de sunnites vivant à l’intérieur de l’EI, son autorité sévère, austère, souvent brutale et sauvage apparaît comme préférable à la restauration d’une autorité de gouvernements que ces sunnite irakiens et syriens ressentent comme étant dominés par des chiites voire par des Iraniens.

Que faire ?

Que doivent faire les états occidentaux, étant donné ce que d’aucuns ont admis : que des bombardements aériens seuls ne peuvent ni vaincre ni détruire l’EI, que des troupes au sol occidentales serait une aubaine avidement recherchée pour l’EI et que les états sunnites de la région - qui logiquement devraient craindre l’EI plus que tout autre état éloigné - ne font montre actuellement d’aucun intérêt pour le déploiement de leurs propres forces terrestres contre leurs coreligionnaires sunnites …

Peut-être qu’au lieu de succomber à l’hystérie qui exige toujours plus de violence dans le monde musulman (sans jamais voir les conséquences) et plus de restrictions des libertés civiques ici (on est sûr d’encourager davantage de conversions à la militance djihadiste si on réduit la qualité de vie pour tous), peut-être bien que ces Etats occidentaux devraient se détendre, accepter que l’État islamique est une horrible réalité qui est là pour durer (au moins pour une longue période), accepter que l’endiguement est ce qu’on peut espérer de mieux et ce qu’on est en mesure de réaliser à court terme (et cet endiguement, ce sont les gouvernements irakien et syrien et leurs propres forces militaires qui sont le mieux à même de le réussir), rester à distance et attendre que l’aura excitante de l’EI se dissipe et qu’il devienne un état en faillite comme tant d’autres états régionaux où l’Occident est naguère intervenu, afin que les peuples de la région mettent de l’ordre dans leurs problèmes selon la façon qui leur convient.

Comme il est nettement souhaitable que l’EI cesse d’exister le plus vite possible, cet endiguement ne peut se faire que par un engagement massif de forces terrestres par les états sunnites de la région, et cela n’est concevable que si les états occidentaux cessent de se proclamer « leaders » ou « propriétaires » de la « guerre » contre l’EI et s’ils cessent de protéger par leurs bombardements l’endiguement efficace de l’EI permettant aux états sunnites de la région de s’installer, de vivre tranquillement et d’utiliser leurs ressources à d’autres priorités qu’ils jugent plus importantes et plus pressantes.

En effet, au regard de ses expérimentations mal conçues sur le monde musulman, où l’Occident a joué le rôle du Dr Frankenstein en créant un monstre qui s’appelle maintenant l’État islamique, on peut avancer que l’Occident a la responsabilité morale de faire tout ce qui est en son pouvoir pour rectifier ses erreurs dans la région.

Pour le reconnaître il faudrait se situer à un niveau de sagesse et de courage rarement atteint par les politiciens occidentaux, dans les circonstances actuelles et en dépit de leur responsabilité morale, les états occidentaux peuvent à présent réussir davantage en en faisant moins et en agissant de manière appropriée.

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* John V Whitbeck : né en 1946 à New York, juriste international installé à Paris depuis 1976, a été très impliqué dans toutes les négociations de paix au Proche-Orient auxquelles il a participé, dès la conférence de Madrid en 1991, comme conseiller juridique des Palestiniens.

Du même auteur :
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28 novembre 2015 - The Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.palestinechronicle.com/w...
Traduction : Info-Palestine.eu - Marie Meert