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Bil’in : un village en deuil

lundi 10 janvier 2011 - 17h:19

Renee Lewis

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Une famille de Cisjordanie paie le prix fort pour la lutte non violente de son village pour la justice.

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A Bil’in, la lutte continue avec l’espoir que les morts de Bassem et Jawaher Abu Rahmah n’auront pas été inutiles.
(Lazar Simeonov)




On dit que le temps guérit les chagrins, mais la famille d’Abu Rahmah a le sentiment de vivre un cauchemar sans fin, sans le moindre répit. Son cauchemar, elle le vit là, dans le village de Bil’in en Cisjordanie, un village que le mur de « séparation » d’Israël a coupé en morceaux.

C’est un village exceptionnel : en première ligne du conflit avec Israël, c’est là aussi que se déroulent, chaque semaine, des manifestations non violentes depuis que le mur y a été construit en 2005. Il a même son propre site web qui présente « un village palestinien qui lutte pour exister » et « se bat pour protéger sa terre, ses oliviers, ses ressources... sa liberté ».

Mais ce qui fait sortir le village de l’ordinaire, ce sont les gens qui l’habitent - et en particulier, les Abu Rahmah, dont les malheurs ont réellement commencé il y a trois ans.

Des 6 frères et s ?urs de la fratrie Abu Rahmah, tous des militants de la non-violence, il n’en reste que quatre.

Leur histoire commence en juillet 2008, quand l’un d’eux, Ashraf, est arrêté par les soldats israéliens dans le village voisin de Ni’lin. Les soldats le ligotent, lui bande les yeux et, alors que leur commandant l’observe, un soldat lui tire une balle d’acier enrobée de caoutchouc dans le pied, à bout portant.

Le terme « enrobée de caoutchouc » peut être trompeur ; ce type de munition est appelé, de façon fausse, balle « caoutchouc » par l’armée, laissant à penser que cette balle serait relativement inoffensive. Mais la couche de caoutchouc qui enrobe la balle est en réalité mince comme du papier à cigarette et recouvre une balle d’acier qui peut briser les os et même tuer.

Les faits concernant Ashraf ont été filmés sur vidéo, ce qui fait qu’il fut impossible pour l’armée israélienne de nier sa responsabilité.

Le cas d’Ashraf est monté jusqu’à la Cour suprême israélienne qui, à l’unanimité, mit fortement en accusation le commandant. Le soldat qui avait commis l’acte de tirer fit l’objet d’une enquête, mais pas plus de deux semaines plus tard, les charges contre lui étaient abandonnées et il reprenait son service.

L’histoire de Bassem

Le 17 avril 2009, Bassem Abu Rahmah, autre membre de la fratrie, avance en tête de la manifestation hebdomadaire, comme il le fait chaque vendredi. Arrivé au mur, il se retrouve face à des dizaines de soldats israéliens, ces soldats sont connus pour utiliser régulièrement des moyens violents de « dispersion de foule » contre les manifestants non violents.

En l’occurrence, ce jour-là l’armée israélienne utilise un nouveau type de grenades lacrymogènes, celles à haute vélocité dont la vitesse pure, contrairement aux grenades conventionnelles, fait qu’il est quasiment impossible pour les manifestants de les éviter.

Plusieurs militants israéliens se trouvent pris au piège entre deux clôtures et, désorientés par les lacrymogènes, ne parviennent pas à s’échapper. Bassem crie en hébreu aux soldats qu’ils sont en train de lancer des grenades lacrymogènes sur leurs propres compatriotes, et il leur demande d’arrêter pour permettre aux militants israéliens de sortir d’entre les deux clôtures.

L’un des soldats israéliens répond à la requête de Bassem en tirant sur lui, à tir tendu, une grenade lacrymogène à haute vélocité qui va l’atteindre en pleine poitrine, à environ 40 mètres de distance.

A ce moment-là, de nombreux manifestants et journalistes sont déjà refoulés par les lacrymogènes qui tourbillonnent, mais ceux qui sont encore présents entendent un appel désespéré pour une ambulance. Il n’y a pas d’ambulance dans le village et, quelques minutes plus tard, une petite voiture déglinguée descend à toute allure vers l’endroit où Bassem est étendu sur le sol. Alors que la voiture y arrive, les soldats tirent des lacrymogènes sur elle. Le corps inerte de Bassem, la poitrine couverte de sang, est transporté dans la voiture et conduit en trente minutes à l’hôpital le plus proche.

Il meurt avant d’y arriver.

C’était la première fois que quelqu’un était tué lors d’une manifestation hebdomadaire à Bil’in, et très vite, il est apparu clairement que Bassem allait laisser une marque indélébile non seulement sur sa famille, mais sur tout le village.

Autour d’un café, chez sa mère, j’ai dit à celle-ci, dans mon mauvais arabe, que ma propre famille aux États-Unis avait appris ce qui était arrivé à Bassem, par les informations, et que le monde connaissait son histoire. Il m’a semblé que cela lui a apporté un peu de réconfort.

Je me souviens comment Bassem a été le premier dans le village à se présenter à moi, comment il semblait connaître tout le monde et qu’il était toujours à aller d’un endroit à un autre, aidant les gens, passant du temps avec ses amis.

Il militait au sein du Comité populaire de Bil’in qui a adopté des moyens non violents et créatifs pour attirer l’attention sur sa cause ; il s’était profondément investi dans la non-violence et toujours, il a parlé sans aucune agressivité aux soldats israéliens.

Qui va veiller sur eux ?

Je me rappelle aussi comment, cet après-midi fatidique, Bassem a rejoint les autres villageois et militants dans le centre de Bil’in qui scandaient des slogans en commençant leur marche vers les terres annexées du village.

Comme toujours, Bassem au départ était en queue de manifestation, voulant terminer une conversation avant que la manifestation démarre. Mais il s’est mis à marcher à grandes enjambées et, avec son téléphone portable propageant fort de la musique arabe, il avait passé tout le monde quand nous sommes arrivés au mur.

En me dépassant il m’avait dit, comme il le faisait toujours, de faire attention et il avait prévenu mon ami de veiller sur moi durant la manifestation. Mais qui veillait sur lui ?

La famille de Bassem a été anéantie par sa mort, aussi quand j’ai appris la mort de sa s ?ur, Jawaher, il y a quelques jours, j’ai immédiatement pensé à eux tous.

Jawaher est décédée la veille du Nouvel An des suites de l’inhalation des gaz lacrymogènes lors de la manifestation hebdomadaire du village.

Le type de gaz lacrymogènes utilisé ce jour-là donne lieu à spéculation, des militants insistent sur la grande quantité de gaz utilisés et les effets exceptionnellement puissants qu’ils ont eus sur eux.

La famille Abu Rahmah se trouve confrontée à encore plus d’injustice, de chagrin et à une nouvelle perte de l’un des siens.

En attente de justice

Israël a commencé à construire ses colonies sur les terres du village dans les années quatre-vingt. Peu à peu, toujours plus de terres se sont trouvées confisquées, jusqu’à ce que, fin 2004, l’armée israélienne ordonne la construction du mur de « séparation », mur qui va annexer près de 60 % des terres de Bil’in. La terre, qui est essentiellement arable, est indispensable à l’économie du village.

Peu après l’annonce de cette décision de construire un mur, se crée le Comité de Bil’in de la résistance populaire contre le mur et les colonies (Comité populaire de Bil’in) et, en février 2005, les manifestations non violentes hebdomadaires contre le mur commencent. Elles se poursuivent toujours, malgré les réactions violentes de l’armée israélienne qui, entre autres, fait irruption dans les foyers et arrête les organisateurs de ces manifestations au milieu de la nuit.

Le village a connu certains succès dans sa bataille juridique pour récupérer ses terres. Une fois, la Cour suprême israélienne a statué que les constructions dans la colonie israélienne voisine, Matityahu, devaient cesser, et ordonné que le tracé du mur devait reculer - rendant près de la moitié de ses terres au village.

Mais, à l’instar des nombreuses ordonnances judiciaires concernant les territoires occupés, cette décision n’a jamais été exécutée. Les constructions se sont poursuivies dans les colonies avoisinantes et la Cour suprême a rendu une nouvelle décision, par laquelle ce n’était plus que 10 % des terres qui devaient être rendus aux villageois de Bil’in.

Mais même cette nouvelle décision n’a pas été respectée, et pour les gens de Bil’in, la lutte continue avec l’espoir que les morts de Bassem et Jawaher Abu Rahmah n’auront pas été inutiles.

Lire notamment sur Bil’in :

- Ashraf : Un soldat tire à bout portant sur un prisonnier palestinien, menotté et les yeux bandés - B’Tselem

- Bassem : - Bi’lin : un village qui ne capitulera jamais - Palestine Monitor

- Abdallah : Libérez Abdallah Abu Rahmah, maintenant ! - Michel Warschawski - AIC

- Jawaher : Jawaher, assassinée à Bi’lin par l’armée israélienne - Al-Jazeera

et la vidéo de ses funérailles :

7 janvier 2011 - Al-Jazeera - traduction : JPP


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