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L’impact psychologique de la guerre sur les enfants de Gaza

jeudi 9 mai 2013 - 08h:03

Asmaa Al-Ghoul

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Étendue sur un matelas dans le couloir du service des femmes à l’Institut de la Santé Mentale de Gaza, Aya -17 ans- semble calme et d’une innocence tout enfantine, après qu’une infirmière lui ait donné un somnifère.

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Novembre 2012, Gaza - Une fillette réfugiée avec sa famille dans une école des Nations Unies, pour fuir les bombardements israéliens - Photo : Reuters/Ahmed Jadallah

Elle n’était pas aussi sereine ce matin. Selon le psychiatre Khitam al-Sheikh Ali qui gère le service, Aya avait mordu une des infirmières au cours d’un épisode dépressif.

La mère de l’adolescente a expliqué qu’elle avait amené sa fille à l’hôpital après d’importantes crises de délire ; Aya croyait que ses frères complotaient pour la tuer. Selon sa mère, Aya vit depuis longtemps avec un trouble psychologique mais son état a empiré suite à la guerre contre Gaza, en 2008.

L’état d’Aya attriste sa sœur de 22 ans. A chaque fois qu’elle lui rend visite, elle vérifie qu’elle respire toujours en mettant sa main devant le nez de sa sœur pendant son sommeil. La famille a l’air inquiète et embarrassée à cause de l’incident avec l’infirmière.

Le psychiatre explique que « le problème a eu lieu parce que la mère d’Aya a arrêté le traitement de sa fille en croyant qu’un traitement religieux pourrait mieux soulager la jeune fille. En effet, elle a emmené sa fille en pèlerinage à la Mecque. En arrêtant son traitement, l’état d’Aya s’est alors aggravé. »

Sheikh Ali rassure les patientes en leur affirmant que seuls leurs prénoms sont enregistrés dans les fichiers de l’Institut, encourageant ainsi chaque patiente à raconter son histoire.

Maysa, une jeune fille de 23 ans, tente en s’exprimant dans un mauvais arabe de convaincre sa mère, Umm Ahmad, de ne pas la laisser à l’hôpital. Elle finit par se taire puis part laver ses mains visiblement enflées. Sa mère a déclaré à Al-Monitor : « j’aimerai la garder ici pendant un moment pour que sa sœur Fatima, qui souffre d’un trouble psychologique aggravé après son divorce, puisse se reposer. Leur présence à la maison donne lieu à des disputes permanentes. J’ai aussi une troisième fille qui va au lycée et qui n’arrive pas à étudier au milieu des cris et du comportement violent de Maysa. »

Le psychiatre qui faisait sa tournée a déclaré que Maysa souffrait d’agressivité sociale en plus d’une maladie congénitale, d’un trouble obsessionnel compulsif (TOC) et d’autres problèmes psychologiques.

Randa, une jeune femme de 39 ans assise dans un lit, l’air choqué, murmure : « C’est à cause de mon mari que je suis ici, il me frappe beaucoup et veut que je nourrisse les enfants alors qu’il ne fait rien, lui-même. Je ne suis là que depuis 3 jours mais ma famille me manque, je ne me sens reposée que lorsque je suis dans les bras de mes filles. Ma plus jeune fille n’a que 6 mois et a besoin que je l’allaite ».

Sheikh Ali observe que Randa souffre de dépression post-partum. Ses enfants lui manquent mais elle a peur de son mari qui la bat. Son mariage avec une autre femme a aggravé son état psychologique.

Sabha, 43 ans, regarde avec pitié Randa et déclare : « je ne suis ni malade ni folle, mes neveux m’ont enfermée dans une pièce pendant une année entière parce qu’ils veulent mon héritage qui consiste en un morceau de terrain et 3 maisons. Chaque fois que je rentre à la maison, ils m’enferment de nouveau, je préfère rester ici. »

Sheikh Ali a déclaré à Al-Monitor qu’il y avait 9 patientes dans le service et que la plupart d’entre elles sont arrivées dans un état hystérique. Elles ont immédiatement reçu des injections d’antidépresseurs. Une fois calmées, elles doivent retourner dans leurs familles, mais la plupart des familles ne reprennent pas leurs filles, et les patientes n’ont souvent pas envie de repartir chez elles. Elles préfèrent profiter de l’attention spéciale prodiguée par les infirmières et des sessions de thérapies de groupes. Sheikh Ali ajoute que de nombreuses patientes n’ont pas de moyens financiers ; il arrive ainsi que le personnel du service collecte de l’argent pour les patientes qui ne bénéficient pas d’allocations.

L’après-guerre et l’impossibilité de s’adapter au monde

L’UNRWA (Office de Secours et de Travaux des Nations Unies) signale plus de 100% de troubles psychologiques dans la bande de Gaza au lendemain de l’attaque israélienne, en Novembre 2012.

Selon le rapport de l’organisation, publié fin Janvier 2013, le nombre de personne traitées pour une maladie psychologique ou un syndrome de stress post-traumatique (SSPT) a augmenté de Novembre à Décembre, 42 % des personnes affectées ont moins de 9 ans.

Le directeur de l’hôpital, Dr Aysh Soumour, nous a offert de l’accompagner dans sa tournée dans le service des hommes. Le premier patient est Wissam, 17 ans, il est silencieux et semble surpris. Son frère aîné raconte qu’il a subi un choc psychologique à cause de la violence de leur père. Il a ajouté que leur père était violent envers toute la famille mais que Wissam a été le plus affecté.

Un autre patient, Mouin, 46 ans, tremblant, se lève, s’assoie dans une constante alternance pendant nous conversons. Il nous a déclaré : « ma tête est empoisonnée et mes nerfs ont lâché.... Je suis incapable de m’adapter au monde...et à la nature. Ce n’est pas un mal de tête qui me fait souffrir ». Mouin se tient la tête pour arrêter de trembler dans son lit. Soumour a expliqué que les crises de Mouin sont apparues immédiatement après la guerre de Novembre. Quand sa famille l’a conduit à l’hôpital, il souffrait d’hallucinations et de schizophrénie.

Soumour a raconté à Al-Monitor que le nombre de patients de l’hôpital a augmenté de 20 % après l’attaque de Novembre 2012. Il a ajouté que les patients les plus sévèrement atteints restent souvent pour une période de 2 semaines au plus. Quand les patients vont mieux, ils rentrent chez eux. Soumour a observé que beaucoup souffrent de graves rechutes alors que d’autres sont déprimés.

La plupart des médicaments dont ont besoin les patients ne sont pas disponibles à l’hôpital. Ils doivent être achetés dans des pharmacies spéciales et coûtent cher. Il manque aussi des médecins dans le service des maladies mentales dont le personnel a besoin d’être renforcé. Soumour espère qu’un nombre plus grand de psychiatres, une fois diplômés, rejoindra le service.

Soumour a ajouté que la situation à Gaza était très inquiétante compte tenu des résultats statistiques concernant la santé mentale. Idéalement, il devrait y avoir une institution psychiatrique pour 20 000 habitants. Dans la bande de Gaza, il y a une institution pour 350 000 patients. L’institut de Santé Mentale recherche en permanence de l’aide et un soutien pour l’hôpital, que ce soit pour les services des hommes et des femmes, les consultations externes, le services pédiatrique ou encore celui dédié aux toxicomanes. Selon Soumour, tous les efforts sont fournis pour créer un programme de rééducation pour les patients.

Les enfants

Trois psychiatres - Houkmi al-Roumi, Habib al-Hawajri et Yaser al-Shaer - travaillent dans le service pédiatrique.

Malak a été conduite à l’hôpital par son père à cause d’un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH). Il a attendu avant de conduire sa fille à l’hôpital car il craignait que les gens ne racontent que sa fille était psychologiquement malade. Les médecins ont recommandé de lui faire des tests.

Roumi, chef du service de pédiatrie a raconté à Al-Monitor que certaines familles craignaient la stigmatisation envers les maladies mentales. D’autre part, de nombreuses familles s’occupent elles-mêmes de leurs enfants malades. Il a précisé que la plupart des enfants admis à l’hôpital souffraient de cauchemars, de dépression, d’anxiété, d’autisme, d’incontinence urinaire, de troubles du développement et de chocs psychologiques. En particulier les enfants directement affectés par la guerre. Certains de ces enfants ont perdu leurs familles, leurs maisons ont été envahies ou bien vivent dans les zones de conflit.

Roumi déplore le manque de moyens pour permettre une éducation thérapeutique spécialisée, psychiatrique, comportementale et de réadaptation. Ainsi, il manque l’expérience des méthodes de traitement reconnues pour les maladies telles que l’autisme qui touche 200 enfants du centre. D’autre part, les laboratoires et les outils de diagnostic tels que les IRMs et les Pet-scans sont absents. Ceci oblige les patients à se déplacer vers d’autres endroits pour effectuer les examens ou encore à se rendre vers les coûteuses cliniques spécialisées.

Après la guerre de Novembre, l’UNICEF a publié les résultats d’une étude portant sur les diagnostics des maladies psychologiques chez les enfants de Gaza. L’étude a montré une augmentation de 91% des troubles du sommeil. En outre, selon cette même étude, 84 % des enfants « seraient choqués ou vivraient dans la terreur », alors que 85 % souffriraient d’une modification de l’appétit.

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* Asma al-Ghoul est journaliste et écrivain, du camp de réfugiés de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

De la même auteur :

- Menaces sur les arbres et les espaces verts de Gaza - 5 mai 2013
- Le film palestinien « Condom Lead » nominé au Festival de Cannes - 3 mai 2013

5 mars 2013- al-Monitor - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.al-monitor.com/pulse/ori...
Traduction : Info-Palestine.eu - Fadhma Nsoumer


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