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Menaces sur les arbres et les espaces verts de Gaza

dimanche 5 mai 2013 - 07h:14

Asmaa al-Ghoul

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Trois hommes ou plus essayaient d’abattre un énorme arbre du Kenya sur la route de Salah al-Din dans la ville de Khan Younis. Chacun d’eux tenait un outil tranchant, essayant de couper une partie de l’arbre, jetant ses luxuriantes branches vertes sur les côtés.

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Une fillette palestinienne joue sur une balançoire de fortune dans Khan Younis, au sud de la bande de Gaza - Photo : Reuters/Mohammed Salem

L’odeur de l’arbre du Kenya peut être facilement reconnue à distance. Non seulement le nez en saisit l’odeur mais également la mémoire. Il y a toujours eu un arbre du Kenya dans tout notre enfance, se tenant à l’entrée de l’école ou au milieu de la cour. Son odeur vous accompagne tout au long de la vie.

Trois cents arbres du Kenya sur la Route Salah al-Din - qui va de la ville de Rafah dans le sud à la ville de Deir al-Balah dans le nord - ont été coupés depuis mars par le Ministère de l’Agriculture, afin de refaire la route. On nous a dit que certains de ces arbres constituent une menace parce qu’ils seraient sur le point de tomber.

Ils nous protégent du soleil

Les frères Zuhair et Hamdan Abu Hadayed, âgés respectivement de 6 et 9 ans, sont arrivés à leur maison qui donne sur la route Salah al-Din à la périphérie de la ville de Rafah. Leurs visages étaient tout suants. Hamdan raconta qu’une voiture les avaient ramenés de l’école primaire d’Al-Fakhari, qui est assez éloignée. Parfois ils rentrent à la maison à pied. Qu’ils attendent une voiture ou qu’ils reviennent à pied, Hamdan et son frère apprécient l’ombre des arbres du Kenya, de leurs branches chargées de feuilles qui parfois ondulent dans la brise.

Leur cousine Karima Abu Hadayed, âgée de 32 ans, est assise devant sa maison. Elle explique que les arbres ont existé même avant que sa famille ne vienne ici, il y a 40 ans. Les arbres sont considérés comme la principale source d’ombre durant l’été. Mais elle est persuadée que le secteur où elle habite a vu beaucoup d’accidents. Beaucoup d’enfants de la famille de Karima sont morts à cause des rues étroites et de l’important trafic de voitures. Elle est d’avis de mettre des ralentisseurs sur la route.

Des arbres abattus s’étendent des deux côtés de la voie. Les chemins pour piétons suivent habituellement les arbres le long de cette route qui n’a aucun trottoir. Un autre grand arbre du Kenya a été mis à terre devant un des établissements d’enseignement dans Khan Younis. Le propriétaire de cet établissement, Eid al-Astal, âgé de 52 ans, nous dit : « Mon cœur pleure cet arbre qui avait été à mes côtés depuis toujours. »

Il ajouta qu’à une certaine heure dans la journée, il amait s’asseoir sous ses branches énormes et feuillues avec des dizaines d’enfants, mais que malheureusement l’arbre a été vendu à une société d’adjudication. Il explique aussi que les autres arbres marqués de rouge seront aussi abattus. Il insiste sur le fait que l’arbre était sain et à l’écart de la rue. Le portier de l’établissement, Mohamed Saka, partage l’opinion d’Astal. « Ils ont coupé les arbres. Que vont-ils encore faire ? Couper l’air ? Maintenant la chaleur devient intenable et il n’y a plus d’ombre sous laquelle se reposer, » dit-il en colère.

Certains de ces arbres sont en mauvaise santé, et les autres sont considérés comme une gêne

Al-Moniteur a rencontré le directeur général du service de planification au Ministère de l’Agriculture, Nabil Abu Shamala. Il nous expliqua que la décision de couper ces arbres a été prise il y a six mois, mais que son exécution a commencé en mars, à la suite de la formation d’un comité chargé d’évaluer les arbres qui jalonnent les côtés de la route Salah al-Din. On a découvert que 141 arbres étaient condamnés en raison de crevasses et d’un début de putréfaction, tandis que 180 arbres gênent l’élargissement de la route.

Il ajouta qu’il était important de remettre en état les infrastructures, de retirer tous les obstacles gênant l’expansion de la route, car celle-ci est utilisée par les énormes camions chargés des marchandises venant des passages de Rafah et de Kerem Abu Salem. Selon lui, plus de 300 camions transitent par cette route chaque jour, rendant nécessaire son élargissement d’à peu près 40 mètres [environ 130 pieds].
Le sous-secrétaire du Ministère de l’Agriculture pour les Ressources Naturelles, Zida Hamadeh, qui assistait à la réunion avec al-Monitor dans le bureau d’Abu Shamala, dit que la coupe des arbres a lieu en coordination avec la défense civile, les municipalités et la police, en prévision de n’importe quel accident, comme des arbres tombant sur des infrastructures de communication.

Il insista sur le fait que les procédures sont mises en application d’une façon professionnelle et transparente, par des commandes à des entrepreneurs. Les sociétés en question avaient donc coupé les arbres. Le bois de charpente est acheté par des fabricants de bateaux ou est employé pour produire de l’énergie propre. Le ministère emploie également une partie du bois pour la construction. Il ajouta que de jeunes plantes à croissance rapide avaient été plantées à la place des arbres abattus, lesquels - selon lui – provoquent des fissures dans le sol à cause de leurs profondes racines.

Quand j’ai fait référence à la manière brutale dont les arbres étaient abattus, Abu Shamala s’est exclamé en disant que « les arbres seront supprimés d’une manière ou d’une autre, peu importe de savoir comment. » Il ajouta : « Nous savons que les arbres sont une part essentielle de notre vie, mais nous devons les couper pour protéger les gens contre des accidents mortels. »

Abu Shamala et Hamada sont tous deux contre des programmes de construction de logements - par le Ministère de Logement, l’UNRWA ou le Comité de Projets de Qatari - dans des zones agricoles. Ils nous révèlent que les zones résidentielles augmentent de 5% chaque année - alors qu’il n’y a pas beaucoup de solutions de rechange - et menacent les zones agricoles. La densité de population élevée de la Bande de Gaza est la principales cause du manque de zones agricoles, particulièrement avec l’expansion de constructions horizontales plutôt que verticales telles que voulues par le Ministère.

Abu Shamala insiste pour dire que les 300 arbres abattus seront remplacés par 2500 jeunes plants. Il ajouta que le secteur des agrumes avait été réduit à 10 kilomètres carrés, à cause des agressions israéliennes. Cependant, en raison des efforts des agriculteurs et du Ministère de l’Agriculture, ce secteur a augmenté ses surfaces de 20 kilomètres carrés. En outre, le nombre des palmiers est passé de 80 000 à 200 000 dans la Bande de Gaza.

Couper les arbres est une erreur

L’expert agricole Falah Abdul Qader Younis, rencontré par al-Monitor dans un café de Gaza, est persuadé que couper des arbres est mauvais indépendamment des causes. Tous les projets visant à supprimer une partie de l’oxygène et diminuer l’ombre sont condamnés à l’échec. Il nous dit que les arbres si luxuriants du Kenya qui nous entourent depuis les années 60 sont considérés un isolateur naturel, que les arbres du Kenya se protègent en formant des cellules « phénoliques » qui sont résistantes aux maladies. Il dit également que les arbres deviennent malades à cause des hommes qui les dépouillent de leur écorce.

Younis trouve étrange que des arbres de 60 ans soient abattus et remplacés par d’autres qui ont besoin d’à nouveau 60 ans pour se développer. « N’auraient-ils pas pu soigner les arbres et les avoir gardés sur la nouvelle route et éviter de les couper ? » il a demandé. Il rappella aussi que pas un seul arbre du Kenya n’est tombé à cause du vent ou toute autre raison au cours des 30 dernières années. Selon lui, les arbres sont forts, avec un diamètre de plus d’un mètre. Mais il ne nie pas que des accidents de voiture se produisent de temps en temps sur la route Salah al-Din.

Les forces d’occupation tuent d’abord les arbres, puis les hommes

Les espaces verts sont menacés par le béton, les programmes de construction de logements, la densité de la population - qui atteint 4505 personnes par kilomètre carré - et un urbanisme de fortune. Il ne faut cependant pas oublier l’occupation israélienne qui représente une des principales menaces pour les espaces verts.

Selon le Ministère des statistiques d’Agriculture, 3 366 000 arbres et plus de 70 000 dunums [1 dunum est équivalent à 1000 mètres carrés] ont été détruits dans la Bande de Gaza depuis le début de la deuxième Intifada en 2000, causant des pertes s’élevant à environ 1 milliard de dolllars US.

Selon Younis, les forces d’occupation sont la principale raison de la réduction des espaces verts. Il y a 30 ans, alors qu’il débutait dans son métier, le secteur des agrumes s’étendait sur 75 000 dunums et concurrençait les fruits israéliens sur les marchés est-européens, ce qui a poussé les Israéliens à s’attaquer à ces cultures. Israël est donc parvenu à limiter la production d’agrumes à Gaza en offrant 700 shekels (environ 190 dollars) aux agriculteurs pour qu’ils cessent d’en produire et les remplacent par des légumes. En conséquence, des serres ont été installées mais les invasions et attaques de l’armée d’occupation ont détruit des millions d’arbres fruitiers, des arbres du Kenya, des oliviers et beaucoup d’autres variétés.

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* Asma al-Ghoul est journaliste et écrivain, du camp de réfugiés de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

De la même auteur :

- Le film palestinien « Condom Lead » nominé au Festival de Cannes - 3 mai 2013

1e mai 2013 - Al-Monitor - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.al-monitor.com/pulse/ori...
Traduction : Info-Palestine.eu - Claude Zurbach


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