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Egypte : dire la vérité sur la tyrannie

jeudi 30 juillet 2015 - 07h:11

Mohamad Elmasry

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Il incombe aux journalistes occidentaux de donner la voix aux Egyptiens réprimés, marginalisés et de plus en plus muselés.

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Une jeune femme dans de nouveaux vêtements achetés pour Eid, court pour échapper à la police qui attaque les manifestants dans le village de Nahia près du Caire, le 17 juillet 2015 - Photo : MEE/Mohamed Naguib

Les reportages traitant de la violence durant les célébrations de l’Eid ce vendredi en Egypte, soulignent à quel point les autorités égyptiennes commanditent le travail des médias dans le pays.

Comme il fallait s’y attendre, les reportages diffusés par les agences de presse égyptiennes font porter la responsabilité sur la Confrérie musulmane de la mort de plusieurs de ses partisans à Gizeh, tués par les tirs de la police au cours des manifestations qui ont suivi la prière de l’Eid.

Etant donné la pléthore de lois répressives qui empêchent de fait les journalistes égyptiens de dévier de la ligne officielle, ces reportages n’étaient pas étonnants. Mais ce qui est peut-être remarquable, c’est la façon dont certains reportages occidentaux ont semblé faire écho, sans aucun esprit critique, à la version officielle du gouvernement égyptien.

Reuters et d’autres agences de presse et publications occidentales se sont principalement appuyées sur les sources gouvernementales égyptiennes, lesquelles de façon certainement prévisible, ont présenté la violence comme un effet induit des « affrontements » qui « avaient éclaté » dans plusieurs lieux de manifestation au Caire. Plus grave encore, le rapport de Reuters s’abstient de suggérer que la police ait pu ouvrir le feu sur les manifestants désarmés, chose qui s’est pourtant produite à plusieurs reprises en Egypte depuis 2013.

Un reportage de Middle East Eye a offert une image crue et très différente de celui de l’agence Reuters. Selon MEE, une manifestation dans Nahia s’est retrouvée coincée et la police a ouvert le feu. Selon un témoin direct, c’est la police qui a provoqué la violence et le reportage de MEE indique que trois participants ont été tués lors de la manifestation de Nahia. Ce qui n’a pas empêché le gouvernement égyptien de prétendre qu’une seule personne était morte.

Il peut être difficile de déterminer avec certitude ce qui peut s’être produit dans une manifestations regroupant beaucoup de monde, mais une chose est sûre : avoir une confiance absolue dans les sources gouvernementales égyptiennes est une stratégie journalistique douteuse et à coup sûr irresponsable.

Depuis 2013, le gouvernement égyptien a massacré plus de 1000 manifestants. Les groupes de défense des droits de l’homme ont procédé à des enquêtes approfondies et indépendantes sur une grande partie des cas de violence, concluant que la police a ouvert le feu pour tuer un grand nombre de manifestants désarmés.

Il y a également eu d’autres formes de violence commises par la police. Par exemple, en août 2013, 37 Egyptiens - dont beaucoup semblaient avoir été appréhendés au hasard - ont été intoxiqués à mort à l’arrière d’un fourgon de police. Plus tôt ce mois-ci, 13 partisans de la Confrérie musulmane ont été purement et simplement abattus par la police dans un domicile privé.

Le gouvernement égyptien n’a ouvert d’enquête sur aucune des atrocités perpétrées par la police - sans doute parce que la violence policière a fait partie intégrante de la politique officielle du gouvernement, comme l’a relevé Human Rights Watch. Plutôt que d’enquêter sur les crimes de la police, le gouvernement égyptien a promu des officiers et a érigé des monuments en l’honneur de la police, régulièrement présentée comme « héroïque » par les médias égyptiens.

Après le plus grand massacre de manifestants - le 14 août 2013, lors de la dispersion par la force de la manifestation de la place Rabaa au Caire – les médias égyptiens ont passé en boucle des images des actes de la police à Rabaa tout en passant en musique de fond la bande originale du film Rocky.

La violence dont il est question ici fait partie de la politique globale d’élimination adoptée par le gouvernement égyptien à l’encontre de la première force d’opposition dans le pay, les Frères musulmans qui avaient remporté cinq élections consécutives au cours de la brève période de transition démocratique de 2011 à 2013.

Le gouvernement a emprisonné des dizaines de milliers de personnes, interdit les médias d’opposition, éliminé le parti politique de la Confrérie, fermé les organisations caritatives affiliées aux Frères musulmans, et établi un record à l’échelle mondiale dans le plus grand nombre de condamnations à mort de masse de l’histoire moderne.

Pour de multiples raisons, il est important que les journalistes occidentaux restent critiques à l’égard du régime égyptien. Tout d’abord, étant donné le contrôle exercé sur les médias égyptiens - pour exemple, une nouvelle loi condamnera à une peine de deux ans d’emprisonnement tout journaliste qui citera une source contredisant les nombres de victimes communiqués par le gouvernement - les médias occidentaux représentent les seules publications à travers lesquelles l’opposition en Egypte est en mesure d’exprimer son point de vue. Ensuite, les gouvernements occidentaux ont été remarquablement silencieux sur le retour de l’Egypte à la dictature militaire.

Plus grave encore, certains gouvernements occidentaux ont fait activement la cour au gouvernement militaire, passant outre ses pires atrocités. Par exemple, peu de temps après le coup d’Etat militaire de juillet 2013 et les plus grands massacres perpétrés par le gouvernement contre les manifestants en août de la même année, le secrétaire d’Etat américain John Kerry a déclaré que l’Egypte était sans aucun doute sur la voie de la démocratie. Plus tôt cette année, les Etats-Unis on levé un gel des livraisons d’armes et repris leur expédition vers l’armée égyptienne.

Et enfin - et surtout - accepter sans critique les récits du gouvernement égyptien équivaut à une sorte de « capitulation » face au régime, alors que celui-ci fait tout ce qui est en son pouvoir pour limiter les reportages internationaux sur la « guerre égyptienne contre le terrorisme » et contrôler ce qui est diffusé sur les manifestations anti-gouvernementales.

Manifestations anti-gouvernementales

Afin de justifier un coup de force militaire contre un président élu seulement depuis un an et dans son premier mandat, les institutions étatiques les plus puissantes de l’Egypte ont construit un discours suggérant que la nation entière aspirait à une intervention militaire contre un président rejeté par tous, Mohamed Morsi, issu de la Confrérie.

Dans cette manipulation, les sondages indiquant que Morsi était toujours populaire ont été systématiquement omis, des résultats électoraux ont été écartés comme insignifiants et les nombres de participants aux manifestations anti-Morsi ont été systématiquement et de manière irréaliste gonflés. Les manifestations anti-coup de force et pro-Morsi invalidaient le récit pro-putshiste.

En effet, les manifestations anti-coup, qui se sont développées jusqu’à devenir importantes en juillet et août 2013, ont prouvé que beaucoup d’Egyptiens maintenaient leur appui au président élu ou au moins s’opposaient à la prise de pouvoir des militaires. Les protestations étaient une épine très gênante au flanc du nouveau gouvernement, parce qu’elles prouvaient que les Egyptiens n’étaient pas unanimes dans leur soutien au nouvel ordre politique.

Le gouvernement militaire a réagi aux manifestations anti-coup en empêchant tout d’abord les médias égyptiens de couvrir les protestations d’une façon qui aurait pu révéler leur importance. Pour exemple, les journalistes se sont tous gaussés du rassemblement de la place Rabaa en disant qu’il résultait de l’effet d’un simple « feu rouge, » et ils ont méthodiquement réduit le nombre de participants aux manifestations anti-coup en parlant de quelques centaines de personnes, même dans les plus importantes. En outre, les chaînes de télévision ont généralement évité les images aériennes des cortèges qui auraient donné un réel aperçu de leur ampleur.

Dès juillet 2013, le gouvernement militaire a physiquement empêché les manifestants anti-coup d’investir la Place Tahrir, qui permet un accès aisé aux médias internationaux en raison de son emplacement au centre du Caire. Tentant apparemment d’intimider ces mêmes manifestants, le gouvernement militaire nouvellement installé a commis plusieurs massacres – à une plus petite échelle - de protestataires au Caire, à Alexandrie, à Port-Saïd, et dans d’autres villes d’Egypte en juillet et août 2013.

Comme toutes ces stratégies se sont avérées insuffisantes pour bloquer le mouvement de protestation anti-coup – lequel était alimenté par l’enregistrement du grand rassemblement de la Place Rabaa diffusé par Al-Jazeera et d’autres réseaux internationaux - le gouvernement a finalement décidé d’agir avec la force brutale le 14 août 2013, massacrant plus de 900 manifestants en l’espace de quelques heures sur les deux plus grands sites de rassemblement.

Depuis lors, alors que des milliers de partisans de la Confrérie Musulmane étaient arrêtés, les protestataires se sont dispersés et les manifestations sont devenues plus réduites et moins fréquentes. En même temps qu’elles étaient éliminées de la vie publique, leurs voix ont été étouffées.

Si le journalisme est au moins pour une part, de donner la parole aux opprimés, alors il incombe aux journalistes occidentaux de donner la voix aux Egyptiens réprimés, marginalisés et de plus en plus muselés.

Et si le bon journalisme est au moins en partie, de garder sous surveillance les centres de pouvoir, alors les journalistes occidentaux devraient faire attention à ne pas accepter sans réserve la version du gouvernement égyptien sur ces événements. Les sources de l’opposition doivent être consultées en même temps que les sources gouvernementales.

* Le Dr. Mohamad Elmasry est professeur assistant au département des Communications à l’Université de l’Alabama du Nord.

22 juillet 2015 - Middle East Eye - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.middleeasteye.net/column...
Traduction : Lotfallah


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