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La lutte des ex-détenus palestiniens pour vivre hors de prison

vendredi 7 février 2014 - 16h:52

Asmaa al-Ghoul

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Malgré l’attention et la médiatisation dont font l’objet les prisonniers palestiniens lors de leur libération, ceux-ci affrontent seuls les nombreux problèmes que pose le retour à la vie quotidienne.

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Un ex-prisonnier palestinien est accueilli par une proche lors de son arrivée à Rafah, au sud de la bande de Gaza, le 18 décembre 2011 - Photo : REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

Depuis sa libération, Oweida Kalab, âgé de 50 ans, a barricadé toutes les fenêtres et allumé la radio pour écouter des stations hébraïques. Il s’est enfermé dans sa chambre et a refusé d’en sortir ou de recevoir des visites, à de rares exceptions près, comme s’il revivait les 25 années qu’il a passées détention, dont 18 en isolement carcéral où seules les voix de ses geôliers israéliens venaient rompre le silence.

La femme de son frère, Ferial Kalab, qui prend soin de lui avec sa famille, a déclaré au site Al-Monitor : « Les forces d’occupation [israéliennes] l’ont arrêté en 1988. Nous lui rendions visite quand il était encore un jeune homme. Mais en 1992, il a commencé à refuser de se montrer lors de nos visites. Nous avons donc arrêté d’aller le voir. Nous avons reçu un message d’autres prisonniers indiquant que son état psychologique se dégradait. » Elle explique que ses camarades attribuaient cette dégradation à l’isolement carcéral et aux méthodes d’interrogatoire employées dans la prison.

Oweida Kalab n’est pas le seul prisonnier qui a continué à souffrir après sa libération suite à l’accord Shalit. Mohammad Karim, 31 ans, incarcéré pendant neuf ans et relâché grâce à cet accord, a fait part de sa frustration au site Al-Monitor. « J’ai l’impression que tout le monde est mieux que moi. Ils peuvent tous faire des plans pour l’avenir. Moi, je ne peux pas. Même si je garde le sourire, cette liberté me fait souffrir. Je préfèrerais rester seul, loin des gens. »

Ceci vaut également pour l’ex-prisonnière Hana Shalabi, connue pour avoir avait entamé une grève de la faim alors qu’elle était détenue en Israël, et qui a été relâchée à condition d’être déportée vers la bande de Gaza. Elle a confié au site Al-Monitor qu’elle avait subi une fausse couche en raison de l’anxiété et du stress liés à cette situation. « J’ai perdu mon bébé à sept mois de grossesse. Le docteur m’a dit que cela était lié à ma nervosité et mon stress permanents. »

Elle affirme que tous les prisonniers ont besoin d’une réadaptation psychologique. Elle ajoute qu’aucune entité privée ou officielle n’a accordé d’attention à ce problème, et qu’aucune séance de soutien psychologique n’a été proposée aux prisonniers.
Ferial Kalab, un autre proche d’Oweida Kalab, le confirme : « Toutes les parties concernées savaient que l’état psychologique d’Oweida s’était dégradé. Mais personne ne l’a aidé. »

Environ 1 000 prisonniers palestiniens ont été libérés dans le cadre de l’accord Shalit en 2011. Environ 38 accords d’échange ont été conclus aves les forces d’occupation depuis 1948, sans compter celui négocié en décembre par le président Mahmoud Abbas par l’intermédiaire du secrétaire d’État américain John Kerry.

La réponse

Concernant les soins psychologiques, le sous-secrétaire du ministère des Prisonniers du gouvernement gazaoui, Bahauddin al-Madhoun, a déclaré au site Al-Monitor que le ministère était en relation avec un hôpital psychiatrique et offrait une assurance médicale gratuite à tous les prisonniers.

Le directeur du Comité des prisonniers déportés de Cisjordanie et de Jérusalem, l’ex-prisonnier Abdul Rahman Ghneimat, a déclaré lors d’une interview au siège du comité que celui-ci était présent lors de chaque événement organisé par des prisonniers libérés ou déportés afin de compenser l’absence de leurs familles et de soulager leur solitude. Il explique : « Aucun prisonnier ne se trouve dans un état mental nécessitant une prise en charge psychologique. Nous n’avons donc pas vraiment pensé à mettre en place ce type de programmes. »

Bassam al-Majdalawi, directeur du bureau gazaoui du ministère des Prisonniers du gouvernement de Ramallah, a déclaré au site Al-Monitor que le ministère et ses services étaient autrefois présents, avant que le Hamas ne prenne le contrôle de la bande de Gaza. « Il existait un programme de réadaptation psychologique en collaboration avec le Programme communautaire de santé mentale de Gaza. Ce programme n’est plus disponible. »

Frustration et isolation

Le psychologue Fadel Abu Hein estime que tous les prisonniers ont besoin d’une prise en charge et d’une réadaptation psychologiques puisqu’ils s’habituent à un mode de vie institutionnalisé en prison, au niveau comportemental, psychologique et mental. Le quotidien qu’ils réintègrent est très différent.

Il est arrivé à cette conclusion lorsque des ex-prisonniers sont venus le consulter dans sa clinique. « J’ai remarqué qu’ils souffraient de dépression aiguë en étant confrontés à une réalité qui réduisait leurs grands espoirs à néant. Ils souffraient également d’anxiété, de stress et d’une incapacité à s’intégrer dans leur nouvelle vie, notamment compte tenu du fait que la plupart se marient une fois libérés. En vérité, certains d’entre eux m’ont confié qu’ils auraient préféré rester en prison. »

Lors d’une interview pour le site Al-Monitor dans son cabinet, Fadel Abu Hein a souligné le fait que la première chose à faire suite à la libération d’un prisonnier est de l’orienter vers un spécialiste pour qu’il soit pris en charge. Il ajoute que « les prisonniers ont honte et sont réticents à dévoiler les détails de leur calvaire même si leur traumatisme psychologique fait partie intégrante de leurs efforts de résistance. »

Appauvrissement

Après la joie provoquée par les vagues de libération et l’accueil enthousiaste des familles et partis politiques, les ex-prisonniers sont choqués par les discriminations qu’ils subissent en fonction de leurs affiliations.

Hana Shalabi a déclaré : « La réalité à laquelle sont confrontés les ex-prisonniers est catastrophique et triste. L’Autorité nationale palestinienne fournit des soins aux prisonniers du Fatah, le ministère gazaoui des Prisonniers prend en charge les prisonniers du Hamas et le Comité des prisonniers déportés ceux de Cisjordanie. Par conséquent, une personne comme moi, partisane du Djihad islamique, se retrouve privée de nombreux avantages tels que des jobs ou des bourses d’études. »

Elle ajoute qu’au moment de sa libération, à son arrivée dans la bande de Gaza, des milliers de personnes étaient réunies pour la prendre en photo et l’interviewer. Mais tous ont disparu lorsqu’elle a commencé à réorganiser sa vie et s’est mariée. « Lorsque j’ai cherché à recouvrer mes droits auprès de différentes mouvances politiques, tout le monde m’a dit de m’adresser au Djihad islamique puisque j’étais l’une de ses partisanes. Ce serait bien mieux si tous les prisonniers étaient considérés comme la descendance du pays. »

A. B., qui a passé plus de 20 ans dans les prisons israéliennes avant d’être relâché dans le cadre de l’accord Shalit, a déclaré au site Al-Monitor qu’il avait reçu, suite à sa libération, de nombreuses promesses du gouvernement gazaoui, du président et de différentes mouvances politiques. « J’ai donc mis au point un projet professionnel et planifié l’achat d’une maison suite à mon mariage. Aujourd’hui, mes dettes s’élèvent à 35 000 dollars. »

À l’inverse, le bureau gazaoui des Prisonniers du gouvernement de Ramallah et le ministère des Prisonniers du gouvernement de Gaza ont tous deux déclaré qu’aucune distinction n’était faite entre les prisonniers et que ceux-ci bénéficiaient des mêmes services et indemnités.

Bahauddin al-Madhoun ajoute qu’en vertu de la loi palestinienne, tout prisonnier ayant été détenu pendant plus de cinq ans se voit attribuer un emploi, des indemnités et une bourse par le président ainsi que l’accès à des programmes de formation et des subventions pour de petits projets sous la supervision de l’Association des prisonniers libérés. Il explique que le programme est actuellement entravé par le blocus imposé au gouvernement de Gaza.

Mohamed al-Dirawi, qui a lui-même été détenu pendant 11 ans, est directeur de l’Association des prisonniers libérés. Il indique qu’un nombre croissant de prisonniers est confronté à des dettes importantes qui entraînent un stress psychologique.
Il ajoute : « Les prisonniers ne sont respectés que lors des interviews dans la presse.

Toutes les promesses, y compris l’attribution d’un appartement, se sont envolées lorsque les Émirats arabes unis ont refusé de mener à bien le projet de zone résidentielle. Les prisonniers doivent par conséquent assumer le fardeau du loyer pour le reste de leur vie, outre les autres dépenses, comme celles liées à la naissance d’un enfant par exemple. »

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23 janvier 2014 - Al-Monitor - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.al-monitor.com/pulse/ori...
Traduction : Info-Palestine.eu - Claire L.


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