DERNIERE MISE A JOUR : jeudi 30 juin 2016 - 12h:28

L’Appel au dialogue de paix occulte la destruction de la communauté palestinienne

mercredi 19 octobre 2011 - 06h:43

Jacques Bude

Imprimer Imprimer la page

Bookmark and Share


Ce texte est la seconde partie de l’article paru sous le même titre dans le numéro de mars 2011 de La Revue nouvelle de Bruxelles.

La première partie est également en ligne sur le site www.info-palestine.net sous le titre "La destruction officielle des communautés palestiniennes en Israël-Palestine.

À de rares exceptions près, les initiatives venant des États-Unis et de l’Union européenne en vue d’assurer la paix entre Israéliens et Palestiniens, considèrent que le dialogue est le seul moyen d’atteindre cet objectif.

Ces appels ont pratiquement toujours pour prémisse que l’existence de l’État d’Israël est menacée (1) et qu’"Israël a le droit de se défendre".

Par contre, ils ne mentionnent pratiquement jamais que depuis plus d’un demi-siècle, la Communauté palestinienne est systématiquement sapée par l’État d’Israël et on ne trouve nulle part que "Les Palestiniens ont le droit de se défendre".

Or, l’existence de l’État d’Israël n’est pas en danger et n’a sans doute jamais été sérieusement menacée alors que l’existence même d’une communauté palestinienne en Israël-Palestine est non seulement menacée, mais sa désintégration sociale délibérée et systématique par l’État d’Israël - ce que le sociologue israélien Baruch Kimmerling appelle "politicide" (2) - a probablement atteint un point de non retour du moins dans les territoires occupés en 1967.

Seul un sursaut, malheureusement plus qu’improbable, de la communauté internationale pourrait peut-être encore la sauver.

La conférence de paix instrument de légitimation

La succession de "conférences de paix" entre Israéliens et Palestiniens - Madrid (1991), Oslo I (1993-1994), Oslo II (1995), Wye River (1998), Charm El-Cheikh (1999), Camp David (2000), Taba (2001), Charm El-Cheikh (2005), Jérusalem (2006), Annapolis (2007) - n’a ni interrompu, ni même ralenti l’appropriation de terres et la destruction de la société palestinienne dans les territoires occupés en 1967.

Ces "dialogues de paix" qui n’ont pas contribué à la paix, n’ont pas empêché, bien au contraire, l’État d’Israël d’imposer sa paix, de poursuivre en paix les confiscations, la colonisation et le nettoyage ethnique dans les territoires confisqués ni de digérer en paix le fruit de ses extorsions.

Intentionnellement ou non, ces "dialogues de paix" ont été des promesses creuses qui ont instillé un espoir anesthésiant aux Palestiniens, et un moyen d’amener les Israéliens à soutenir la colonisation, moyen dont la meilleure illustration est le mensonge de l’"offre généreuse" mis au point et utilisé de main de maître par E. Barak.

Je paraphrase l’essentiel : "Nous avons pratiquement tout offert aux Palestiniens. Mais, quoi qu’on leur offre, ils veulent toujours davantage, en fait, rien de moins que jeter les Juifs à la mer. L’absence d’un partenaire de paix malgré nos offres généreuses, nous oblige à établir une zone de sécurité efficace." (3)

L’effet de légitimation de l’occupation sur l’opinion israélienne et internationale de ce mensonge d’offres généreuses israéliennes qui en fait n’ont jamais existé et qui auraient été confrontées à un refus systématique de la part des Palestiniens, a été stupéfiant.(4) Force est de constater que lorsqu’il s’agit d’Israël la crédulité est incommensurable.

Désormais les Conférences de paix - à l’instar de celle mort-née qui s’est récemment ouverte à Washington et dont E. Barak dirigeait la délégation israélienne - entre l’État d’Israël et l’Autorité palestinienne totalement dépendante des Etats-Unis, de l’Union européenne et de la bonne volonté douanière d’Israël, ne devraient même plus s’inscrire dans la perspective d’une paix en échange de l’évacuation des territoires occupés en 1967, mais - à l’instar de la politique déjà officiellement prônée par Yitzhak Shamir en 1991 (5) et qui, en fait, a été pratiquée par tous les gouvernements israéliens (6) - dans la perspective de la paix en échange de la paix, c’est à dire, de la capitulation.

Je caricature à peine : "Laissez-nous confisquer vos terres en paix et vous aurez la paix. Soumettez-vous à notre domination - ce qui est pris ou sera pris, restera pris - et nous vous accorderons la paix dans ce que nous voudrons bien vous laisser : des réserves administrées et policées par une Autorité indigène à notre botte et où votre survie dépendra de la charité internationale".

La comédie des "offres généreuses" n’est sans doute plus nécessaire. Du fait de son manque d’autonomie et des privilèges qu’elle voudra préserver, l’Autorité palestinienne va très probablement entériner la capitulation, "la paix contre la paix".

La colonisation de peuplement se poursuit et Israël, à l’image des États-Unis, est déjà pratiquement devenu un État moderne avec ses réserves d’Indigènes.

Hors du cadre d’institutions qui imposent le respect du droit international, s’en remettre au dialogue pour assurer la paix entre une brutale puissance occupante et la communauté désarticulée qui est à sa merci, c’est s’en remettre à la raison du plus fort, celle de la puissance occupante ; c’est soutenir l’occupation, occulter et donc encourager les violations du droit international : les déplacements de population, les spoliations de terres et de maisons, les punitions collectives, les violences de l’armée et des milices des colonies de peuplement, la destruction des infrastructures éducatives, économiques, sanitaires, ... ; c’est collaborer à la soumission de la communauté opprimée et être complice de sa destruction ; c’est avaliser la violation des droits des membres de cette communauté : droits à se défendre, à résister à l’occupation, à la sécurité alimentaire, à l’assistance sanitaire, à l’éducation, à la propriété, à la libre circulation, ....

De plus, s’en remettre à un tel dialogue permet aux autorités politiques et militaires de l’État d’Israël de préserver leur légitimité tout en continuant impunément à désarticuler la société palestinienne, à accaparer des terres et à les "nettoyer" de ceux qui y vivent.

Devoir de mémoire

Si ce n’était l’invocation culpabilisante de la destruction des communautés juives d’Europe, personne de bonne foi ne se préoccuperait de la sécurité d’une puissance occupante qui n’est nullement menacée.

Il irait de soi de se préoccuper, non de la pacification d’une zone d’occupation militaire, mais du respect des droits des victimes d’une occupation illégale et meurtrière.

L’Europe a de lourdes responsabilités dans ce conflit et donc des obligations particulières, avant tout celle de ne pas rester, une fois de plus, impassible face à la destruction d’une communauté ethnique.

Ceux qui, comme moi, ont été "formés" par la destruction des communautés juives d’Europe, doivent - sous peine de se renier et de trahir les victimes de cette destruction - dénoncer l’ignoble justification des crimes commis à l’encontre des Palestiniens et de leur communauté, par le massacre des Juifs d’Europe.(7)

Par devoir de mémoire, c’est la solidarité avec la Communauté palestinienne en voie de destruction qui doit aller de soi et non - comme c’est malheureusement le cas pour de trop nombreux Juifs mais fort heureusement pas tous - une identification au militarisme de l’État d’Israël.

Aujourd’hui, beaucoup de Juifs caractérisent les Juifs d’avant la création de l’État d’Israël et ceux qui n’embrassent pas le sionisme, par une résignation à l’impuissance dans un monde antisémite voué à les détruire.

C’est, selon eux, cette impuissance qui a permis la destruction des Juifs d’Europe. La condamnation morale de cette résignation fonde leur définition d’eux-mêmes - "ne plus se laisser mener à l’abattoir comme des moutons" - et se traduit par une sacralisation de la capacité à se défendre par les armes incarnée par l’État d’Israël.

De là, bien que seule une infime minorité des juifs de la diaspora émigreront en Israël et moins encore y resteront (8) , une identification exacerbée à cet État : aveuglement à tous ses méfaits et accusation d’antisémitisme à l’encontre de toute critique portant sur l’exercice de la puissance militaire israélienne, postulée synonyme de survie du Peuple juif.

A leurs yeux et en toute sincérité, la mise en question de la légitimité des violences israéliennes exprime l’immémoriale haine meurtrière des Juifs, même si elle émane de Juifs qu’ils accusent dès lors d’avoir la "haine de soi".

Cette définition de l’identité juive et du monde non juif ne se réfère plus à l’épaisseur humaine des diverses communautés juives du monde, si riches des sédiments de siècles de rencontres - bien sûr très loin d’avoir toujours été harmonieuses - avec tant de sociétés. Elle se fonde, pour l’essentiel, sur la capacité et le droit d’avoir recours à la violence armée - même préventivement, comme en 1948, en 1967 et de nos jours - afin que "plus jamais çà". Cette réduction au militarisme - "redressement"(9) de l’incapacité à avoir recours à la violence armée - est un triste témoignage de la profondeur de la dévastation que le nazisme a infligée aux communautés juives.

Obligation morale de boycotter l’État d’Israël

Il ne s’agit évidemment pas de mettre en question l’existence de l’État d’Israël, d’ailleurs reconnu dans ses frontières de 1967 par la communauté internationale, l’OLP (10) et, implicitement, le Hamas. (11) Cela s’apparenterait à une incitation au crime contre l’humanité.

Il s’agit d’appeler la Communauté internationale à contraindre un État et ses autorités à respecter le droit international.(12)

Tant que l’État d’Israël ne respecte pas les droits humains des Palestiniens, y compris ceux de nationalité israélienne ; tant que cet État et ses autorités violent gravement le droit international, notamment par le crime contre l’humanité que constitue le blocus de la population de Gaza, toute personne qui adhère aux valeurs démocratiques, particulièrement, tout responsable politique doit : appeler les instances politiques nationales et internationales à remplir leurs obligations de respecter et de faire respecter le droit international, notamment d’exiger, sous peine de sanctions, la fin de l’occupation, des confiscations et du harcèlement des Palestiniens ; appeler les instances judiciaires nationales et internationales à mettre fin à l’impunité des autorités israéliennes ; appeler à l’établissement d’un État palestinien indépendant et viable et au dédommagement de la Communauté palestinienne.

C’est seulement dans un tel cadre - qui plus que probablement ne verra jamais le jour - qu’un dialogue de paix ne servira plus à occulter la destruction de la Communauté palestinienne et à assurer l’impunité à l’État et aux responsables israéliens.

On le voit, je ne suis guère optimiste. Les réserves d’Indiens en Amérique du nord et d’Aborigènes en Australie rappellent combien une colonisation de peuplement peut être dévastatrice pour les communautés indigènes. Je crains fort qu’après des décennies de "faits accomplis" impunis, la désintégration des communautés palestiniennes en Israël-Palestine soit désormais irréversible.

De toute façon, qu’il soit ou non trop tard, j’estime que toute personne qui refuse d’être complice de cette destruction, doit : soutenir ceux qui en Israël défendent les droits des Palestiniens ; cesser toute collaboration avec les institutions israéliennes - publiques ou privées - qui ne s’opposent pas à l’occupation et à la colonisation ; refuser de consommer des produits israéliens qu’ils proviennent ou non des territoires occupés en 1967.
Malgré tout, je ne peux m’empêcher d’espérer qu’une prise de conscience internationale, surtout israélienne, de la situation désespérée des Palestiniens rendra enfin possible - à l’instar de ce qui s’est passé pour l’Apartheid en Afrique du Sud - une paix équitable entre Palestiniens et Israéliens.

Notes


1) "Contrairement à la légende dépeignant un frêle État juif à peine né et déjà confronté aux redoutables armées d’un puissant monde arabe, les "nouveaux historiens" confirment la supériorité croissante des forces israéliennes (en effectifs, armement, entraînement, motivation...) à la seule exception de la courte période qui va du 15 mai au 11 juin 1948." Dominique Vidal, "L’expulsion des Palestiniens revisitée", Manières de voir N°98, Le Monde diplomatique avril-mai 2008, p.13. Lorsqu’elles déclenchent la Guerre des 6 jours de juin 1967 qui a été gagnée en une matinée, les autorités israéliennes étaient parfaitement au courant de leur large supériorité militaire. L’enjeu de la Guerre du Kippour d’octobre 1973 était d’amener Israël à négocier l’évacuation du Sinaï et du Golan et nullement de menacer son existence. A cette occasion les troupes égyptiennes et syriennes ont effectivement réussi à percer les lignes israéliennes et il a fallu une semaine aux généraux israéliens pour redresser la situation. Ce qui a été d’autant plus facile que le Président A. Al Sadate avait arrêté l’offensive de ses troupes. On notera que ni la population ni les territoires palestiniens n’ont été impliqués dans ce conflit. Voir Alain Gresh et Dominique Vidal, Les 100 clés du Proche-Orient, Hachette, 2003, p.234-242.

2) Il s’agit de la politique mise en ?uvre par le Général A. Sharon, Premier Ministre, au début 2002 - opération Remparts - et qui est toujours en cours. "Stratégie politico-militaire, diplomatique et psychologique ayant pour but la dissolution du peuple palestinien comme entité économique, sociale et politique légitime et indépendante. Cela peut inclure - mais pas nécessairement - leur nettoyage ethnique progressif, partiel ou complet, du territoire connu sous le nom de terre d’Israël ou de Palestine historique." Baruch Kimmerling, Du "politicide" des Palestiniens, Le Monde diplomatique, juin 2004, p.16-17.

3) Pour l’analyse de la mise au point et de l’utilisation de cette technique de persuasion, voir Tanya Reinhart, Détruire ... p. 59-64.

4) "Depuis 1993, les sondages avaient constamment montré une majorité autour de 60% en faveur de ’la terre pour la paix’. Après Camp David et les ’négociations’ qui ont suivi, le soutien aux concessions pour la paix est tombé dans les sondages à 30%." Tanya Reinhart, Détruire ... p. 63-64.

5) Devenu Premier Ministre, Yitzhak Shamir - ancien chef du Lehi, groupe terroriste, responsable de massacres destinés à faire fuir les Palestiniens, entre autres celui de Deir Yassine en avril 1948 - déclare dans son discours d’ouverture de la Conférence de Paix de Madrid (1991) : "La nature du conflit n’est pas territoriale. ... Nous prions pour que cette rencontre marque la fin de l’hostilité, de la violence, de la terreur et de la guerre ; qu’elle apporte le dialogue, la réconciliation, la coexistence et - par-dessus tout - la paix.". Voir Le Monde diplomatique, Cahier spécial sur le Proche-Orient, janvier 2006.

6) On pourrait éventuellement accorder le bénéfice du doute à I. Rabin. Mais entre la signature des Accords d’Oslo en Septembre 1993 et son assassinat en février 1995, le nombre de colons a fortement augmenté et les infrastructures de l’occupation se sont considérablement développées. Après le massacre de 29 Palestiniens dans une mosquée de Hebron en février 1994, il a refusé, contre l’avis de ses ministres, de s’en prendre aux colons. Enfin, son passé - "Cassez-leur les os" en 1987 entre autres - incite à la méfiance. Voir, Dominique Vidal, I. Rabin. "Faucon", puis "colombe", Manières ... , p.50.

7) "La nazification de l’ennemi, quel qu’il soit, et la transformation de chaque menace sécuritaire en danger d’extermination totale ont donc caractérisé, des années 1940 à nos jours, les discours des élites politiques, comme le jargon de la presse ou la conversation des gens dits ’ordinaires’." Idith Zertal, "Au nom de la Shoah", Le Monde diplomatique, Manières ..., p.22.

8) Le nombre de Juifs vivant à l’extérieur d’Israël est estimé à un peu moins de 8.000.000. Voir Courrier international, 17 juin 2010, p.10. Selon le Bureau central de statistique israélien, il y a eu 14.572 nouveaux immigrants en 2009, soit un taux annuel d’émigration vers Israël (Alia) de moins de 0,02%. Et tous n’y resteront pas.

9) Au sens de G. Canguilhem.

10)Implicitement en 1988, lorsque le Conseil national palestinien reconnaît les résolutions de l’ONU et explicitement, en 1996, lorsqu’il élimine de sa Charte tous les articles contestant le droit à l’existence de l’État d’Israël.

11) En 2006, le Hamas signe le document d’"Entente nationale" qui reconnaît implicitement Israël dans ses frontières de 1967.

12) Pour une revue rigoureuse des violations du droit international commises par l’État d’Israël et les autorités israéliennes, ainsi que des manquements de l’Union Européenne et de ses États membres à leur obligation de réagir à ces violations, voir Conclusions de la première session internationale du Tribunal Russel sur la Palestine, Barcelone, 1-3 mars 2010. www.russelltribunalonpalestine.com

JPEG - 5.4 ko
Jacques Bude

Jacques Bude est Professeur émérite de psychologie sociale de l’Université libre de Bruxelles. Mère et père morts en déportation. "Enfant caché" sauvé par des gens merveilleux du pays de Liège.

Article paru dans le numéro de mars 2011 de La Revue nouvelle, Bruxelles. www.revuenouvelle.be. L’auteur a inséré des intertitres et les références ont été complétées.


Les articles publiés ne reflètent pas obligatoirement les opinions du groupe de publication, qui dénie toute responsabilité dans leurs contenus, lesquels n'engagent que leurs auteurs ou leurs traducteurs. Nous sommes attentifs à toute proposition d'ajouts ou de corrections.
Le contenu de ce site peut être librement diffusé aux seules conditions suivantes, impératives : mentionner clairement l'origine des articles, le nom du site www.info-palestine.net, ainsi que celui des traducteurs.