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Au sud de Bethléem, le tracé du mur annexe à Israël les colonies du Goush Etzion

mardi 30 janvier 2007 - 21h:25

Michel Bôle-Richard - Le Monde

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Le jour fatidique est tombé le 2 janvier. Les bulldozers et les engins de chantiers sont arrivés, protégés par l’armée et la police. Les habitants de Wadi An-Nis et des environs ont bien essayé de s’interposer, mais en vain. Ceux qui tentaient de stopper les machines ont été immobilisés par les forces de sécurité, qui leur ont lié les poignets avec des filaments de plastique. Pendant ce temps, les bulldozers ont arraché les oliviers, déraciné les pieds de vignes et dégagé, au milieu des cultures, une ouverture large d’une cinquantaine de mètres à travers champs et rocailles. Une immense balafre dans la vallée qui troue le paysage entre la colline où sont installés les colons d’Efrat, à l’ouest, et celle sur laquelle s’élève le village de Wadi An-Nis.

Bientôt, ici, sera construite la "clôture de sécurité" comme l’appellent les Israéliens, "le mur de l’apartheid" comme l’ont désigné les Palestiniens, afin de séparer les deux populations. Cette barrière, ou ce mur, va courir du sud de Bethléem jusqu’à Al-Jabaa sur la Ligne verte (la ligne de cessez-le-feu de 1948) pour englober plusieurs colonies dont celle d’Efrat, afin d’annexer le Gush (bloc) Etzion à l’Etat d’Israël. Une enclave d’environ une cinquantaine de kilomètres carrés prélevée sur la Cisjordanie comme doit l’être le bloc de Maale Adumim, à l’est de Jérusalem, ou ceux de Pisgat Zeev et Givat Zeev au nord de la ville sainte, soit un total de 160 kilomètres carrés.

La construction des colonies a déjà permis de gagner sur les terres palestiniennes, l’édification du mur va être l’occasion de rogner encore sur elles. C’est pourquoi les habitants de Wadi An-Nis et de huit autres villages environnants ont décidé de se battre pour empêcher ce que le maire de Masara, Mahmoud Zwahara, appelle "un vol". Et cela au nom de la sécurité. "Jamais un coup de feu n’a été tiré contre les maisons des colons", proteste-t-il. "A quoi cela sert-il d’installer une barrière sinon à nous prendre plus de terres et à y installer bientôt d’autres constructions ? Ils annexent 1 500 dunams (150 hectares) et vont édifier ce qu’ils appellent une porte internationale. Ce qui veut dire que ce sera la nouvelle frontière et que nous n’aurons plus accès à la route 60, le seul grand axe qui traverse la Cisjordanie du nord au sud. C’est illégal, c’est l’apartheid en 2007, c’est une honte !"

"La terre des ancêtres"

Pour protester contre cette expropriation, les 10 000 habitants des villages ont décidé de manifester pacifiquement sur le lieu même de "leurs souffrances". Chaque événement social donnera lieu, sur place, à une manifestation pacifique. La première s’est déroulée, samedi 27 janvier, à l’occasion d’un mariage. La foule s’est rendue sur le terrain labouré par les bulldozers pour porter, au son de la musique et des chants traditionnels, le marié sur les épaules de ses compatriotes avant qu’il n’aille chercher son élue à son domicile. Un rendez-vous festif auquel participaient des Israéliennes de Ta’ayush (Vivre ensemble), une organisation de soutien aux Palestiniens. "Un sourire au milieu des larmes" pour Mahmoud Zwahara, qui ne cache pas qu’ils sont prêts à se coucher devant les bulldozers pour stopper le mur. "Résistance passive, résistance non violente mais résistance jusqu’au bout", explique Marouane Fararjh, de l’organisation Holyland Trust qui surveille les évictions, les démolitions de maisons et les annexions au sud de Bethléem.

La saignée court déjà sur cinq kilomètres de long. "Cette terre nous a toujours appartenu depuis des générations. Elle est notre vie. Un homme sans sa terre n’est rien", s’insurge Mahmoud Taqtqa à qui 300 dunams (30 hectares) vont être enlevés. Lorsqu’on lui demande si une compensation, ou de l’argent, lui a été offerte en échange, ce propriétaire nous regarde comme si un sacrilège avait été commis. "Comment serait-il possible d’accepter de l’argent contre la terre des ancêtres. Personne n’y pense. C’est inconcevable. Les Israéliens la prennent de force, c’est tout."

Une étude approfondie de l’organisation Peace Now a révélé, en novembre 2006, que 38,8 % des colonies de Cisjordanie se sont établies sur des terres privées palestiniennes.

"Ils veulent nous repousser de plus en plus loin. Ils veulent nous rejeter au-delà du Jourdain", fait remarquer Jumaha. Ce technicien en informatique estime que les Palestiniens sont abandonnés. "Tout le monde est contre le mur, même la Cour internationale de justice. Mais le mur continue de se faire et personne ne fait rien. Personne ne dit rien. Les Israéliens sont en train de nous enfermer dans des ghettos", dit-il en regardant au nord en direction de Bethléem qui "meurt à petit feu, cerné par le mur et les postes de contrôle". "Vous voyez, souligne Mahmoud Zwahara, d’ici on aperçoit Jérusalem. C’est à moins de 25 kilomètres. Il y a six ans que je n’y suis pas allé et je ne pourrai plus y aller car jamais on ne me donnera la permission de passer un barrage, car je suis un protestataire. Ce qui est le cas de deux tiers des Palestiniens ici. Mais comment faire autrement !"

Michel Bôle-Richard - Wadi An-Nis (Cisjordanie), envoyé spécial
Le Monde, le 30 janvier 2007


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