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Le paradis est sans checkpoints

jeudi 1er mai 2008 - 07h:20

Ramzy Baroud

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Je me rappelle avec toujours autant de vivacité le visage de mon père — ridé, soucieux, chaleureux — alors qu’il me faisait pour la dernière fois ses adieux il y a maintenant de cela quatorze ans.

Il se tenait devant la porte rouillée de notre maison familiale dans un camp de réfugiés de Gaza, portant un vieux pyjama jaune et un peignoir tout aussi ancien.
Alors que je chargeais mon unique petite valise dans un taxi qui devait me déposer une heure plus tard dans un aéroport israélien, mon père se tenait toujours à la même place. Je lui conseillais de rentrer à l’intérieur ; il faisait froid et les soldats pouvaient surgir à tout moment. Alors que la voiture s’éloignait, mon père à progressivement disparu dans le lointain, ainsi que le cimetière, le château d’eau et le camp.

Il ne m’est jamais venu à l’esprit qu’il s’agissait de la dernière fois que je le voyais.

Je pense maintenant à mon père comme il était ce jour-là. Ses larmes et ses derniers mots plein d’anxiété : « As-tu ton argent ? Une veste ? Appelle-moi lorsque tu seras arrivé. Es-tu certain d’avoir ton passeport ? Vérifie juste une dernière fois... ».

Mon père était un homme qui a toujours défié l’idée que l’on ne pouvait être que le résultat de circonstances. Expulsé de son village à l’âge de 10 ans, courant pieds nus derrière ses parents, de fils d’un paysan propriétaire de sa terre, il est instantanément devenu un réfugié sans un sou vivant à Gaza dans une tente de couleur bleue fournie par les Nations Unies. C’est ainsi qu’a débuté sa vie de faim, de peine, sans domicile, de combat pour la liberté, d’amour, de mariage et de deuils.

Qu’il ait été choisi pour quitter l’école afin d’aider son père à subvenir aux besoins de sa famille qui vivait à présent sous une tente, était une immense source d’anxiété pour lui. Sur cette terre inconnue, étrangère, sa nouvelle tâche était d’aller dans les villages et camps des alentours vendre de la gomme, de l’aspirine et autres menus objets. Ses jambes portaient le témoignage des nombreuses morsures de chiens subies durant ses pérégrinations quotidiennes. D’autres cicatrices plus récentes venaient d’éclats d’obus reçus durant une guerre.

Jeune homme et soldat de l’unité palestinienne de l’armée égyptienne, il passa plusieurs années de sa vie à marcher à travers le désert du Sinaï. Lorsque l’armée israélienne a pris le contrôle de Gaza à la suite de la défaite des armées arabes en 1967, le commandant israélien convoqua ceux qui avaient servi comme officiers de police sous le contrôle égyptien et leur proposa de reprendre du service sous la loi israélienne. Avec fierté et fermeté, mon jeune père fit le choix d’une profonde pauvreté plutôt que de travailler sous le drapeau de l’occupant. Et comme on pouvait s’y attendre, il eut à payer un prix terriblement lourd. Son fils âgé de deux ans mourut peu de temps après.

Mon frère aîné est enterré dans le même cimetière qui borde la maison de mon père dans le camp. Mon père, qui ne pouvait supporter l’idée que son seul fils soit mort parce qu’il n’avait pu lui fournir les médicaments et la nourriture dont il avait besoin, pouvait être trouvé endormi toute la nuit près de la petite tombe ou plaçant autour de celle-ci des pièces de monnaie et des confiseries.

La réputation de mon père comme intellectuel, sa passion de la littérature russe et son aide ininterrompue au profit de ses compagnons réfugiés lui ont amené un nombre incalculable d’ennuis avec les autorités israéliennes qui l’ont puni en lui interdisant de quitter Gaza.

Son asthme sévère, contracté alors qu’il était adolescent, s’était trouvé aggravé par l’absence de traitements médicaux adéquats. Mais malgré ses quintes de toux quotidiennes et ses constants efforts pour trouver sa respiration, il a infatigablement négocié son chemin à travers la vie pour le bien de sa famille. D’un côté il refusa de travailler comme ouvrier agricole en Israël. « La vie elle-même n’égale pas la moindre parcelle de dignité, » insistait-il. De l’autre, avec toutes les frontières bouclées exceptée celle avec Israël, il a toujours dû trouver un moyen de gagner sa vie. Il achetait des vêtements bon marché, des chaussures, des téléviseurs usagés et autres marchandises diverses, et trouvait un moyen de les transporter et de les vendre dans le camp. Il investissait tout ce qu’il gagnait pour que ses fils et sa fille puissent recevoir une bonne éducation, ce qui est une objectif laborieux dans un endroit comme Gaza.

Mais quand est survenu le soulèvement palestinien de 1987 et que notre camp s’est transformé en terrain d’affrontement entre les lanceurs de pierres et l’armée israélienne, notre simple survie est devenue la nouvelle obsession de notre père. Notre maison était la plus proche d’un endroit appelé « la Place Rouge » à cause du sang qui y avait été répandu, et bordée aussi par « le Cimetière des Martyrs ».

Comment un père peut-il réellement protéger ses enfants dans un tel environnement ? Les soldats israéliens ont envahi notre maison des centaines de fois ; c’était toujours lui qui d’une façon ou d’une autre les faisait partir, implorant pour la sécurité de ses enfants tandis que nous étions blottis dans le noir dans une pièce, attendant notre sort. « Vous comprendrez quand vous aurez vos propres enfants », dit-il à mes frères plus âgés alors que ceux-ci protestaient qu’il ait toléré que les soldats le gifle au visage. Notre papa « combattant de la liberté » tentait d’expliquer combien l’amour pour ses enfants pouvait surpasser sa propre fierté. Ce jour-là, il a grandi à mes yeux.

Cela faisait quatorze ans depuis la dernière fois où j’avais vu mon père. Comme aucun de ses enfants n’avait le droit d’entrer dans le territoire isolé de Gaza, il a été laissé seul pour se défendre. Nous tentions de l’aider autant que nous pouvions, mais à quoi peut servir l’argent sans accès aux soins ? Dans notre dernière conversation il me disait craindre de mourir sans avoir vu mes enfants, mais je lui promis de trouver un moyen. J’ai échoué.

Depuis que le blocus est imposé sur Gaza, la vie de mon père devint impossible. Ses maux n’étaient pas assez « sérieux » pour les hôpitaux remplis de jeunes blessés. Durant le dernier assaut israélien, beaucoup d’espaces dans les hôpitaux ont été convertis en salles de chirurgie, et il n’y avait pas de place pour un vieil homme comme mon papa. Toutes les tentatives pour le faire transférer en Cisjordanie dans des hôpitaux mieux équipés ont échoué, les autorités israéliennes lui refusant de façon répétée le permis nécessaire.

« Je suis malade, fils, je suis malade, » se plaignait mon père alors que je parlais au téléphone avec lui deux jours avant sa mort. Il est mort seul le 18 mars, alors qu’il attendait d’être réuni avec mes frères en Cisjordanie. Il est mort en réfugié, mais en homme fier cependant.

Le combat de mon père avait débuté 60 ans plus tôt, et il s’est terminé il y a quelques jours. Des milliers de personnes sont venues à ses funérailles à travers Gaza, un peuple opprimé qui partageait sa souffrance, ses espoirs et ses combats, pour l’accompagner au cimetière où il va reposer.

Même un combattant infatigable mérite un moment de paix.

(*) Ramzy Baroud est l’auteur de « The Second palestinian Intifada : A Chronicle of a People’s Struggle » et rédacteur en chef de « PalestineChronicle.com »

Site Internet :
www.ramzybaroud.net

Du même auteur :

- La chimère américaine ’Palestine-Israël’
- "Les combats dans Bassora : à peine la moitié de ce qui s’est passé"
- "Où sont les Irakiens dans la guerre en Irak ?"
- "Iran : une guerre à l’issue incertaine"

2 avril 2008 - Al Arabia - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.ramzybaroud.net/articles...
Traduction : Claude Zurbach


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