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Pourquoi les Musulmans doivent repenser la Palestine
dimanche 10 octobre 2010 - Ramzy Baroud
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La Palestine, pour beaucoup de Musulmans, existe dans le cadre d’un imaginaire collectif, renforcé par des symboles unificateurs

Des milliers de fidèles écoutaient avec attention alors que je soulignais les défis auxquels font face la Palestine et son peuple. Les cris de « Allahou Akbar » [Dieu est le plus grand] retentissaient de temps en temps depuis un côté de l’immense mosquée sud-africaine. Beaucoup réagissaient avec émotion tandis je décrivais la tragédie qui s’était abattue sur la bande de Gaza en raison du blocus israélien. Ils applaudissaient, souriaient et hochaient la tête alors que je soulignais à quel point la volonté du peuple palestinien ne pouvait être vaincue. Quelques personnes âgées en face de moi ont tout simplement pleuré tout au long de mon intervention, laquelle précédait un sermon du vendredi à Durban il y a quelques mois.

Si l’amour et la bonne volonté étaient suffisants en eux-mêmes, alors la compassion qui débordait de ces fidèles musulmans aurait certainement pu améliorer le monde d’une multitude de façons. L’attachement sincère et le souci affichés par des hommes et des femmes de différentes origines, groupes d’âge, appartenance de classe et de langues, sont de grande valeur et une véritable source d’inspiration.

La Palestine et de sa lutte pour la liberté et la justice sont certainement plus proches du c ?ur et l’esprit des Musulmans partout dans le monde que de tout autre groupe avec lequel j’ai pu être en contact. Pour gagner l’appui des Musulmans, il n’est jamais nécessaire de discourir, d’avoir à se justifier ou à répondre à des accusations venues de gauche et de droite. Inutile de dire que l’affinité des Musulmans avec la Palestine est historique, fondée sur les principes islamiques énoncés dans le Saint Coran et la Sunna (l’héritage du prophète Mohammed).

Mais au fil du temps, quelque chose s’est perdu. Bien que le sentiment soit resté fort, il y avait peu d’unité dans la manière dont cette énergie a été exploitée ou ce consensus développé. Dans leurs tentatives de se gagner les Musulmans, beaucoup ont manipulé leurs sentiments réels pour des raisons personnelles, politiques, idéologiques et même financières. Plusieurs dirigeants musulmans, des organisations comme des particuliers ont montré une compréhension limitée de la situation en Palestine, et ont proposé une vision tout à fait exclusive sur la façon dont cet angoissant conflit pouvait être résolu.

Le résultat a été très décevant. Il n’y a pas eu de stratégie claire, aucune initiative véritablement notable, et aucun effet tangible n’a pu être constaté malgré le soutien de centaines de millions de Musulmans à travers le monde.

D’une certaine manière, un tel échec est symptomatique d’un malaise beaucoup plus grand qui a longtemps touché les Musulmans. Après la disparition de l’Empire ottoman, le concept de Oumma islamique (nation) - délimitée par de véritables lignes géographiques et politiques - a été remplacé par une référence à une nation qui existe au sein d’indéfinissables frontières intellectuelles. Ce concept a été astucieusement exploité par divers dirigeants arabes et musulmans à travers l’histoire, qui ont insisté pour qu’ils - et eux seuls - représentent le centre de gravité politique de cette communauté musulmane diffuse. Par conséquent, en raison de l’aspect central de la cause palestinienne par rapport à l’Islam, ces dirigeants se sont approprié la cause palestinienne, même si cette appropriation s’est seulement traduite par des discours enflammés et à des sermons émouvants le vendredi.

En d’autres termes, la Palestine pour beaucoup de Musulmans, existe dans le cadre d’un imaginaire collectif, renforcé par des symboles unificateurs tels que al-Aqsa [« l’éloignée », par opposition à la Mecque, - N.d.T], et des références à des versets précis dans le Saint Coran. De telles tactiques ont fait des prouesses, les Musulmans restant impuissants tout en faisant des dons généreux, en ou célébrant le nom de celui que s’était posé en sauveur de la « terre islamique de la Palestine et de sa sainte mosquée ».

Pour terminer, ce rapport [à la Palestine] a produit trois groupes distincts. Le premier groupe est en grande partie défini par sa simple désignation de la Palestine comme d’une « cause musulmane », qu’ils peuvent servir de temps en temps par des dons et de régulières supplications pour la victoire de l’Islam en Palestine. Un autre groupe comprend ceux qui sont devenus critiques de l’interprétation dominante musulmane sur la Palestine et qui se sont de plus en plus radicalisés et aussi isolés. Le troisième groupe est complètement désenchanté, et donc sans pertinence.

Comme on pouvait s’y attendre, aucun de ces groupes ne s’est réellement et sincèrement impliqué dans la mise en place d’une stratégie à long terme pour mettre fin à l’occupation israélienne, ou pour renforcer le peuple palestinien dans sa détermination à atteindre un tel objectif.

Pendant ce temps, la deuxième Intifada palestinienne [soulèvement] de 2000 a provoqué et avec succès encouragé un mouvement international en faveur de la Palestine. Dans ce mouvement, les Musulmans en tant que groupe, n’étaient plus un des principaux acteurs. Certains gains en ont résulté, comme le fait de priver Israël et ses alliés de la possibilité de réduire le conflit à une guerre religieuse, Israël jouant bien naturellement le rôle du rempart des valeurs judéo-chrétiennes.

Mais il y avait aussi beaucoup à perdre, alors que des millions de supporters passionnés de la cause palestinienne retournaient à leur rôle de mouvement de protestation de masse, brûlant des drapeaux et lançant des slogans montrant leur colère. Cette image également a été habilement manipulée, en particulier après le 11 Septembre, dans le but de lier la Palestine à l’extrémisme d’inspiration musulmane. Beaucoup ont été amenés à croire que tous les Musulmans barbus étaient en quelque sorte liés à Al-Qaïda.

La montée en puissance du mouvement Hamas comme pouvoir politique lors des élections palestiniennes de 2006, a une fois de plus réaffirmé la pertinence de l’Islam en Palestine. La tentative faite par le Hamas d’explorer sa « profondeur stratégique » en tendant la main aux pays musulmans ne s’est pas traduite dans les gains politiques escomptés, mais elle a réanimé le lien plus ou moins en sommeil des Musulmans avec la Palestine et avec le conflit dans son ensemble. Plus encore, grâce à la capacité du mouvement Hamas d’apparaître comme un acteur sur le long terme dans le conflit, certains Musulmans extérieurs à la Palestine ont commencé à exprimer leurs émotions avec un réel langage politique.

Dans la même période, de nombreuses communautés musulmanes ont voulu se doter de programmes pratiques pour exprimer leur solidarité et pour aider le peuple palestinien, la bande de Gaza représentant le premier cri de ralliement.

Malheureusement certains d’entre eux ont recours au vocabulaire exclusif du passé, lui-même riche en positivisme religieux. Ceci n’est pas toujours intentionnel, bien que de nature à affaiblir la solidarité internationale, ou au mieux, à reléguer les Musulmans à un groupe d’individus dont le rapport à la Palestine est d’ordre purement religieux.

À ce stade avancé de la solidarité, où une fois de plus la Palestine domine les questions internationales - y compris dans les sociétés civiles à travers le monde - les Musulmans doivent redéfinir leur lien à la Palestine, lequel est basé sur les valeurs et les principes énoncés dans l’Islam.

Mais ils doivent également présenter ce lien dans le cadre d’un idéal universellement partagé, avec un vocabulaire commun à tous et qui peut rassembler. Même si les Musulmans doivent avec fierté assumer leurs symboles, ils doivent également comprendre que cette lutte est une lutte pour la Liberté et le Droit, et qu’elle n’appartient pas à une corporation en particulier.

Les Musulmans doivent se tenir, main dans la main, avec les personnes de tous horizons, non pas comme des propriétaires exclusifs de la lutte des Palestiniens mais en étant fiers de contribuer à un mouvement mondial qui veut que la justice soit rendue, les droits appliqués et la paix réalisée pour tous.

Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international syndiqué et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Mon père était un combattant de la liberté : L’histoire vraie de Gaza (Pluto Press, London), peut être acheté sur Amazon.com.

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26 juillet 2010 - Transmis par l’auteur
Traduction de l’anglais : Claude Zurbach