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Echec moral des libéraux US : une défense de Helen Thomas
mardi 15 juin 2010 - Jonathan Cook

L’ostracisme de Helen Thomas, doyenne du service de presse de la Maison-Blanche, pour avoir dit que les juifs « devaient dégager de la Palestine » et « retourner en Pologne, en Allemagne, en Amérique et ailleurs » est révélateur à plusieurs égards. En dépit des excuses qu’elle a présentées, la vielle dame de 89 ans a été expéditivement mise à la retraite par le groupe de presse Hearst, lâchée par son agent, éconduite par la Maison-Blanche et accusée par ses vieux amis et collègues.

Mme Thomas a acquis une réputation de journaliste combative, du moins comme l’entendent les Américains, avec toute une succession de travaux sur leurs politiques au Moyen-Orient qui l’ont conduite à être mise à l’écart par l’équipe Bush pour ses critiques implacables contre les occupations de l’Iraq et de l’Afghanistan. Mais la réaction à ses récents propos nous montre que, s’il y a un sujet dans la vie publique américaine dont les limites de ce qui peut et ne peut pas être dit sont sous haute surveillance, c’est bien Israël.

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C’est par la situation de détresse des Palestiniens qu’elle fut troublée pendant une grande partie de sa vie.

Sans doute, les idées que Madame Thomas a exprimées dans un moment d’inattention étaient inopportunes et exigeaient des excuses. C’est vrai, comme elle le dit, que la Palestine est occupée et que la terre a été prise aux Palestiniens par des émigrés juifs qui n’en avaient pas le moindre droit, à part un titre de propriété biblique.

Mais 62 ans après la création d’Israël, la plupart des citoyens juifs n’ont pas de maison ni en Pologne ni en Allemagne - ni même en Iraq ou au Yémen, ni ailleurs. Il y a aussi que ses propos chauvins sont venus de façon désagréable comme en écho de ceux de certains juifs - et de nombreux Israéliens - qui disent que les Palestiniens « devraient rentrer chez eux dans les 22 Etats arabes ».

Mais Madame Thomas a présenté ses excuses, et après cela, il aurait fallu tirer un trait - comme cela aurait été assurément le cas si son faux pas avait été d’un autre genre. Au lieu de cela, elle a été accusée d’être antisémite, même par ses plus vieux amis.

Le raisonnement de l’un d’eux, Lanny Davis, conseiller à la Maison-Blanche dans l’administration Clinton, est caractéristique. Mr Davis, qui reconnaît qu’il se considérait auparavant comme un « ami proche », se demande s’il se serait trouvé quelqu’un pour « veiller sur les privilèges et honneurs d’Helen si elle avait demandé aux Noirs de retourner en Afrique, aux Indiens d’Amérique de retourner en Asie et en Amérique du Sud, d’où ils sont venus il y a quelque 8 000 ans ? »

C’est cette analogie largement acceptée, qui s’approprie l’expérience des Noirs et Indiens d’Amérique d’une manière vraiment peu judicieuse, qui révèle d’une façon saisissante l’échec moral des libéraux états-uniens. Dans leur aveuglement pour les relations actuelles de pouvoir aux Etats-Unis, la plupart des critiques de Mme Thomas participent à l’intolérance même qu’ils prétendent affronter.

Mme Thomas est arabe/états-unienne, d’origine libanaise, ses propos ont été diffusés aux lendemains de l’attaque commando meurtrière d’Israël contre une flottille de navires humanitaires qui tentaient de briser le siège de Gaza. Contrairement à la plupart des Américains, qui ont été à moitié tirés d’un sommeil de six décennies au Moyen-Orient par le meurtre d’au moins neuf militants turcs, c’est par la situation de détresse des Palestiniens que Mme Thomas a été troublée pendant une grande partie de sa vie.

Elle le fut à la fin de sa vingtaine d’années quand Israël a nettoyé ethniquement les trois quarts d’un million de Palestiniens de la plus grande partie de la Palestine, une initiative approuvée par les Nations-Unies naissantes. Elle le fut au milieu de sa quarantaine quand Israël s’est emparé du reste de la Palestine et d’une partie de l’Egypte et de la Syrie, dans une guerre qui porta un coup de massue à l’identité et à la fierté arabes et fit d’Israël l’allié privilégié des Etats-Unis. Dans ses années plus récentes, elle fut le témoin des destructions réitérées israéliennes du Liban, patrie de ses parents, et du lent enfermement et effacement du peuple palestinien voisin. Enfermement et effacement se réalisant dans le cadre d’un « processus de paix » fourbe américain, tandis que Washington déverse des centaines de milliards de dollars dans les coffres d’Israël.

Il est par conséquent tout à fait compréhensible si, malgré sa réussite personnelle, elle a ressenti une colère latente non seulement pour tout ce qui a eu lieu au cours de sa vie au Moyen-Orient, mais aussi devant l’absence de tout débat sur cette question aux Etats-Unis, par les élites de Washington où elle comptait ses amis et collègues.

Même si elle a de nombreux amis juifs, et de longue date, à Washington - ce qui rend l’accusation d’antisémitisme invraisemblable -, ces amis elle les a vus, avec d’autres, soutenir l’injustice au Moyen-Orient. Sans doute que, comme beaucoup d’entre nous, elle a été exaspérée par l’incapacité du service de presse auquel elle appartenait à demander des comptes à la Maison-Blanche pour l’Iraq, l’Afghanistan, l’Iran, le Liban et Israël/Palestine.

C’est avec ce contexte à l’esprit que nous pouvons tirer une analogie plus appropriée. Nous devrions demander plutôt : avec quelle sévérité Mme Thomas aurait-elle été jugée si, professionnelle noire, et voyant commettre une nouvelle injustice telle que la vidéo montrant Rodney King roué de coups, et à deux doigts d’y perdre la vie, par un policier blanc, elle avait dit que les Américains blancs devaient « retourner chez eux en Europe » ?

Cette analogie s’accorde plus étroitement avec la réalité des relations de pouvoir aux Etats-Unis entre Arabes et juifs. Mme Thomas n’est pas une représentante de l’oppresseur blanc manquant de respect à l’homme noir opprimé, comme le suggère Mr David ; elle est l’homme noir opprimé ripostant à l’oppresseur. Ses propos n’en ont pas moins choqué aussi parce qu’ils nient une image qui continue de dominer dans l’Amérique moderne, celle du juif vulnérable, mythe qui persiste alors même que les juifs sont devenus la minorité qui a le mieux réussi dans le pays.

Mme Thomas a baissé sa garde et montré sa colère et son ressentiment. Elle a généralisé de façon injuste. Elle a paru amère. Elle devait - et elle l’a fait - présenter ses excuses. Mais elle ne mérite pas d’être mise au pilori ni à l’index.




Jonathan Cook est écrivain et journaliste, basé à Nazareth, Israël. Il est membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine dont les travaux ont été présentés le 4 mars 2009.

Son site : http://www.jkcook.net
Son courriel : jcook@thenational.ae

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11 juin 2010 - The Palestine Chronicle - traduction : JPP