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Un nouveau Moyen-Orient, mais pas celui de Condi
lundi 26 mai 2008 - Rami G. Khouri
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La nouvelle configuration régionale est très différente de celle que Condi
avait en tête en été 2006.

L’accord de Doha qui a résolu d’urgence la crise politique au Liban est le dernier exemple de la nouvelle équation du pouvoir politique qui redéfinit en ce moment le Moyen-Orient. Il reflète à la fois l’état des forces locales et mondiales et, 18 ans après la fin de la Guerre froide, il donne un aperçu de ce à quoi ressemblera cet après Guerre froide, au moins au Moyen-Orient.

Plusieurs dynamiques semblent être en jeu mais l’une est d’une importance capitale : les limites précises de la projection de la puissance globale américaine combinée avec l’affirmation et la coexistence de multiples puissances régionales : Turquie, Israël, Iran, Hezbollah, Syrie, Hamas, Arabie saoudite, et d’autres. Ces acteurs régionaux ont tendance à se battre et à négocier en même temps et, finalement, ils préfèrent un compromis plutôt que de mener perpétuellement des batailles absolutistes.

L’accord de Doha pour le Liban est beaucoup plus qu’une simple victoire du Hezbollah soutenu par l’Iran sur l’alliance du 14 Mars soutenue par les Américains. C’est le premier cas concret, dans le monde arabe, d’un accord politique officiel négocié par des adversaires régionaux afin de partager, ensemble, le pouvoir et de prendre de grandes décisions, tout en maintenant des relations stratégiques étroites avec les divers mécènes de l’extérieur, aux Etats-Unis, en Iran, en Arabie saoudite et en Syrie. L’accord libanais (contrairement à celui pour un gouvernement d’union Fatah/Hamas qui a échoué) a des chances de réussir parce que toutes les parties savent que pour vivre ensemble dans la paix, il leur faut faire des compromis mutuels. Cet accord a été fondu dans le creuset du réalisme démographique et politique du Moyen-Orient, contrairement à l’absolutisme onirique qui souvent conduit la politique américano-israélienne dans la région.

Les USA n’ont pas été totalement battus, mais ce fut un match nul. Les évènements récents ont donné une forme politique concrète à la force la plus puissante qui a défini le Moyen-Orient ces dernières décennies : la volonté d’individus, de mouvements politiques et de quelques gouvernements, de braver ouvertement, de contester, de résister voire de combattre les Etats-Unis, Israël et leurs alliés arabes et autres. Depuis 2004, les Etats-Unis ont, explicitement, à maintes reprises et farouchement, pris le Liban pour une arène où il fallait déstabiliser et écraser le Hezbollah et d’autres forces islamistes régionales soutenues par l’Iran et la Syrie. La semaine prochaine, les USA, à travers leurs alliés libanais, vont devoir affronter ces forces à la même table de la salle du Cabinet, non pas comme des ennemis assommés et vaincus mais comme des partenaires et des collègues, dans le gouvernement d’union nationale qui doit être formé. Quand le Hezbollah et Hariri s’échange des baisers, Condoleezza Rice, qui ne comprend plus, doit faire attention à ne pas tomber de bicyclette.

Les Etats-Unis apprennent lentement au Moyen-Orient où le terrain leur parait étranger, le langage corporel bizarre, la puissance fervente de la mémoire historique incompréhensible et les techniques de négociations d’un autre monde. Mais les Américains ne sont pas stupides. Ils comprennent au fil du temps que si vous rechapez un pneu usé encore et encore et qu’il continue d’être à plat, c’est que, peut-être, il est temps d’acheter un pneu neuf si vous espérez rouler. Maintenant que nous avons match nul dans la vaste confrontation idéologique à travers le Moyen-Orient qui a opposé l’israélo-américanisme à l’islamo-nationalisme arabe, il faut nous attendre à ce que les joueurs reconsidèrent leur politique s’ils veulent marquer de nouveaux points.

Pourtant, ce n’est pas là le développement le plus significatif, cette semaine, de ce qui reflète les limites de la puissance américaine au Moyen-Orient. La manifestation remarquable de la façon dont les Etats-Unis se sont eux-mêmes marginalisés émane de la conduite du gouvernement israélien. Les USA ont contraint les Israéliens à faire deux choses durant ces deux dernières années : ne pas négocier avec la Syrie et ne pas discuter avec le Hamas. Et qu’a fait Israël ? Il a été sagement négocié avec la Syrie via la Turquie, et il a discuté d’une trêve avec le Hamas via la médiation de l’Egypte. Tiens-toi bien, Condi, ça va être encore pire !

Ce n’est pas une grande affaire à Washington quand près de 500 millions d’Arabes, d’Iraniens et de Turcs ignorent et défient les Etats-Unis. Mais quand c’est Israël - la seule démocratie au Moyen-Orient, l’allié éternel de l’Amérique et le bastion du combat épique moderne contre le fascisme, le totalitarisme, le nazisme, le communisme et le terrorisme - qui ne tient pas compte des Etats-Unis, alors ça, c’est une info.

Ainsi, nous vivons aujourd’hui un rare moment au Moyen-Orient où l’Iran, la Turquie, tous les Arabes, le Hezbollah, le Hamas et Israël ont, tous, un point commun et un seul : ils ignorent régulièrement les conseils et les menaces éventuelles qu’ils reçoivent de Washington. Condoleezza Rice avait raison en été 2006 quand elle disait que nous assistions aux douleurs de l’enfantement d’un nouveau Moyen-Orient. Mais la nouvelle configuration régionale est très différente de celle qu’elle avait en tête et qu’elle essayait de faire naître avec de multiples guerres en Iraq, en Afghanistan, en Palestine, en Somalie et au Liban, et avec ses menaces contre l’Iran et la Syrie. Les nouvelles règles du jeu politique au Moyen-Orient sont maintenant écrites par les principaux joueurs du Moyen-Orient, lesquels méritent d’être salués.

Rami G. Khouri est publié deux fois par semaine dans The Daily Star

Du même auteur :

-  « Comment ? M’inquiéter parce que Bush vient ici ? »
-  « L’Europe et la Palestine : beaucoup de bruit pour pas grand’chose »
-  « Les états arabes entraînés dans l’incompétence »

24 mai 2008 - The Daily Star - traduction : JPP