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Marcher dans un champ de ruines
dimanche 13 avril 2008 - Avi Issacharoff - Haaretz

Jénine - "Si vous voyiez Zakariya, peut-être que vous seriez surpris, maintenant il a juste l’air de n’importe quel autre homme palestinien. Sans hommes armés, sans armes à feu, juste un mec ordinaire" raconte une connaissance de Zakariya Zubeidi, encore commandant des Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa à Jenin il a peu.

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Zakariya Zubeidi lors d’une manifestation en faveur des prisonniers palestiniens au plus fort de l’Intifada Al Aqsa

Bien que Zubeidi ne se cache plus des Forces de Défense Israéliennes, les gens du théâtre où il travail l’ont cherché pendant plusieurs heures.

Zubeidi ne répondait pas au téléphone, même quand le commandant des forces de sécurité palestiniennes à Jenin, Suleiman Umran, l’a appelé. Finalement, une femme qui travaille au théâtre a expliqué que d’habitude il dort tard et que peut-être c’est ce qu’il était en train de faire.

Dans le passé, Zubeidi ne faisait que de brèves apparitions chez lui, dans le camp de réfugiés de Jenin, avec ses collègues recherchés, avant de disparaître de peur d’être piégé par les israéliens. Les seuls rappels de ces temps là sont les posters de "martyrs" tués récemment dans le camp, et l’immense photo de Saddam Hussein placé dans l’une des allées menant à la maison de Zubeidi. La porte est ouverte par son fils Mohammed, qui appelle immédiatement son père. Il descend les escaliers en sandales et vêtu d’un T-shirt noir, et promet que dans quelques minutes il ira au bureau du théâtre. Zubeidi arrive en blouson "de combat" et chaussures de montagne, mais sans armes ni sans ses anciens collègues des brigades.

Qu’est-ce que tu fais ces jours-ci ?

Zubeidi  : "Rien de spécial. Nous avons fermé les brigades d’Al-Aqsa et je n’ai pas encore reçu de complète amnistie d’Israël. Je suis un peu à la maison, un peu au théâtre."

Pourquoi n’as-tu pas reçu d’amnistie ?

"Ils nous ont menti, Israël et l’Autorité Palestinienne. L’AP nous a promit qu’après que nous aurions passé trois mois dans leurs équipements, et si nous n’étions pas impliqués dans quelque action, nous recevrions une amnistie. Les trois mois se sont écoulés et rein n’est arrivé. Nous devons toujours dormir au siège des organisations de sécurité. Ils nous ont promit des emplois et ils ne les ont pas encore matérialisés. Certains d’entre nous reçoivent un salaire de 1050 shekels par mois. Qu’est-ce que tu peux faire avec ça ? Acheter des Bamba (chips) à tes enfants ? Ils ont menti à tout le monde, ils ont fait une distinction entre ceux qui étaient vraiment dans les Brigades d’Al-Aqsa, ceux qu’ils ont pigeonnés, et les groupes qui s’appellent eux-mêmes par ce nom, mais qui en fait travaillaient au nom de l’Autorité Palestinienne."

Alors, pourquoi as-tu arrêté ?

"En partie à cause du conflit entre le Fatah et le Hamas. Ecoute, pour moi c’est parfaitement clair que nous ne serons pas capables de battre Israël. Mon but était, pour nous, par le biais de la ’résistance’ [nom de code pour les attaques terroristes], d’envoyer un message au monde. Reviens au temps d’Abu Amar [le nom de guerre of Yasser Arafat], nous avions un plan, il y avait une stratégie, et nous suivions ses ordres."

Dans le fond, tu es entrain de dire ce qu’Amos Gilad et l’intelligentsia ont toujours dit : qu’Arafat avait tout planifié ?

"C’est ça. Tout a été fait pendant l’Intifada selon les instructions d’Arafat, mais il n’avait pas besoin de nous dire les choses explicitement. Nous comprenions son message."

Et aujourd’hui, il n’y a pas de dirigeant ?

"Aujourd’hui je peux le dire explicitement : nous avons raté l’Intifada. Nous n’en avons vu aucun bénéfice ou résultat positif. Nous n’avons rien accompli. C’est un échec écrasant. Nous avons échoué an niveau politique - nous n’avons pas réussit à traduire les actions militaires en accomplissements politiques. L’actuelle direction ne veut pas d’actions armées, et depuis la mort d’Abu Amar, il n’y a personne capable d’utiliser nos actions pour provoquer de tels accomplissements. Quand Abu Amar est mort, l’Intifada armée est morte avec lui."

Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Pourquoi l’Intifada est-elle morte ?

"Pourquoi ? Parce que nos politiciens sont des putes. Nos dirigeants sont des ordures. Regarde Ruhi Fatouh, qui était président de l’AP pendant 60 jours, pour remplacer Yasser Arafat. Il a fait de la contrebande de téléphones portables. Tu comprends ? Nous avons perdu. Les ruptures et schismes politiques nous ont détruits, pas seulement au niveau politique - ils ont détruit notre identité nationale. Aujourd’hui il n’y a plus ?identité palestinienne. Va voir n’importe qui dans la rue et demande lui ’qui es-tu ?’ Il te répondra, ’je suis un activiste du Fatah,’ ’je suis un activiste du Hamas,’ ou un activiste de quelque autre organisation, mais il ne te dira pas ’je suis un Palestinien.’ Chaque organisation brandit son propre drapeau, mais personne ne hisse le drapeau de la Palestine."

Es-tu en train de dire, toi qui fut un symbole de l’Intifada "Nous avons perdu, nous avons échoué, l’Intifada est morte" ?

"Même Gamal Abdel Nasser a admit sa défaite, alors pourquoi pas moi ? Allez, je vais te dire un truc. Samedi il y avait une cérémonie qui marquait la mort de l’un de nos martyrs. Ils m’ont demandé de dire quelques mots. Qu’est-ce que je pouvais dire ? Je ne peux plus promettre que nous allons marcher dans les pas des martyrs, comme de coutume, car je mentirais. Alors un des dirigeants du Fatah est venu me voir et a dit « Nous marchons dans les pas des martyrs, nous continuons la résistance. » Je lui ai dit que c’était un menteur.

Je sens qu’ils nous ont abandonnés, les activistes d’Al-Aqsa. Ils nous ont laissés derrière et nous ont oubliés. Nous marchons dans la direction de nulle part, vers des champs de ruines. Le peuple palestinien est finit. Epuisé. Le Hamas vient en direct sur sa chaîne de télévision et dit « les gens du Fatah sont des traîtres ». Ce qui revient à dire que 40% de la nation est composée de traîtres. Puis le Fatah fait la même chose et tu as déjà 80% de traîtres."

Est-ce pour cela que tu restes à la maison ?

"Je suis fatigué. Quand tu perds, qu’est-ce que tu peux faire ? Nous, les activistes, nous avons payé le prix fort. Certains des membres de nos familles, nos amis sont morts. Ils ont détruit nos maisons et nous n’avons pas de possibilité de gagner notre vie. Et quel est le résultat ? Zéro. Simplement zéro. Et quand c’est ça le résultat, tu n’as plus envie d’en faire partie. Beaucoup de gens, à cause de la frustration, et parce que le Fatah n’a plus de branche armée, ont rejoint le Jihad Islamic. Ces activistes sont encore prêts à payer le prix.

Et regarde ce que l’AP fait à ceux qui persévèrent. Si un employé de l’AP est tué dans un combat avec les Israéliens, la pension versée à sa famille sera de 250 shekels par mois, même s’il gagnait 2000 shekels auparavant. Pourquoi ? C’est pour ça qu’il ne pensera même pas à mener des attaques terroristes. C’est le seul plan qu’a l’AP aujourd’hui : assurer la sécurité des israéliens. La sécurité de l’occupation avant la sécurité des citoyens [Palestiniens].

Quand une jeep de l’occupation vient dans un camp de réfugiés, l’AP ne fait rien, et si quelqu’un tire sur la jeep, ils iront l’arrêter immédiatement. Aujourd’hui le président du peuple palestinien est le Général Dayton [Keith Dayton, le coordinateur états-unien pour la sécurité]. Ils travaillent tous pour lui, c’est le chef. L’Autorité Palestinienne n’existe plus."

Prévisions : la guerre

Zubeidi le dit, le théâtre permet de se réfugier de la sombre réalité politique à laquelle les Palestiniens font face. "Ici il n’y a pas de politique, pas de religion. Je me sens encore libre ici." De temps en temps il parle avec Tali Fahima [la femme israélienne qui a passé du temps en prison pour avoir été en contact avec Zubeidi], et des amis juifs viennent lui rendre visite au théâtre. Comme pour l’avenir de la région, les prévisions de Zubeidi sont très noires.

"L’erreur d’Abu Mazen," dit-il, en faisant référence au président de l’AP Mahmoud Abbas, "c’est qu’il mise tout sur les négociations. Et qu’est-ce qu’il se passe si les pourparlers échouent ? Quels sont ses plans ensuite ? Je te le dis, si à la fin de 2008 un état palestinien n’est pas établi, il va y avoir une guerre ici. Pas contre Israël, ou entre le Hamas et le Fatah, mais contre l’Autorité Palestinienne. Les citoyens vont jeter l’AP dehors. Aujourd’hui l’AP fait ce que Dayton et Israël lui disent de faire, mais à la fin de l’année, quand Israël ne donnera pas d’état aux Palestiniens, l’AP se fera jeter dehors. Il va y avoir une guerre totale ici, pour le contrôle de la Cisjordanie"

Zubeidi n’est pas le seul à se sentir pessimiste à propos de l’avenir de l’Autorité Palestinienne. En ce moment, on entend le même genre de propos partout en Cisjordanie. Des officiels américains et israéliens qui ont récemment parlé avec le Premier Ministre palestinien Salam Fayyad, disent que son désespoir est évident. Une partie de l’amertume de Fayyad vient de l’attitude méprisante d’Israël envers l’Autorité Palestinienne. Cependant, il apparaît que Fayyad est frustré au moins autant par le conflit sans fin avec les gens du Fatah : ils l’exhortent de désigner un cabinet de ministres issu de leur mouvement et, en même temps n’attendent qu’une seule chose, son échec.

Certaines critiques envers le gouvernement de Fayyad, qui ne compte pas de membre du Fatah, sont justifiées. Le Premier Ministre palestinien, malgré ses nombreux succès, est en aucun cas un travailleur « miracle », et il ne peut pas non plus changer à lui tout seul ce qu’est la réalité. Le groupe du cabinet des ministres qu’il a désigné est composé de technocrates considérés, pour le meilleur ou pour le pire, et ils ne parviennent pas à appliquer de vrais changements dans le domaine du gouvernement.

Les dirigeants du Tanzim, les seniors du Fatah, qui étaient censés devenir les leaders des organisations du future, font eux aussi peu d’effort pour dissimuler leur désespoir. Ils observent comment leur mouvement marche vers l’annihilation : sans de réelles réformes, sans changement essentiel, mais avec des discussions sans fin à propos des élections à l’intérieur du Fatah et sur la guerre contre la corruption. Mêmes les leaders de certaines organisations pour la sécurité sont critiques des actions balbutiantes de l’AP contre le Hamas et le Jihad Islamic en Cisjordanie.

Et alors que le Hamas mène des négociations indirectes avec Israël pour un cessez-le-feu, l’Autorité Palestinienne, comme le dit Zubeidi, n’a que "zéro réussite" à présenter : des négociations molles, le refus d’Israël à aider, corruption et absence de réformes. Selon l’avis de certaines personnes du Tanzim, l’AP va tout droit vers la dissolution. Pas de manière rapide et nette, mais plutôt dans un processus prolongé, à la fin duquel elle disparaîtra de Cisjordanie et sera remplacée par l’occupation israélienne et le Hamas. Le seul scénario qui pourrait peut-être changer le cours des choses serait, bien sûr, un accord politique ou un accord-cadre entre l’Autorité Palestinienne et Israël. Mais qui peut faire confiance au Israéliens ?

4 avril 2008 - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.haaretz.com/hasen/spages...
Traduction de l’anglais : Laura