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Les souvenirs de Shujayea
dimanche 25 janvier 2015 - Megan O’Toole

Shujayea, Gaza – Sous le soleil de l’après-midi qui verse ses rayons sur une petite rue tranquille du quartier Shujayea, assombrie pas les épaves disloquées des immeubles bombardés, les habitants se réunissent sur les ruines de ce qui représentaient autrefois leurs toits et leurs moyens de subsistance. Ils s’installent là et plongent dans les souvenirs.

« Ce fut l’un des plus beaux quartiers de Shujayea, » raconte Walid al-Zaza à Al Jazeera. « Nos maisons, nos commerces et nos vies étaient ici. »

Aujourd’hui, les dalles de béton s’affaissent de manière précaire sur les piles de décombres et gravats amoncelés à l’intérieur de l’immeuble d’habitation où les amis de Zaza habitaient il y a quelques mois à peine. Du haut au bas de la rue, aussi loin que le regard puisse porter, la destruction et la dévastation règnent.

Zaza tourne son regard vers une petite fille qui portait un pull en molleton violet, installée sur le siège arrière d’un camion garé à côté, tout d’un coup, son visage s’assombrit.

« A son âge, ce bébé connait déjà ce qu’est une attaque de drone, ce que signifie la guerre. » déplore-t-il.

D’après les données des Nations Unies, la guerre israélienne sur la Bande de Gaza durant l’été 2014 a tué plus de 2200 Palestiniens, déplacé plus de 500 000 autres et détruit ou endommagé des dizaines de milliers de maisons. Et justement, le quartier de Shejayea figure parmi les zones les plus touchées puisqu’elle a été bombardée par des tirs d’artillerie lourde. Cette zone compte 72 martyrs et plus de 200 blessés dans une seule journée du mois de juillet. Le massacre a suscité une condamnation et une réprobation à l’échelle internationale.

Aujourd’hui, soit plus de cinq mois après le désastre, la reconstruction a connu une faible cadence. Shujayea garde encore l’allure d’une zone de combat. Ici et là, les immeubles tentent, tant bien que mal, de demeurer debout même s’ils sont dépouillés de leurs murs et cloisons. Quant aux magasins, maisons et usines, leurs décombres s’entassent en bord de route.

Akram al-Hellou, 45 ans, désigne avec le doigt l’un de ces monceaux qui, dans un passé assez proche, était sa maison. A présent, il s’assied avec un copain à l’ombre de la structure d’un appartement proche, entouré par de jeunes enfants.

« Nous avions des espaces vers derrière la maison. J’avais l’habitude d’y rester pour profiter du soleil avec ma mère et mes enfants, » raconte-t-il à Al-Jazeera.

La mère de Hellou est décédée durant la guerre. Elle se trouvait à l’intérieur de la maison lorsque cette dernière fut bombardée. Son frère a également perdu la vie mais dans une autre attaque menée par les Israéliens contre un terrain de jeu proche.

Ainsi, Hellou demeure sceptique et pessimiste quant à l’avenir de son quartier. Il confie, tout en clignant des yeux pour adoucir la lueur du soleil de midi, en mangeant les graines de tournesol, l’un après l’autre, et en crachant les coques : « Tant que le Président Mahmoud Abbas reste au pouvoir, il n’y aura jamais de reconstruction. C’est son problème s’il déteste le Hamas (la faction qui gouverne Gaza), pas le nôtre. Nous voulons juste que nos maisons soient reconstruites. »

Assis à côté de Hellou, Issam Eleiwa acquiesce d’un signe de tête. « Ces enfants ne savent rien des politiciens ou du Hamas. Ce ne sont que des enfants qui ont besoin d’un toit, d’un abri, » raconte-t-il à Al-Jazeera.

Chaque matin, poursuit Eleiwa, les résidents qui vivent dans la rue se réunissent et commencent à évoquer les souvenirs du quartier d’avant l’attaque. « Cet endroit nous est très cher. C’est ici où nous sommes nés. C’est notre chez nous…Le quartier était rempli d’arbres, c’était un endroit chic. »

« Et un beau jour, au réveil, nous nous sommes retrouvés dehors, vivant parmi les décombres. »

Pendant qu’il se confiait à Al-Jazeera, la petite Mayar Habib, dix ans, court après ses amis dans un étage vide d’un immeuble d’appartements. Ces endroits sont désormais les aires de jeux des enfants ; au beau milieu des débris et éclats de métaux et verres, de briques cassées et de meubles détruits. Les couvertures colorées ont été, de façon stratégique, drapées pour cacher les vides laissés par les murs tombés.

Et parmi tous ces objets perdus, Mayar regrette particulièrement ses vêtements achetés pendant Ramadan. Elle avait en effet préparé une tenue spéciale pour fêter l’Aid qui marquera la fin du mois sacré. Hélas, tout a été emporté et détruit par la guerre.

Dans un autre coin, un petit garçon pelle tranquillement les piles de gravats entassées à côté d’une maison détruite.

La Rue Harara située dans le quartier Shejayea a elle aussi payé un lourd tribut lors de la récente campagne de bombardement israélienne. Aujourd’hui, la rue est agitée par des jeunes gens qui fouillent les décombres dans l’espoir de trouver tout ce qui peut être récupéré. Une charrette bruyante passe, débordant de bandes de ferraille blanche.

« Je n’ai rien d’autre à faire, » confie Ali Hweh, 19 ans, qui porte un chapeau de pêche marron et des pantalons déchirés pendant qu’il utilisait une machinerie lourde pour redresser une pile de baguettes métalliques, l’une après l’autre. Il travaille pour un ingénieur local dont l’objectif est de recycler les métaux et explique : « J’espère que ceci aidera à la reconstruction. »

En face, Baker el-Batneji sirote son café en dehors de sa maison tombée, tenant dans une main un morceau de plastique récupéré. Des débris de sa maison apparaissent des fragments de meubles en bois et des morceaux de vêtements colorés. Il reconnait avoir pu récupérer de plus en plus de restes qui représentent sa vie d’avant en triant les décombres de sa maison détruite, un mois après la fin de la guerre.

« Je vivais ici, dans une très belle maison, deux étages, trois appartements et quatorze membres de ma famille. Il y avait ici des oliviers, des tomates et des concombres, » raconte-t-il à Al-Jazeera. « La guerre a éclaté soudainement. Il y a eu des tirs et des bombardements. Nous avons fui les lieux et à notre retour, tout a été dévasté. »

Avant la guerre, Batneji travaillait cette terre. Aujourd’hui, et à l’instar de plusieurs autres habitants de Shujayea, il a perdu son travail, son gagne-pain, « il ne nous reste plus qu’à nous rassembler autour de nos maisons détruites, partageant le thé et le café. »

A proximité, un petit garçon n’arrête pas de se gratter la tête ; il interpelle chaque passant en lui demandant de lui apporter un jouet.

Nidal Hellis gère une petite supérette à Shujayea. Les étagères sont garnies de boîtes de chips et de biscuits, tandis que des parapluies fermés et des sacs de ballons de football aux couleurs vives pendent du plafond. Le réfrigérateur est rempli de canettes de boissons gazeuses sauf que celles-ci ne peuvent demeurer fraîches car la porte en verre du frigo a éclaté sous l’effet des bombes.

Le commerce a connu une chute spectaculaire depuis la guerre, déplore Hellis. Interrogé par Al Jazeera, il a expliqué que la plupart des consommateurs qui ont perdu leurs maisons vivent actuellement dans des refuges en dehors de Shujayea, et ceux restés dans le quartier n’ont plus assez d’argent pour le dépenser.

Mais « c’est mon unique source de revenu et je dois continuer et aller de l’avant. »

Un peu plus loin dans cette rue poussiéreuse, Salwa Abu Elata s’arrête devant une usine partiellement détruite. Elle se souvient de sa propre maison, avant que la cuisine ne soit pulvérisée par les bombes. Au mariage de son fils, la famille dans son ensemble s’était réunie à l’extérieur de la maison ; c’est le seul souvenir fort qu’elle garde de sa vie d’avant la guerre.

Elle a confié à Al Jazeera : « Nous n’avons obtenu aucune aide pour la reconstruction, pas même un sac de ciment. »

Dans bien des cas, lorsque les gens ont quitté Shejayea après la guerre, ils ont mis des pancartes sur les restes de leurs maisons bombardées pour signaler ceux qui vivaient là, tout en indiquant un numéro de téléphone au cas où il y aurait quelqu’un désireux d’aider. Toutefois, l’attente n’a pas été satisfaite.

« Nous avons appris que Gaza a reçu beaucoup de dons, mais la réalité est que nous n’avons rien vu de tout cela, » avoue Zaza qui précise que sa famille n’a reçu que des dons de vieux habits de la part d’un organisme de charité local.

« Ce n’est pas ce que nous avons demandé, notre besoin réel est un endroit où vivre. »

Autour de lui, les gens s’assoient sur les restes effondrés de Shujayea. Bientôt l’après-midi cédera sa place à la soirée mais ces habitants ne bougent pas, ils sont là, confrontés aux souvenirs.

Après tout, ont-ils autre chose à faire ?

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Les habitants effectuent des recherches dans les décombres d’une maison détruite, Shejayea, Gaza - Photo : Hatem Omar/Al Jazeera
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Une petite fille qui pleure en voyant sa maison détruite - Photo : Hatem Omar/Al Jazeera
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Les habitants tentent de récupérer ce qui peut être recyclé et réutilisé - Photo : Hatem Omar/Al Jazeera
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Le ciment brisé et les décombres des maisons réduites à néant sont désormais les nouvelles aires de jeux des enfants de Shujayea - Photo : Hatem Omar/Al Jazeera
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La destruction à Shujayea est considérable, contrairement à la reconstruction - Photo : Hatem Omar/Al Jazeera
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Certains constructeurs viennent à Shujayea afin de récupérer les matériaux pouvant être réutilisés - Photo : Hatem Omar/Al Jazeera

* Megan O’Toole est un journaliste à Al Jazeera et spécialisée sur le Moyen-Orient. Ses articles traient principalement de droit et de politique. Elle peut être jointe sur @megan_otoole

Lire également :

- Gaza : vivre au milieu des morts - 14 janvier 2015
- Les orphelins de Gaza - 9 janvier 2015

05 janvier 2015 – Al Jazeera English – Vous pouvez consulter cet article en anglais à :
http://www.aljazeera.com/news/middl...
Traduction : Info-Palestine.eu - Niha