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Enfant de Gaza, rejoins les Anges

mercredi 14 janvier 2009 - 06h:03

Suzanne Baroud

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Ironiquement, c’est en Palestine, il y a 20 ans, que j’ai conclu que Dieu n’existait pas. En effet, comment un Dieu, qui prétend aimer chacun d’entre nous et traiter tout le monde avec impartialité, pourrait-il permettre de telles horreurs comme celles qui arrivent en Palestine ?

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"Dieu est grand, merci à Dieu pour tout", dit l’homme en pleurant ses enfants morts

Cette incrédulité s’est renforcée à chaque couvre-feu, à chaque cortège qui pleurait la mort d’un martyr de plus, décapité par des coups de feu tirés par un bel après-midi ensoleillé sur la grande place de Ramallah, il y a déjà tant d’années. Mais elle est arrivée à son comble le jour où j’ai eu à dire à un de mes élèves de cinquième année que son frère venait d’être emmené par l’armée israélienne. Son expression, son corps qui s’affaisse, le tremblement de ses épaules alors qu’il pleure avec ses camarades de classe ... J’ai été définitivement convaincue.

Près de 20 ans se sont écoulés depuis ce jour-là, et je suis maintenant mariée dans une famille de Gaza. Je suis une épouse et une mère, la s ?ur et la tante de tant d’enfants qui vivent l’horreur de ce que la bande de Gaza est devenue. Alors que nous regardons les images de l’attaque d’Israël, je me surprends moi même à chuchoter en voyant un enfant martyr de plus, " Va rejoindre les anges ... Va." Après tant d’années, ce cauchemar favorise le désir ardent de croire une fois de plus dans l’au-delà.

Enfermés, affamés, tués, asphyxiés. Ils sont massacrés comme des moutons, mais les dirigeants du monde libre ne peuvent pas trouver un moment pour en parler. Le golf, les vacances, Obama, Bush, même l’UE, simplement ce n’est pas assez important. Mes murmures sont devenus un cri. J’implore pour ces petits corps blessés et brisés, qui n’ont jamais franchement connu la vie et l’ont déjà perdue. Leur seule consolation est le répit trouvé dans la mort.

Une foule se rassemble, enveloppée de gaz, de fumée et de poussière. En avant, huit jeunes pères, portant chacun un paquet blanc emmailloté de ce qui fut un fils, une fille. Pendant quelques instants il n’y a pas de cris, pas de chants ou de pleurs, mais un moment de calme et de silence où chacun se demande à qui a été accordée la plus grande miséricorde, du bambin qui a reçu la balle des tireurs d’élite, ou du jeune père, qui devra trouver le moyen de survivre au-delà de ce moment ?

Un jeune garçon est assis sur le trottoir à côté de sa mère. Elle est soutenue par le mur d’un bâtiment effondré et sa vie se perd dans l’hémorragie qui se répand sur le trottoir. Son visage à lui est éclaboussé et son Tshirt souillé de sang. Elle utilise ses dernières forces pour lever son bras et étreindre la joue de l’enfant au creux de sa main, puis expire. Il demeure là, sa tête dans ses mains et pleure. Il est tout seul.

La caméra fait un gros plan sur un bâtiment récemment explosé, un domicile civil. Une chevelure brune et bouclée couverte de poussière et de grands yeux ouverts, c’est tout ce qui reste de la petite fille. Sa mère hurle de douleur et s’arrache les cheveux, tandis que son père cherche frénétiquement parmi les décombres les restes de sa fille, où peut-elle être ? Je murmure à nouveau,

"Vous serez à nouveau ensemble au Paradis. Auprès des anges ".

Quelle incroyable foi. Quelle immense dévotion quand le père de famille a perdu sa mère, son père, son épouse et ses huit enfants, et que cet homme avant toute chose peut affirmer, "Dieu est Grand, Dieu merci pour tout". Il tient son enfant, maintenant pâle et immobile, il l’étouffe de baisers et puis écarte doucement le drap afin de montrer les deux trous faits par les balles dans sa poitrine.

Il place ensuite tendrement l’enfant à côté de son frère et encore une fois, retire le drap qui recouvre son plus jeune fils afin de révéler un unique impact de balle sur sa poitrine, tirée par les snipers. Il peine à composer son attitude et gémit ces mots au cameraman empli de commisération, "Dieu est Grand, merci à Dieu pour tout".

Un vieil Imam ridé tient tendrement le corps sans vie d’une petite fille, comme s’il craignait de lui faire encore mal, il marmonne une bénédiction et l’étend doucement à côté de ses soeurs et de ses frères dans la fosse. Il cherche des mots de consolation : "Enfin, un lieu où tu seras en sécurité. Repose à côté de ta soeur. Ton frère. Calme tes peurs et rejoins ton bien-aimé Prophète et tes nombreux petits amis partis avant toi."

Hôpitaux, écoles, mosquées, habitations civiles, abris de l’ONU, tous méritent d’être des objectifs. Des médecins, des médicaments, de la nourriture et de l’eau, des camions de secours venus de tous les coins du monde attendent sur des kilomètres à la frontière égyptienne, mais se voient refuser l’entrée. La sécurité est introuvable, la nourriture est rare, l’eau a complètement disparu.

La Foi semble surgir dans les moments les plus étranges. Pour moi, elle semble surgir dans le désespoir complet et l’atrocité de la douleur, pour l’amour des âmes pures des nombreux innocents ensanglantés et démembrés de Gaza.

Les travailleurs des Nations Unies se coordonnent avec les Israéliens pour obtenir que des civils soient en sécurité à l’intérieur d’une école des Nations unies. Plusieurs centaines sont ainsi protégés par l’accord mutuel de sécurité. Peu de temps après, l’école est sous le feu israélien. Les réfugiés écorchés et contusionnés regardent Satan en face, vêtu de son treillis.

Des centaines de blessés, des dizaines morts, et de nombreux disparus non comptabilisés.

Les gouvernements négocient un cessez-le-feu. Les rumeurs de complots se répandent. Le président des États-Unis élu est toujours silencieux. Les parents cherchent sous les murs effondrés ce qui reste de leurs enfants. Béton fracassé, bras et des jambes perdus, verre brisé, précipités en un enchevêtrement sanglant. Mais, dans mon esprit, je les vois entiers, leur petit corps sont rapidement emportés vers le paradis et je leur crie, "Allez !"

* Suzanne Baroud est rédacteur en chef de PalestineChronicle.com

Communiqué par l’auteur - Traduction de l’anglais par Brigitte Cope


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