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Checkpoint Charlie à la frontière de Rafah

lundi 28 juillet 2008 - 10h:19

Haidar Eid - Ma’an News

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Lundi 30 juin, Gaza bourdonnait de l’annonce soudaine que l’Egypte ouvrirait pendant 3 courtes journées la frontière de Rafah, seul passage pour 1,5 million de Palestiniens emprisonnés ici depuis presque deux ans.

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1,5 million de personnes privées par les israéliens de toute liberté de mouvement, et ce avec la complicité active de l’Egypte et de la prétendue "communauté internationale" - Photo : Gallo/Getty

Bien que j’avais de bonnes raisons de vouloir passer cette frontière pour quitter Gaza, j’étais indécis quant au fait de tenter ma chance pour m’échapper ne fût-ce que pour un court moment. Une expérience antérieure m’avait fait prendre conscience de visu et péniblement que des milliers de Gazans semblables à moi essayeraient également de profiter de cette occasion très rare qui soudain s’offrait à nous.

D’un côté, j’avais déjà demandé à mon université d’ajouter mon nom à la liste des universitaires ayant l’intention de voyager en Egypte dans le cadre de leurs travaux car j’avais accepté une invitation à une conférence qui devait se tenir à l’université de Brighton à Londres en septembre. De plus, je voulais revoir mon épouse qui se trouve en Afrique du Sud et que je n’ai pas vue depuis presque deux ans en raison du siège. De l’autre côté, l’histoire des essais manqués pour quitter Gaza par la frontière de Rafah est désespérement familière pour chaque famille de Gaza.

Néanmoins, la tentation était trop grande et l’espoir a pris le pas sur l’expérience. Lundi à 14 heures, j’ai appelé le responsable des relations publiques de l’université. Il m’a été répondu en deux courtes phrases d’être à la frontière de Rafah à 2 heures du matin le mardi qui suivait. La raison de cette heure étrange de départ n’a pas été donnée et je ne l’ai pas discutée. Si on veut quitter Gaza après deux années, on suit simplement les directives.

Mon esprit s’est immédiatement focalisé sur les innombrables tâches qui doivent être menées à bien en vue d’un voyage : argent, paquets à faire, adieux, billets — comment faire tout cela en moins de 12 heures ? Je n’étais pas du tout préparé et les banques étaient fermées. Je me suis accordé 10 minutes pour penser aux mesures que je devrais prendre pour m’assurer que je serais au passage de Rafah à 2 heures du matin le jour suivant, à 40 kilomètres de mon domicile par des routes gravement endommagées.

Je me suis alors rappelé que le directeur de l’agence bancaire était mon voisin ; lorsque je l’ai appelé pour formuler ma demande peu odinaire en dehors des heures normales pour les opérations bancaires, il a été si serviable qu’obtenir l’argent nécessaire s’est avéré être la tâche la plus facile. J’ai alors appelé ma nièce pour qu’elle m’aide à faire mes bagages et à me préparer pour mon voyage imprévu. Des dizaines d’appels téléphoniques ont été faits, mais je n’ai pas appelé mon épouse parce que je n’ai pas voulu susciter des espoirs pour ensuite la décevoir comme cela s’est produit tant de fois durant ce siège de Gaza. Moi-même, je n’avais pas de grands espoirs mais j’ai voulu malgré tout essayer parce qu’à Gaza on n’est jamais sûr de rien. Tout peut aller dans un sens ou dans l’autre.

J’ai appelé une nouvelle fois notre responsable des relations publiques juste pour savoir ce que j’étais censé faire dès l’arrivée au poste frontalier. « Attendre avec les autres universitaires, » a été la réponse. Vers environ le 23 heures lundi soir, un collègue m’a appelé pour me dire de retarder mon départ jusqu’au matin. Ses propres sources à la frontière l’avaient informé que nos noms n’étaient pas sur la liste communiquée par les Egyptiens. Il a proposé que j’attende de nouvelles instructions le matin.

Cette nuit-là je n’ai pas dormi. Le matin, j’ai reçu un appel d’un autre collègue qui voulait également quitter Gaza avec moi car il devait participer à une conférence à Londres. Il a proposé, conformément à l’avis d’un responsable des relations publiques et d’un autre collègue qui a des contacts du côté palestinien de la frontière, que nous allions à Rafah et attendions quelqu’un pour nous aider à traverser parce que « nos noms sont sur la liste. »

Nous avons quitté vers midi la ville de Gaza et nous nous sommes rendus directement à Rafah. Notre taxi a été arrêté par les policiers palestiniens à un point de contrôle mobile cinq kilomètres avant la frontière. Nous avons été invités à laisser le taxi et à attendre avec d’autres personnes. Cela m’a encouragé de voir qu’il n’y avait que quelques personnes — peut-être la liste est-elle réellement utilisée et pourrions-nous partir.

Comme il est presque impossible d’aller n’importe où dans Gaza sans tomber sur des visages familiers, j’ai immédiatement vu mon cousin, dont l’épouse a un cancer, dans l’attente comme moi. Il m’a dit être à ce point de contrôle depuis la nuit qui précède ! Inutile de dire que ce n’était pas une bonne nouvelle. Mon collègue et moi-même avons alors appelé notre ami qui a des contacts du côté palestinien. Il nous a dit d’attendre là parce qu’un des policiers au point de contrôle serait informé par son supérieur de nous autoriser à nous rendre à la frontière. Cet appel n’est jamais venu.

Notre contact lui-même a alors appelé pour savoir notre localisation exacte parce qu’il était en route pour nous chercher. Quel soulagement ! Trois heures plus tard, nous attendions toujours et le point de contrôle mobile a été levé. Nous avons décidé d’aller jusqu’à la frontière elle-même.

C’est alors que la réalité nous a frappés : des dizaines de milliers de personnes attendaient là, des enfants, des personnes âgées, des femmes, et le pire de tout, des personnes gravement malades, toutes assises sous le soleil brûlant dans la fournaise de cette zone semi-désertique. Mon coeur s’est arrêté ! Mais nous avons encore essayé de joindre notre contact — comment ne l’aurions-nous pas tenté, alors que la frontière était elle-même si tentante à peine à quelques mètres ? Et si nous passions, quelles libertés nous attendraient : des librairies, des films, du théâtre, du chocolat, des amis, du carburant, de la nourriture, des fruits et naturellement, dans mon cas, ma compagne depuis si longtemps dans l’attente. Notre contact nous a donné un peu d’espoir en nous demandant de nous rapprocher de la porte électronique et de demander à un policier nommé Bassam de nous laisser passer.

Le nouveau problème pour tenter ce voyage était maintenant d’accéder la porte en traversant les masses de gens qui gardaient jalousement leurs places sur le chemin vers la porte. Enfin nous sommes arrivés à la porte où nous avons alors compris qu’elle ne s’ouvrirait pas pour nous. Les autorités n’ouvriraient pas pour laisser passer un petit groupe d’universitaires — liste ou pas liste — simplement parce que la foule qui attendait entrerait en masse par la porte. Quoi qu’il en soit, nous n’avons jamais trouvé Bassam pour qu’il ouvre la porte pour nous.

Mais nous avons attendu. La chaleur a encore augmenté, les enfants pleuraient, et les malades et les personnes âgées restaient assis sur le sol, désespérés — ils ne pouvaient plus se tenir debout et devaient se reposer par terre pour attendre l’ouverture de la porte. J’ai décidé de me joindre à eux parce qu’il était clair que l’attente serait longue.

De plus mauvaises nouvelles devaient suivre : nos noms n’étaient pas sur la liste et la frontière était en réalité fermée ! Nous avons dû attendre à l’extérieur jusqu’à ce que quelqu’un nous autorise à nous rendre à l’intérieur dans le hall palestinien pour y passer la nuit. J’étais terriblement fatigué et me sentais malade. J’avais aussi désespérément besoin d’une toilette car rien n’avait été possible pour nous pendant toutes ces heures.

À côté de moi une dame âgée parlait sur son portable au sujet de la douleur qu’elle éprouvait. À côté de d’elle se trouvait sa famille avec ses sept filles, toutes en route pour la Jordanie. Face à moi se trouvait une ambulance avec un malade atteint de cancer — stationnée là depuis 12 heures. L’endroit était si chaud et si moite. Après trois nouvelles heures j’ai senti soudainement une douleur aiguë à l’estomac ; je me suis levé pour m’appuyer contre le mur tandis que des cercles jaunes dansaient devant moi et que j’entendais un bourdonnement dans mes oreilles. Puis j’ai eu un voile blanc. J’ai dû m’évanouir. Quand j’ai ouvert les yeux, les gens me donnaient de l’eau, du chocolat, du fromage et me demandaient de manger et de boire. Certains ont estimé que j’avais une attaque de diabète, d’autres étaient convaincus qu’il s’agissait d’hypotension. J’étais sûr que c’était une insolation. Quoi que cela ait pu être, j’ai décidé de retourner tout de suite à la maison.

L’horreur à la frontière a continué après que je sois parti. Beaucoup de personnes ont passé là la nuit entière, seulement pour s’entendre dire le jour suivant que la frontière était encore fermée et qu’elles devaient s’en aller. Il m’a fallu presque deux jours pour que je me sente physiquement mieux, mais j’avais encore mal à chaque muscle de mon corps. Je suis fâché et triste et n’ai pas de mots pour exprimer la profondeur de mes sentiments au sujet de cette expérience.

La situation qui était celle des dizaines de milliers Palestiniens, hommes, femmes et enfants devant la frontière de Rafah cette semaine était inhumaine et injuste. Rien ne peut justifier cela. La plupart des gens se sont précipités vers Rafah comme je l’ai fait avec des raisons semblables aux miennes et avec un espoir frénétique. Plus de 3500 de ces personnes sont des malades en phase terminale avec des besoins urgents de traitements médicaux dans les hôpitaux égyptiens. D’autres disposent d’autorisations de résidence dans d’autres pays et sont emprisonnés dans Gaza depuis au moins une année. Certains sont des universitaires et des étudiants, voulant se rendre à l’étranger pour assister à des conférences ou poursuivre leurs études.

Ainsi, au lieu de leur donner une chance de réaliser ces choses très ordinaires — aller à l’hôpital, étudier, aller à une conférence ou se rendre à son travail, rentrer chez soi et retrouver les siens — maintenir Rafah fermé a au contraire augmenté leur misère. Bon nombre de ces personnes ont passé trois nuits sans dormir espérant pouvoir passer en Egypte. Comme moi, beaucoup se sont évanouis, ou ont souffert de déshydratation et du soleil. Le fait de na pas ouvrir la frontière de Rafah leur a rappelé leur emprisonnement et le déni des droits de l’homme ; il leur a rappelé qu’ils ne peuvent se déplacer qu’en fonction de caprices décidés par d’autres et il leur a rappelé que le blocus appliqué sur la bande de Gaza n’a toujours pas été brisé.

Tous ces gens à la frontière de Rafah sont des civils. Selon les conventions de Genève toutes ces personnes ont droit à la libre circulation et la protection contre toute punition collective.

Pendant la guerre froide, beaucoup a été dit sur le Checkpoint Charlie comme ligne de démarcation : nous avons un nouveau Checkpoint Charlie aujourd’hui et il a pour nom la frontière de Rafah.

* Haidar Eid est professeur associé en Etudes Culturelles à l’université Al-Aqsa.

9 juillet 2008 - Ma’an News Agency - Vous pouvez cnsulter cet article à :
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Traduction de l’anglais : Claude Zurbach


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