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Pourquoi je ne participerai pas à la Foire du Livre à Turin

samedi 9 février 2008 - 06h:29

Tariq Ali - Counterpunch

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Ce qu’on fait les commissaires culturels de la Foire du Livre à Turin est une provocation dangereuse.

Quand j’ai accepté de participer à la Foire du Livre à Turin, où je suis allé déjà, j’ignorais complètement que l’ « invité d’honneur » était Israël et son soixantième anniversaire. Lequel est aussi le soixantième anniversaire de ce que les Palestiniens appellent la Nakba : catastrophe qui s’est abattue sur eux cette année-là où ils furent expulsés de leurs villages, certains tués, des femmes violées par les colons. Ces faits ne sont plus contestés. Alors pourquoi la Foire du Livre à Turin n’a-t-elle pas invité des Palestiniens à nombre égal ? Inviter trente écrivains israéliens et trente écrivains palestiniens (et je vous promets qu’ils existent et qu’ils sont de grands poètes et romanciers) aurait pu être considéré comme un geste positif et pacifique et un débat constructif aurait pu avoir lieu. Une version littéraire de l’orchestre Diwan de Daniel Barenboim, mi-israélien, mi-palestinien. Un tel mouvement aurait amené des gens à se réunir, mais non. Les commissaires culturels sont meilleurs juges. Je me suis, en d’autres occasions, disputé vivement avec des écrivains israéliens sur la foire et j’aurais volontiers fait de même si les conditions avaient été différentes. Ce qu’ils ont décidé de faire est une provocation dangereuse.

Il semble que la culture soit de plus en plus soumise aux priorités politiques du réseau US/UE. L’Occident est aveugle devant la souffrance palestinienne. La guerre israélienne au Liban, les articles quotidiens sur le ghetto de Gaza ne font pas bouger l’Europe officielle. En France, nous le savons, il est pratiquement impossible de critiquer Israël. En Allemagne aussi, pour des raisons spécifiques. Il serait triste que l’Italie prenne le même chemin. Combien de fois avons-nous souligné que la critique de la politique coloniale d’Israël n’est pas de l’antisémitisme. L’accepter serait se faire les victimes consentantes du chantage que l’establishment israélien utilise pour faire taire ses détracteurs. Quelques critiques israéliens, courageux, tels Aharon Shabtai, Amira Hass, Yitzhak Laor et d’autes, ne permettront pas que leurs voix soient étouffées de la sorte. Shabtai a refusé de participer à cette foire. Comment aurais-je pu faire autrement !

Soutenir le droit d’Israël à exister, ce que je fais et que j’ai toujours fait, est une chose. Mais extrapoler que ce droit à exister signifie donner carte blanche à Israël pour qu’il fasse ce qu’il veut de ceux qu’il a expulsés et qu’ils traitent comme des sous-hommes est inacceptable. Personnellement, je suis favorable à ce qu’Israël et Palestine ne forment qu’un seul Etat où tous les citoyens seront égaux. On me dit que c’est utopique. Ca l’est peut-être, mais c’est la seule solution à long terme. Vu les sujets de mes romans, on me demande souvent (très récemment à Madison, Wisconsin) s’il serait possible de recréer les meilleurs moments d’Al-Andalus et la Sicile où trois cultures ont pu coexister pendant une longue période. Ma réponse reste la même : le seul endroit où cela pourrait être recréé aujourd’hui, c’est en Israël/Palestine.

Nous vivons dans un monde de deux poids deux mesures, mais rien ne nous oblige à l’accepter. Il est vrai que des individus et des groupes qui ont subi le mal infligent le mal en retour. Mais le premier ne justifie pas le second. Il y a eu un antisémitisme européen qui a laissé faire le judéocide de la Seconde Guerre mondiale, et les Palestiniens en sont devenus aujourd’hui les victimes indirectes. De nombreux Israéliens sont conscients de ce fait mais ils préfèrent ne pas y penser. Bien des Européens regardent les Palestiniens et les musulmans aujourd’hui comme autrefois ils regardaient les juifs. Une telle ironie est visible dans les commentaires de la presse et les couvertures par les télévisions dans pratiquement tous les pays européens. Il est dommage que la bureaucratie de la Foire du Livre de Turin ait décidé d’alimenter ces nouveaux préjugés qui balayent le continent. Espérons que leur exemple ne sera pas suivi ailleurs.

Tariq Ali (né le 21 octobre 1943 à Lahore) est un historien, écrivain et commentateur politique britannique, d’origine pakistanaise. Il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages, en particulier sur l’Asie du Sud, le Moyen Orient, l’histoire de l’Islam, l’empire américain et la résistance politique. Son nouveau livre, The Duel : Pakistan In the Flightpath of American Power sera publié par Scribner en juillet.

Il est membre du comité de rédaction de la New Left Review, et contribue régulièrement à The Guardian, CounterPunch et à la London Review of Books. Il est directeur éditorial de la maison d’édition londonienne Verso. (Wikipédia)

Son mel : tariq.ali3@btinternet.com.

Sur la Foire du Livre de Turin :

- "Israël invité d’honneur à Turin et Paris : appel au boycott" - 5 février 2008 - Tariq Ramadan.

7 février 2008 - Counterpunch - traduction : JPP


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