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A propos du boycott universitaire d’Israël

lundi 4 juin 2007 - 06h:09

Virginia Tilley - The Electronic Intifada

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Les universitaires n’aiment pas les boycotts d’universités. En fait, nous détestons les extrêmes de toutes sortes. Nous tenons beaucoup à nos propres universités pour offrir un sanctuaire précieux aux débats critiques (bien qu’elles ne le fassent que rarement) et nous n’aimons pas voir l’une d’entre elles interdite même pour des motifs apparemment louables.

Certes, les universités dans certains pays ne sont guère plus qu’un boulet pour leur régime. Mais ce n’est pas habituellement leur défaut. Aussi, nous évitons les conférences sur les mauvais coups de l’Etat au lieu de les dénoncer et nous protégeons les universités afin qu’elles puissent entretenir ce lieu rare de lumière.

C’est toujours dans des cas exceptionnels qu’un boycott universitaire vient à notre ordre du jour. Ceci se produit quand les universités d’un pays sont réputées agissant pour la légitimation d’un régime coupable de violations massives et méthodiques des droits de l’homme contre son propre peuple et que le simulacre d’universités, forteresses indépendantes porteuses du principe de la pensée intellectuelle, devient par trop un affront à la conscience humaine. M

ais puisque les universités dans de nombreux régimes oppressifs se plient à ce rôle, une seconde condition est pratiquement requise pour un boycott : que le corps enseignant ait la liberté d’agir différemment.

Dans les pays démocratiques où les violations des droits de l’homme abondent de façon aussi endémique qu’en Israël, il n’est pas défendable que le corps enseignant accepte et promeuve l’idée que leurs institutions - qui produisent architectes et soldats de métier d’occupation - n’auraient aucun rôle dans ces abus, il n’est pas défendable qu’ils puissent participer à diverses entreprises en tant que membres respectables de bon aloi du club international des universitaires.

Il est encore moins soutenable d’accepter que les universités elles-mêmes pratiquent la discrimination dans leurs recherches et leur politique d’attribution des bourses et d’admission. Le corps enseignant des facultés est censé considérer que s’imposent à ses institutions les règles élémentaires de l’objectivité, de l’équité et de l’égalité pour tous. Là où il peut agir pour le respect de ces règles et qu’il s’abstient, il ne s’agit plus d’une carence mais d’une hypocrisie. Et la paralysie morale devient culpabilité morale.

Sur ce raisonnement, rappelons-nous ces années 80 marquées par le boycott universitaire des universitaires étrangers contre l’apartheid en Afrique du Sud où les universités étaient nettement identifiées comme des bastions de la suprématie banche, et dont le corps enseignant blanc, privilégié par une démocratie raciale, peut en être tenu responsable. De même, aujourd’hui, nous voyons un boycott des universités israéliennes exhorté, entre autres, par l’université et le syndicat de l’enseignement supérieur de Grande-Bretagne. Les universités israéliennes, assez naturellement, se disent scandalisées par l’idée d’un boycott et le gouvernement israélien s’inquiète de le voir prendre de l’ampleur.

De fait, une délégation universitaire israélienne s’est rendue en Grande-Bretagne pour combattre sur place le boycott, et tous les vieilles banderoles agitées dans le passé par les défenseurs de l’apartheid - « Liberté universitaire », « Equilibre », « Proportionnalité » - ont été brandies une fois encore.

Les arguments des universitaires israéliens rappellent trop en effet ceux en faveur de l’apartheid d’Afrique du Sud pour échapper à la comparaison. En particulier, les universitaires sud-africains qui essayaient de démolir le boycott évitaient manifestement de discuter des violations commises par l’apartheid. Les universitaires israéliens quand ils argumentent contre le boycott n’abordent pas davantage les motifs du boycott, c’est-à-dire l’occupation des territoires palestiniens par Israël, l’assujettissement de presque 4 millions de civils sous leur joug militaire.

Au lieu de cela, ils insistent comme quoi il faut garder un « équilibre » - dans le langage israélien, c’est le mot de code destiné à détourner l’attention loin de l’occupation, afin de pouvoir replacer le sermon fatigué de l’innocence d’Israël, qu’il ne serait qu’une victime et qu’on en voudrait à son existence. Et du fait qu’ils ne discutent pas de l’occupation, on ne peut selon eux en tenir leurs universités pour responsables.

Quel que soit notre conception de la neutralité politique, nous, universitaires, nous n’opérons jamais dans le vide. Dans les zones de conflit, notre travail est par nature tout aussi politique qu’une autre activité. Par exemple, soyons naïfs un instant, et admettons la position du professeur Zvi Hacohen, de l’université Ben-Gurion, citée dans Ha’aretz (15 mai 2007) : « il existe une coopération très répandue entre nos universités et les universités palestiniennes et jordaniennes », sans préciser toutefois ce qu’il entend par coopération « très répandue ». Or cette affirmation est loin d’être confirmée par le corps enseignant palestinien dont la seule prise de position publique est pour le soutien du boycott.

Mais en tous cas, il ne peut prétendre qu’une telle collaboration serait apolitique alors que les partenaires palestiniens pour la recherche sont prisonniers du joug militaire draconien de son propre gouvernement et que l’occupation anéantit tout espoir et toute vie pour leurs familles, la viabilité de leurs institutions et toute sécurité élémentaire pour l’ensemble de leur communauté. Ni davantage prétendre que sa propre université serait politiquement neutre alors qu’elle est en partie subventionnée par les privilèges acquis sur ces violations des droits humains, si scandaleuses, et qu’elle conduit la dite recherche dans le but de préserver et de renforcer ces privilèges.

Vouloir ignorer une telle complicité n’est pas gratuit : cela permet d’étendre un vernis de normalité par-dessus une situation de droits humains horrible et ainsi de se mettre à l’abri d’un examen minutieux.

Les défenseurs d’Israël dans cette polémique protestent aussi disant qu’un boycott violerait l’ordre moral de l’activité universitaire. Et le terrain de cette activité est celui « de la communication, de la compréhension et de la collaboration internationale » dit le professeur Miriam Schlesinger de l’université de Bar Ilan - à qui il aurait été demandé de démissionner du comité de traduction d’un journal parce qu’elle était Israélienne.

Pourtant, la morale de la communication, de la compréhension et de la collaboration avec les universités palestiniennes est précisément ce que les universités israéliennes ont abandonné de façon inacceptable. A la place, les universitaires israéliens laissent se délabrer les institutions palestiniennes, à leur porte, du fait de leur propre gouvernement, pendant qu’ils participent ensemble à des débats de haut niveau dans les salons lambrissés d’Oxford et de Cambridge.

Un troisième argument est qu’un boycott serait trop général, qu’il sanctionnerait les intellectuels progressistes d’Israël en même temps que les réactionnaires nationalistes et les passifs. Schlesinger parle même de punition collective - une référence malheureuse alors que l’occupation et la brutalité israéliennes contre 4 millions de personnes sont souvent dénoncées comme punition collective, et l’expression évoque, encore, la curieuse interprétation israélienne du mot « équilibre ».

Pourtant, une punition collective est une faute là où il n’y a pas de responsabilité collective. Les civils palestiniens dans un camp de réfugiés n’ont pas la décision et par conséquent ne sont pas responsables de que certains militants agissent comme résistants à l’occupation, et résister à une occupation est un droit humain de toute façon. Les professeurs israéliens, eux, ont les moyens de s’opposer aux violations des droits humains que soutiennent leurs propres institutions, d’où leur responsabilité morale d’agir.

D’où également la symétrie morale inexacte du Dr Shlesinger quand elle compare son droit à travailler au sein du comité d’un journal universitaire à celui des étudiants palestiniens à l’enseignement en université. Elle a été empêchée de travailler au comité non pas parce qu’elle était Israélienne mais parce qu’elle était la complice, par les privilèges et les pouvoirs dont elle bénéficiait grâce à sa nationalité et son job, d’une occupation violente. Les droits à l’enseignement sont refusés aux Palestiniens simplement parce qu’ils ne sont pas juifs. Le premier refus, même s’il est discutable, est un acte moral ; le second est un acte raciste.

Quatrième argument : Israël serait pris pour cible injustement. Par exemple, les Américains et les Britanniques qui se sont associés récemment pour tuer - mourir ou être tués - des centaines de milliers de personnes en Iraq, constitueraient assurément un meilleur objectif pour un boycott. Cet argument cependant trébuche sur la tombe de l’apartheid d’Afrique du sud, l’Afrique du Sud avait tenté la même argumentation sur la proportionnalité et le monde n’avait pas suivi. De fait, les crimes d’Etat ne se mesurent pas au seul nombre des morts, ils ne sont pas classés selon une gravité quantifiable. S’il en était ainsi, nous nous concentrerions juste sur un conflit à la fois.

De plus, l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de la bande de Gaza n’est pas une erreur de politique étrangère. Le système étatique israélien tout entier, - ses lois, ses politiques, son idéologie d’Etat juif, les privilèges réservés à sa société nationaliste juive - est impliqué dans une vaste stratégie démographique pour expulser, emprisonner et soumettre 50% de la population originaire de son propre Etat sur la seule base de l’identification ethnique. Ceci distingue Israël des autres Etats se conduisant mal en le projetant dans l’abîme de la moralité spécifique d’un Etat d’apartheid.

Et voilà le hic. Le petit mais grandissant boycott international d’Israël indique que le contexte politique est en train de changer - que l’occupation glisse conceptuellement, sinon encore légalement, dans un modèle d’apartheid.

La Convention internationale sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid* définit le « crime d’apartheid » comme « actes inhumains » assimilables à la ségrégation, tels que « créer délibérément des conditions faisant obstacle au plein développement du groupe ou des groupes considérés, en particulier en privant les membres d’un groupe racial ou de plusieurs groupes raciaux des libertés et droits fondamentaux de l’homme, notamment le droit au travail, le droit de former des syndicats reconnus, le droit à l’éducation, le droit de quitter son pays et d’y revenir, le droit à une nationalité, le droit de circuler librement et de choisir sa résidence, le droit à la liberté d’opinion et d’expression et le droit à la liberté de réunion et d’association pacifiques ».

La convention interdit particulièrement toute mesure « visant à diviser la population selon des critères raciaux en créant des réserves et des ghettos séparés ».
Si tout cela ne ressemble pas à la domination militaire d’Israël sur les Palestiniens, il est difficile d’imaginer, en dehors de l’Afrique du Sud, à quoi peut ressembler un apartheid ou si la convention pourra à nouveau être appliquée.

Israël rejette violemment toute analogie avec l’apartheid naturellement, en partie parce que les Palestiniens ne seraient pas un groupe racial mais un groupe national ou ethnique (défini négativement comme non juif).

En outre, les Palestiniens ne seraient pas censés être des citoyens d’Israël, mais plutôt les citoyens d’un Etat qui n’existe pas, qui pourrait exister un certain jour, dans l’avenir. Cependant, quiconque observe les enclaves de la Cisjordanie démantelée et emmurée, laissée maintenant aux Palestiniens, peut se représenter quel Etat ces camps de prisonniers pourraient constituer, et peut se rendre compte que la distinction entre ethnie et race dans ce contexte n’a plus aucun sens. Le mot d’ordre est « partout et maintenant », et le boycott est le signe que le paradigme de l’apartheid a germé largement dans la société civile internationale. Les infortunés universitaires d’Israël vont bientôt perdre le terrain nécessaire à sa croissance.

Parce qu’ils se positionnent sur le refus des horreurs de l’occupation, les universitaires israéliens affirment que le boycott pourrait se tromper d’objectif, lequel est de les obliger à se confronter avec ces horreurs. Il n’est pas acceptable pour eux d’insister sur leurs privilèges, dans leur tour d’ivoire, avec cette catastrophe pour les droits de l’homme qu’est l’occupation, à leur propre porte, perpétrée par leur propre gouvernement qui implique leurs propres institutions dans ses cruautés et fourberies. Quand le Dr Schlesinger prétend que l’avoir traitée en fonction de sa nationalité plutôt que de sa réputation individuelle, c’« était lui porter un coup », elle est complètement à côté de la question. Quand on revendique un traitement basé sur un principe, ce droit doit être étendu aussi aux autres.

Les universitaires israéliens devraient être sérieux et accorder à leurs confrères la dignité et le respect qu’ils attendent pour eux-mêmes. Quand cela sera le cas, étant donné leurs formidables talents et capacités, l’occupation sera confrontée à ses adversaires les plus coriaces.


* Virginia Tilley est citoyenne des USA ; elle travaille actuellement comme chercheuse émérite au Conseil de recherche en Sciences humaines de Prétoria. Elle est l’auteur de The One-State Solution : A Breakthrough for Peace in the Israeli-Palestinian Deadlock

27 mai 2007 - The Electronic Intifada - Vous pouvez consulter cet article à :
http://electronicintifada.net/v2/ar...
Traduction de l’anglais : JPP

de la même auteure :
- Qu’allez-vous faire, Israël ?
- Boycottez Israël ! Maintenant !


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