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Syrie : comment l’Occident s’est trompé

samedi 19 mars 2016 - 14h:46

Robert Fisk

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Il y a cinq ans, nous étions au taquet sur les révolutions arabes et les journalistes se la jouaient à qui mieux mieux en « libérateurs » des capitales arabes.

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Les habitants de Damas jouissent de la trêve entre l’armée et les rebelles syriens

Juste avant que je ne quitte la Syrie le mois dernier, un grand et éloquent monsieur franco-libanais s’est approché de moi dans un café de Damas et s’est présenté comme l’architecte du président Bachar al-Assad. Il était chargé, m’a-t-il fait comprendre, de concevoir la reconstruction des villes de Syrie.

Qui aurait cru cela ? Cinq ans après le début de la tragédie syrienne - et dans les six mois qui ont suivi, rappelez-vous, le régime lui-même tremblait sur ses bases et les puissances occidentales, au sommet de leur orgueil après avoir tué Kadhafi, prédisaient la chute imminente de la dynastie Assad - le gouvernement syrien se prépare à reconstruire ses villes.

Il vaut la peine de faire ce retour embarrassant dans le passé, au début du printemps et de l’été 2011. Les ambassadeurs américains et français visitaient Homs pour plastronner au milieu de dizaines de milliers de manifestants pacifiques appelant au renversement du gouvernement Assad. Les diplomates européens intimaient à l’opposition politique de ne pas négocier avec Assad - une erreur fatale, puisque le conseil était fondé sur l’hypothèse erronée qu’il était sur le point d’être renversé - et les journalistes s’agglutinaient auprès des rebelles à l’est d’Alep pour ce qui devait être une irrésistible marche de libération sur Damas.

Le régime Assad, selon le message des think-tanks et « experts » de pacotille de Washington, avait atteint le « point de basculement » - selon un cliché que nous n’allions cesser d’entendre. La Clinton annonçait que Assad « devait s’en aller ». Le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius déclarait que Assad « ne méritait pas de vivre sur cette planète » - bien qu’il n’ait pas réussi à nommer la galaxie sur laquelle le président syrien pourrait prendre sa retraite.

Et je me suis conformé à une demande du The Independent pour écrire - pour une utilisation future, vous comprenez - la nécrologie de Assad, rétrogradée à présent dans les archives du journal.

En reprenant les choses depuis le début, il n’est pas difficile de voir où nous avons tous eu tort. Nous étions au taquet sur les révolutions arabes, et les journalistes se la jouaient à qui mieux mieux en « libérateurs » des capitales arabes. Nous avons oublié que leurs dictateurs étaient tous musulmans sunnites sans soutien d’une super-puissance régionale et que si les Saoudiens n’ont pu sauver la mise à Hosni Moubarak en Égypte, l’Iran chiite n’allait pas tolérer la chute de son seul allié arabe, la Syrie dirigée par un alaouite chiite.

Dans un premier temps, le parti Baath syrien et les agents de sécurité interne du régime se sont comportés avec leur brutalité inepte habituelle. Les adolescents qui avaient écrit des graffitis anti-Assad sur les murs de Deraa ont été torturés, les responsables tribaux locaux maltraités - et un sous-ministre a été envoyé sur place afin de présenter des excuses pour les « erreurs » du gouvernement.

Mais la torture était à ce point un instrument du pouvoir d’État que l’appareil de renseignement ne connaissait pas d’autre moyen de traiter ce défi sans précédent à l’autorité du régime.

L’armée gouvernementale s’est vue ordonnée de tirer sur des manifestants. D’où l’apparition brève mais finalement sans lendemain de l ’« Armée syrienne libre », dont beaucoup étaient des déserteurs qui à présent rentrent progressivement dans les rangs ou retournent chez eux avec l’autorisation tacite du régime. Mais il y avait des signes que dès le départ, les groupes armés étaient impliqués dans cette ultime manifestation de l’éveil arabe.

En mai 2011, une équipe d’Al-Jazeera a filmé des hommes armés qui tiraient sur les troupes syriennes à quelques centaines de mètres de la frontière nord avec le Liban. Mais la chaîne a refusé de diffuser ces images, qu’un de leurs journalistes m’a plus tard montrées. Une équipe de la télévision syrienne, travaillant pour le gouvernement, a diffusé des images montrant des hommes avec des pistolets et des kalachnikovs dans une manifestation à Deraa dans les tout premiers jours du « soulèvement ».

Cela ne suffisait pas à prouver le « complot terroriste » sous la houlette de la Turquie et des pays du Golfe, que le régime syrien a « révélé » au monde. Mais cela démontre que, dès le début - lorsque les familles syriennes ordinaires ont jugé nécessaire de défendre les leurs avec des armes à feu - ces armes étaient à la disposition de l’opposition. Et une fois que milices fidèles au gouvernement eurent les mains libres pour attaquer les ennemis du régime, les massacres ont commencé.

Dans un village sunnite à l’est de Latakia, un journaliste travaillant pour une agence de presse occidentale a découvert que presque tous les civils avaient été massacrés.

La nature sectaire des guerres civiles au Moyen-Orient a toujours fait l’objet de manipulations. Depuis un siècle, l’Occident a utilisé la nature confessionnelle de la société moyen-orientale pour mettre en place des gouvernements « nationaux » qui étaient, par nature, sectaires : en Palestine après la guerre de 1914-18, à Chypre, au Liban, en Syrie où les français ont utilisé les Alaouites comme leur « force spéciale », et en Irak après 2003.

Non seulement cela nous a permis de dépeindre les gens du Moyen-Orient comme avant tout sectaires par nature, mais nous a permis d’oublier à quel point les minorités iraient automatiquement apporter leur soutien aux dictateurs de la région, les chrétiens n’étant pas les derniers (maronites, orthodoxes, catholiques arméniens, melkites, etc...) en Syrie.

Et en rappelant constamment aux lecteurs et téléspectateurs la « domination » alaouite du clan Assad, nous les journalistes avons été les victimes de nos propres reportages. Nous avons oublié - ou ne voulions pas nous souvenir - que peut-être 80% de l’armée gouvernementale syrienne était composée de musulmans sunnites qui, au cours des quatre années qui allaient suivre, se battraient contre leurs coreligionnaires des milices de l’opposition, lesquelles en 2014, les combattraient dans le cadre de l’alliance al-Qaïda /a-Nusra et dans Isis.

Au Liban, l’armée syrienne était profondément corrompue, ses soldats indisciplinés, ses officiers souvent impliqués dans les affaires et transactions immobilières douteuses. Mais l’armée syrienne, qui après 2012 lutte pour sa vie, en particulier après que les commandos-suicide d’al-Nusra et Isis aient commencé à faire des coupes sombres dans ses rangs - coupant rituellement les têtes de leurs prisonniers par douzaines - s’est transformée.

Plus impitoyables que jamais, ses soldats se sont battus pour survivre - je soupçonne qu’ils ont même commencé à aimer se battre - et beaucoup de leurs généraux en première ligne, quand je les ai rencontrés, se sont avérés être des musulmans sunnites aussi bien qu’alaouites. En d’autres termes, la véritable épine dorsale de la seule institution qui pouvait sauver l’État syrien, n’était pas une alliance alaouite-chrétienne, mais une force militaire sunnite-alaouite-chrétienne.

Insuffisamment armée et équipée, avec 60 000 morts, certes.. Mais toujours capable de tenir tête si elle était renforcée par de nouveaux équipements et la puissance d’une aviation.

Arrive alors Vladimir Poutine. Les Syriens vivant à l’intérieur des zones contrôlées par Assad - moins de la moitié de la surface du pays mais plus de 60% de la population - ont adopté une approche flegmatique face à l’arrivée des Russes. Les jets Sukhoi frappent les villes et villages au-delà de la ligne de front - et Moscou a adopté exactement la même tactique consistant à nier les victimes civiles dans les frappes aériennes, comme les Américains et les Britanniques et les Français dans leur propre guerre « anti-terroriste » guerre en Syrie et en Irak.

Toutes les guerres civiles génèrent leur propagande. Lorsque les sunnites de Madaya étaient affamés et sous état de siège par les troupes syriennes, le fait que leur village soit contrôlé par des groupes armés de l’opposition a été largement omis de nos rapports. Lorsque des villages chiites comme Zahra et Nubl - les deux défendus par des miliciens du gouvernement - ont été assiégés par al-Nusra pendant trois ans et demi, leur « libération » a été à peine mentionnée.

Et puis il y a les « lignes rouges ». Assad a utilisé du gaz contre son propre peuple à Damas, étions-nous tous persuadés, le rapport des Nations Unies étant supposé l’avoir dit. Mais en fait, les conclusions des Nations Unies ne disaient pas dit cela. Cela ne signifie pas que le gouvernement syrien n’a pas utilisé de gaz, ou ne serait pas prêt à utiliser le gaz - il n’y a pas de « bons gars » dans les guerres civiles - mais simplement que les indices dont disposaient les Nations Unies étaient insuffisants.

Aujourd’hui, il n’y a que deux forces militaires sérieuses avec des « bottes sur le terrain » pour lutter contre Isis et al-Nusra et les autres gangs : les Kurdes et l’armée syrienne. Et celle-ci, renforcée par la puissance aérienne russe, est maintenant - pour le moment du moins - gagnante. J’ai même vu une nouvelle affiche dans les rues des villes syriennes. Elle montre Bachar al-Assad et, juste à côté de lui, le visage du colonel Suheil al-Hassan, le « Tigre », comme l’appelle l’armée, le commandant militaire ayant à son actif le plus de succès, le « Rommel » de la Syrie.

C’est également un homme impitoyable - je l’ai rencontré - mais maintenant nous voyons son portrait, celui d’un officier syrien, à côté de celui d’Assad. Nous devons prêter attention à ces phénomènes. L’armée exprime sa fidélité à Assad, mais, chaque fois qu’Assad s’exprime, il commence par précaution à faire l’éloge des « martyrs » de l’armée syrienne.

Est-ce que la raison pour laquelle les agents français et américains du renseignement reprennent à nouveau contact - depuis Beyrouth, bien sûr - avec leurs anciennes connaissances dans les service du renseignement syrien ? Est-ce la raison pour laquelle le secrétaire d’État américain John Kerry suggère aujourd’hui que les Américains peuvent à nouveau parler à Assad ?

En principe, je n’aime pas les armées - qu’elles travaillent pour l’un ou pour l’autre. Mais cela ne signifie pas que nous pouvons les ignorer. Pas plus que ne le peut Assad.

* Robert Fisk est le correspondant du journal The Independent pour le Moyen Orient. Il a écrit de nombreux livres sur cette région dont : La grande guerre pour la civilisation : L’Occident à la conquête du Moyen-Orient.

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13 mars 2016 - The Independent - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.independent.co.uk/news/w...
Traduction : Info-Palestine.eu - Lotfallah


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