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‘Plan B’ – Pourquoi l’Occident tient tant à diviser les Arabes, n’est guère un mystère

mardi 8 mars 2016 - 10h:21

Ramzy Baroud

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L’unité arabe étant à craindre, diviser le monde arabe encore plus apparaît souvent comme le ‘plan B’, lorsqu’il semble impossible de maintenir l’actuel statu quo, que l’on peut appeler ‘Plan A’.

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Violences des troupes d’occupation à l’époque du mandat britannique, contre des manifestants palestiniens

Quand les rues arabes se sont embrasées de Tunis à Sanaa, le panarabisme semblait alors n’être qu’une notion nominale. La ‘révolution’ dite ‘du jasmin’ n’utilisa pas de slogans affirmant son identité arabe, pas plus que la jeunesse égyptienne n’a planté de bannières proclamant l’unité arabe au sommet de hauts immeubles qui bordent la place Tahrir.

Curieusement, l’arabisme du ‘printemps arabe’ semblait presque comme un a-postériori commode. Il était politiquement commode pour les gouvernements occidentaux de stéréotyper les nations arabes comme si elles étaient la copie conforme les unes des autres, et que les sentiments nationaux, l’identité, les attentes et les révoltes populaires prenaient tous racines dans le même passé et correspondaient à une réalité précise dans le présent.

Ainsi, nombreux sont ceux en Occident qui s’attendaient à ce que la chute de Zine El Abidine Ben Ali de Tunisie, d’autant qu’elle fut suivie de l’abdication d’Hosni Moubarak d’Égypte, conduirait à un effet domino. « A qui le tour ? » fut la question prétentieuse que beaucoup posèrent, certains sans connaître la région et sa complexité.

Après avoir d’abord hésité, les États-Unis, ainsi que leurs alliés occidentaux, sont rapidement intervenus pour influencer l’issue des évènements dans certains pays arabes. Leur mission consistait à s’assurer que la transition se fasse en douceur dans les pays dont le sort avait été décidé par des révoltes impulsives, à accélérer le renversement de leurs ennemis et soutenir leurs alliés pour qu’ils ne subissent pas le même sort.

Cela s’est traduit par une réelle dévastation. Les pays où l’Occident et ses alliés ont été impliqués – ainsi que des ennemis comme il fallait s’y attendre – sont devenus un enfer, non pas de ferveur révolutionnaire, mais de chaos militant, de terrorisme, et de guerres incessantes. La Lybie, la Syrie et le Yémen sont d’évidents exemples.

D’une certaine façon, l’Occident, ses médias et ses alliés se sont arrogés la prérogative de déterminer, non seulement le sort des Arabes, mais aussi de façonner leur identité. Parallèlement à l’effondrement de la notion même de nation dans certains pays arabes – comme en Lybie, par exemple – les États-Unis endossent maintenant la responsabilité d’élaborer des scénarios pour l’avenir des états arabes décomposés.

Lors d’une audition devant une commission sénatoriale pour discuter d’un cessez-le-feu en Syrie, le secrétaire d’état, John Kerry a révélé que son pays préparait un ‘Plan B’ si le cessez-le-feu venait à échouer. Kerry s’est abstenu de donner des détails ; il a, cependant, livré des indices. Il risque d’être « trop tard pour maintenir l’unité de la Syrie, si nous attendons plus longtemps, » a-t-il indiqué.

La possibilité de diviser la Syrie n’était pas un avertissement fortuit, mais fait partie d’un vaste corpus croissant d’écrits d’intellectuels et des médias aux États-Unis et dans d’autres pays occidentaux. Elle fut exposée par Michael O’Hanlon du Brookings Institute dans une tribune de Reuters en octobre dernier. Il en appelait aux États-Unis pour qu’ils trouvent un ‘objectif commun avec la Russie ‘, tout en gardant à l’esprit le ‘modèle bosniaque.’

« De la même façon, une Syrie future pourrait être une confédération de plusieurs zones : une majoritairement alaouite – une autre kurde – une troisième, principalement druze – une quatrième, en grande partie composée de musulmans sunnites ; et puis une zone centrale où cohabiteraient divers groupes dans la principale ceinture de population du pays de Damas à Alep. »

Ce qui est dangereux dans la solution proposée par O’Hanlon pour la Syrie ce n’est pas le mépris total de l’identité Syrienne. Honnêtement, de nombreux intellectuels occidentaux n’ont même jamais souscrit à la notion que les Arabes étaient des nations au sens occidental du terme. (Lisez l’article de David Aaron Miller : Tribes with flags). Non, le réel danger c’est le fait qu’un tel démantèlement des nations arabes, source de dissensions, est très plausible, et les précédents historiques sont légions.

Ce n’est un secret pour personne que la formation moderne des pays arabes est grandement le résultat de la division en mini états de la région arabe de l’empire ottoman. Ce fut le résultat des nécessités politiques et des compromis qui émergèrent de l’Accord Sykes-Picot de 1916. Les États-Unis étaient, alors, bien plus préoccupés par leur environnement sud américain, et le reste du monde était en grande partie un Grand Échiquier dominé par la Grande Bretagne et la France.

L’accord franco-britannique, avec l’assentiment de la Russie, a été totalement motivé par une volonté de pouvoir pure et simple, d’hégémonie politique, d’intérêts économiques, et pas grand-chose d’autre. Ceci explique pourquoi la plupart des frontières des pays arabes étaient de parfaites lignes droites. Elles ont, en effet, été tracées à la règle et au crayon et ne résultaient pas d’une évolution organique, fruit de multiples facteurs et d’une longue histoire de conflits ou de concorde.

Cela fait quasiment cent ans que les puissances coloniales ont divisé les Arabes, bien qu’elles soient encore loin de respecter les frontières qu’elles ont elles-mêmes créées. De plus, elles ont investi beaucoup de temps, d’énergie, de ressources, et, parfois se sont lancées dans des guerres tous azimuts pour s’assurer que la division arbitraire ne prenne jamais réellement fin.

Non seulement l’Occident exècre l’expression ‘unité arabe’, mais il exècre également quiconque ose insuffler ce qu’il considère être une terminologie radicale et hostile. Le deuxième président de l’Égypte, Jamal Abdel Nasser, affirmait que la véritable libération et la liberté des nations arabes étaient intrinsèquement liées à l’unité arabe.

Ce ne fut, donc, pas une surprise si la bataille pour la Palestine occupa une place centrale dans le discours du nationalisme arabe tout au long des années 50 et 60. Abdel Nasser fut élevé au rang de héro national aux yeux de la plupart des Arabes et à celui de paria aux yeux de l’Occident et d’Israël.

Pour s’assurer que les Arabes ne s’unissent jamais, l’Occident a œuvré pour les diviser encore plus. En 2006/07, l’ancienne secrétaire d’état Condoleezza Rice, a exprimé clairement que les États-Unis cesseraient leur soutien à l’Autorité Palestinienne si jamais le Fatah et le Hamas s’unissaient. Précédemment, lorsque la résistance irakienne atteignit un stade que les occupants américains trouvaient insupportable, ils se sont efforcés de diviser les rangs irakiens sur des bases confessionnelles. Leurs intellectuels ont réfléchi à la possibilité de diviser l’Irak en trois états autonomes : chiite, sunnite et kurde.

La Libye fut elle aussi démantelée après que l’intervention de l’OTAN n’eut transformé un soulèvement régional en une guerre sanglante. Depuis lors, la France, la Grande Bretagne, les États-Unis, et d’autres ont soutenu certains groupes contre d’autres. Quelle que fût la notion de nation qui existât après la fin de la colonisation italienne de ce pays, elle a été anéantie et les Libyens sont retournés à leur région, à la tribu afin de survivre au bouleversement.

Un ‘Plan B’, selon la rumeur, pour diviser la Libye en trois protectorats : Tripolitania, Cyrenaica et Fezzan a récemment été rejeté par l’ambassadeur libyen à Rome. Toutefois, les Libyens semblent être actuellement les derniers à avoir leur mot à dire quand il s’agit de déterminer l’avenir de leur propre pays.

Aux yeux des Occidentaux le monde arabe a toujours été considéré comme un lieu de conquête, destiné à être exploité, contrôlé et soumis. Cet état d’esprit continue de définir les relations entre les deux. L’unité arabe étant à craindre, le diviser encore plus apparaît souvent comme le ‘plan B’, lorsqu’il semble impossible de maintenir l’actuel statu quo, que l’on peut appeler ‘Plan A’.

Ce qui est réellement intéressant c’est que malgré l’absence de vision pan-arabe dans les pays arabes qui ont connu les révoltes populaires il y a cinq ans, peu d’évènements dans l’histoire moderne ont rassemblé les Arabes comme l’ont fait les slogans de liberté à Tunis, les cris de victoire en Égypte, et ceux de douleur au Yémen et en Syrie. C’est précisément cette identité collective, souvent tue mais ressentie, qui pousse des millions d’Arabes à s’accrocher à tout espoir aussi ténu fût-il que leurs nations survivront l’offensive en cours et la division manigancée par l’Occident.

* Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias, auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr. Son site personnel : http://www.ramzybaroud.net

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1e mars 2016 - The Palestine Chronicle - Cet article peut être consulté à :
http://www.palestinechronicle.com/p...
Traduction : Info-Palestine.eu - MJB


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