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Journaliste en Palestine occupée : un héroïsme quotidien

lundi 15 février 2016 - 06h:49

Elsa Grigaut

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« Libre ou martyr », a déclaré Mohammad Al Qiq, 33 ans, père de deux enfants et reporter de la chaîne saoudienne Al-Majd, kidnappé par l’armée d’occupation en novembre dernier puis placé en détention administrative.

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Israël, force occupante, fait de la Palestine est un des pays les plus dangereux au monde pour les journalistes et photographes - Photo : Alaa Badarneh

Le journaliste Mohammad Al Qiq, en grève de la faim depuis 80 jours, exige sa liberté immédiate et sans condition.

Le cas de Mohammad Al Qiq révèle une fois de plus l’injustice israélienne dont les Palestiniens sont constamment la cible. Il met également en lumière l’acharnement dont sont victimes les Palestiniens qui travaillent dans les médias.

Pour rappel, le rapport annuel de Press Emblem Campaign (PEC) avait publié les noms des dix-sept journalistes Palestiniens tués au cours de l’offensive militaire israélienne « bordure protectrice »contre la bande de Gaza.

Mais ce n’est pas tout, actuellement, dix-huit journalistes palestiniens sont détenus dans les geôles sionistes, et, la plupart d’entre eux, sont sous le régime de la détention administrative [1].

Amin Abu Warde, originaire de Naplouse, libéré en novembre dernier, en a fait l’expérience : « J’ai été arrêté le 15 avril 2015 puis placé en détention administrative (1). Durant l’interrogatoire, les Israéliens me reprochaient d’avoir publié un article sur facebook au sujet d’une de leurs incursions dans la bande de Gaza. Le 20 avril, le tribunal de Salem (Nord-Est de la Palestine) m’a reproché mon programme radiophonique à l’université An Najah de Naplouse où l’on diffuse les lettres des familles pour les prisonniers ».

Le journaliste de la presse écrite n’a pas eu le droit aux visites familiales durant six mois et comptabilise trois incarcérations dont deux en détention administrative.

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Amin Abu Warde, journaliste de la presse écrite, libéré le 26 novembre dernier après avoir été détenu sept mois en détention administrative. Il n’a jamais cessé d’écrire durant sa détention - Photo : Julia Bentayeb

Mettre la pression sur les médias, c’est éviter de voir la vérité de l’occupation éclater aux yeux du monde. « Israël prétend être une société démocratique. Notre travail à nous, les médias palestiniens, donne à voir la réalité. Les Israéliens ont peur de nos images, de nos paroles et de nos écrits et c’est pour cette raison qu’ils s’en prennent à nous », affirme le journaliste Mohammad Muna, journaliste correspondant de l’agence Quds Press international News Agency [2].

En Palestine, la situation générale s’est durcie depuis octobre dernier. L’occupation mène des rafles quotidiennes et a assassiné plus de cent soixante-dix personnes en quatre mois, n’épargnant pas les femmes et les enfants.

Jusqu’à présent, trois radios ont été fermées à Hébron (Sud de la Palestine), ville qui compte le plus de martyrs depuis début octobre : radio Al-Hourriya (La liberté), Radio Al-Khalil (Hébron) et la radio « Dream » (Rêve).

Autre pratique de l’occupation, le piratage des ondes et la diffusion de messages appelant à la délation contre la résistance sous toutes ses formes ou encore de menaces à l’encontre de toute personne qui voudrait se joindre à la révolte.

Sur le terrain, les journalistes de télévision sont aussi la cible des attaques de l’occupant particulièrement ceux qui travaillent pour les chaînes Al Aqsa (chaîne palestinienne du Hamas dont le siège est dans la bande de Gaza) et Al Quds (chaîne dont le siège est au Liban).

Les journalistes de télévision et les photographes voient leur matériel régulièrement détruit par les soldats israéliens. Ils sont également attaqués physiquement par des tirs de gaz lacrymogène mais aussi par des balles de métal recouvertes de caoutchouc voire des balles réelles.

Ahmad Talat Hasan, photographe indépendant de Naplouse, a vécu cette situation.

Chaque vendredi, une manifestation pacifique a lieu pour exiger la réouverture de la route principale qui relie Kufr Qaddum à la ville de Naplouse, fermée depuis 2003 par l’occupation.

Le 2 octobre 2015, Ahmad était sur place pour couvrir l’événement, il était à l’écart des manifestants. « C’était calme, personne ne lançait quoi que ce soit en direction de l’armée », raconte le jeune photographe. Et puis, un sniper a tiré sur Ahmad.
« Ce n’était pas un hasard, ils ne font pas d’erreur. J’ai été touché à la jambe droite ».

Le photographe palestinien restera meurtri dans sa chair puisque les médecins ont jugé trop dangereux de lui extraire la balle.

Ahmad l’affirme : la répression de l’occupant à l’encontre des journalistes palestiniens est de plus en plus forte.

« Nos images sont un danger pour eux car ils ne veulent pas qu’il y ait de preuve de ce qu’ils font. Mais finalement, pour l’occupant : lanceurs de pierres, presse ou secouristes, nous sommes tous palestiniens donc nous méritons tous d’être tués », explique le jeune homme.

Loin de le freiner, l’agression dont il a été victime a renforcé sa détermination à poursuivre sa mission d’information. Il cite avec admiration ses confrères de la bande de Gaza comme Mo’min Fayz, photographe qui a perdu ses deux jambes pendant une attaque israélienne ou encore Osama Silwadi,, de Jérusalem, paraplégique depuis qu’il a été touché par une balle en 2006. « Ils continuent à photographier, rien ne peut nous arrêter ».

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Le 2 octobre dernier Ahmad Talat Hasan a été délibérément visé par un sniper israélien alors qu’il couvrait une manifestation dans le village de Kufur Qaddum - Photo : Nidal Eshtayeh

Les journalistes palestiniens risquent leur vie pour pouvoir exercer leur métier et, à la différence des journalistes israéliens qui peuvent observer tout ce qui se passe en Palestine, il leur est interdit de se rendre à Jérusalem ou dans les territoires de 1948 (aussi appelés « Israël ») sans permission.

À cela s’ajoute une autre répression, celle de l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas qui poursuit sa coopération avec l’occupant.

Tous les journalistes jugés proches du Hamas sont empêchés de travailler. L’Autorité Palestinienne entrave la bonne diffusion de la chaîne Al Aqsa par exemple mais aussi de la presse écrite comme les journaux Al Rissala et Filestine.

Tous les journalistes qui se montrent critiques envers l’Autorité Palestinienne ont des ennuis. Ils sont d’abord interrogés par le service palestinien de la sécurité préventive puis parfois emprisonnés dans les prisons palestiniennes.

Naila Khalil, journaliste pour le journal Al Arabi Al Jadid, explique ce qu’elle a vécu : « le syndicat des journalistes palestiniens ne parle jamais des problèmes que la profession rencontre avec l’Autorité Palestinienne. Le 16 novembre 2015, j’ai était arrêtée par l’Autorité Palestinienne. Ils ont également fermé mon bureau.

« Je suis sortie du commissariat après l’interrogatoire mais ils ont gardé ma carte d’identité. J’ai ensuite été convoquée devant le procureur qui m’a accusée de travailler au journal Al Arabi Al Jadid alors que celui-ci n’a pas d’autorisation, ce qui est faux.
Mon rôle est de rendre compte, à travers des rapports, de toutes les difficultés rencontrées par les journalistes palestiniens.

« Lors de mon audition devant le procureur, mes confrères et consœurs s’étaient rassemblés pour me soutenir. Le syndicat des journalistes palestiniens a essayé d’étouffer la solidarité de mes collègues. Il y avait une réelle volonté de cacher au monde qu’ici en Palestine, il n’existe pas de liberté d’expression.

« J’ai à nouveau ouvert mon bureau à Naplouse car c’était une injustice de m’empêcher de travailler. Evidemment, les renseignements généraux sont venus à plusieurs reprises, ils ont également fracturé la porte d’entrée, pour me mettre sous pression.

Je m’interroge, pourquoi le syndicat des journalistes palestiniens travaille-t-il avec l’Autorité Palestinienne ? »

Amin, Mohammad, Ahmad, Nail... Tous l’affirment : le syndicat des journalistes palestiniens n’a aucun pouvoir et aucun moyen.

Ils en appellent à leurs confrères et consœurs : « Il faut que les syndicats de journalistes français dénoncent les agressions dont nous sommes victimes, il faut que notre situation soit connue de tous », dit Naila.

Ahmad, lui, aimerait « que la fédération internationale des journalistes ou les syndicats de journalistes étrangers nous aident à nous protéger de l’occupant ».
Mohammad Muna résume leur détermination commune : « malgré les menaces, les coups, les blessures, nous allons continuer à faire notre travail, nous allons continuer à transmettre notre message à tout le monde en faisant connaître la souffrance palestinienne face à l’occupation israélienne. »

Merci à Islam Alayasseh et Hamza Arbassi pour leur aide précieuse en traduction.

Notes :

[1] Détention administrative : cette procédure judiciaire est utilisée par les Israéliens afin de détenir des Palestiniens sans motif ni jugement pendant une durée indéterminée. Les raisons de ces incarcérations ne sont jamais révélées au prisonnier ou à son entourage et bien évidemment, aucun avocat ne peut avoir accès au dossier du détenu. Au début de ce type d’incarcération, les administrations pénitentiaires israéliennes font savoir au « détenu administratif » qu’il est enfermé pour une durée de trois mois.
A la fin de cette période, l’ordonnance peut être renouvelée pour une durée identique et ce, à l’infini. La détention administrative est une forme de torture psychologique utilisée dans le but de briser l’individu et de lui ôter l’esprit de résistance. Cette procédure est héritée du mandat britannique en Palestine avant 1948 et permet d’emprisonner des années, sans procès, toute personne.
Le traitement des « détenus administratifs » contrevient non seulement aux Droits de l’Homme internationaux mais aussi aux dispositions de la Quatrième Convention de Genève. Sont violés : le droit de se défendre, le droit à être entendu publiquement et équitablement, le droit de faire appel, d’examiner les témoignages et la présomption d’innocence.De plus, le droit humanitaire interdit le transfert de civils des territoires occupés vers le territoire de l’Etat occupant. Le droit international interdit la détention administrative car elle est arbitraire. Elle bafoue la quatrième convention de Genève, visant à protéger les civils des territoires occupés et interdisant la détention arbitraire comme moyen de contrôle sur une population.

[2] http://www.info-palestine.eu/spip.php?article15770

* Elsa Grigaut, journaliste indépendante, a écrit plusieurs livres concernant la Palestine. « Femmes de Naplouse emprisonnées en Israël » (2011), « Vivre sous l’occupation » (2012), « Palestiniennes ! » (2013) et « Réfugiés » (2014).
Email : lille-naplouse@laposte.net

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12 février 2016 - Transmis par l’auteure


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