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Israël : à la rencontre des femmes du Mouvement Islamique proscrit

mardi 9 février 2016 - 07h:12

Samah Salaime

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Je vais vous faire voyager dans le monde des femmes qui jouent un rôle crucial dans la société palestinienne d’Israël. Elles sont journalistes, éducatrices, médecins et, jusqu’à tout récemment, leurs moyens de subsistance dépendaient encore du Mouvement Islamique, désormais interdit et proscrit. Elles ont laissé derrière elles un vide difficile à combler, écrit Samah Salaime.

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Des femmes Arabes manifestent à la sortie de l’enceinte d’Al-Aqsa - Photo : Oren Ziv/Activestills.org

La mise hors la loi, en Israël, de la branche nord du Mouvement Islamique a suscité l’attention des médias israéliens pour une certaine période, avant de tomber par la suite dans l’oubli. Toutefois, lorsque le mouvement occupait la une des journaux, il avait été décrit comme mouvement religieux, militant, nationaliste, à dominance masculine.

La vérité est que, parallèlement à l’action entreprise à l’encontre des femmes du mouvement Murabitat, un groupe qui a pour but la protection de la Mosquée Al-Aqsa contre les colons extrémistes, la décision d’interdire toute activité de ces groupes constitue une déconsidération envers de nombreuses femmes qui ont joué un rôle remarquable et accompli un travail inestimable au sein de la société Arabe. Ces femmes sont là et ont des noms, et pourtant, personne ne les évoque.

Qui sont donc les femmes du mouvement Islamique ? Estimées à des dizaines de milliers, elles sont religieuses, militantes assidues et sont entièrement engagées et dévouées pour la cause.

Depuis sa création, il y a de cela 30 ans, la direction du mouvement a toujours reconnu l’immense potentiel du recrutement des femmes dans les rangs et les institutions du mouvement. Bien que les entrées aient été séparées, toutes les portes avaient été grandes ouvertes devant elles, et dans tous les domaines censés être destinés aux « femmes » : la prise en charge des petits enfants, l’enseignement, la charité, l’aide humanitaire, la santé et le bien-être et, le domaine le plus tentant et attirant pour les jeunes femmes, les études supérieures.

Elles sont nos sœurs, non pas nos amies

D’aucuns disent que le plan initial du mouvement consistait à bâtir une sorte de plateforme de « libre-service » pour la société Arabe, à savoir la création d’alternatives sociales pour tous les services que l’État a négligé durant plusieurs années. Le Mouvement Islamique a décidé de renoncer à la poursuite interminable de l’égalité civile. L’espoir et le rêve ont donc été transformés en outils pour construire et façonner une société Islamique indépendante, idéologique, nationale et religieuse.

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Des femmes Palestiniennes scandent des slogans pendant que la police israélienne bloque des Palestiniens à l’entrée de l’esplanade d’Al-Aqsa, dans la vieille ville de Jérusalem. La décision de limiter l’accès à l’un des lieux Saints de l’Islam a été prise par la police et les autorités Israéliennes au lendemain des affrontements survenus le 26 juillet 2015 à l’intérieur de l’esplanade - Photo : Oren Ziv / Activestills.org

Ce projet a débuté avec un groupe de femmes combinant douceur et discipline, destinées de par leur genre à élever une nouvelle génération de Musulmans qui soient tout à fait conscients de leur religion, bien éduqués et mieux impliqués dans la cause. « Comment faire sans les femmes ? » m’avait demandé un des militants. « Nous sommes de véritables partenaires dans l’activité que nous exerçons, et nous tirons tous profit de cette situation, femmes, hommes, toute notre société. »

Apparemment, tout est permis dans le militantisme islamique, à condition bien sûr de respecter les limites prédéfinies concernant le bien et le mal. Il n’y a aucune prévention des activités, bien au contraire. Les femmes que j’ai interviewées ont insisté sur le fait que les femmes étaient plus accessibles et réceptives, moins menaçantes, moins avides de pouvoir et ne possèdent pas une ambition politique débordante. En d’autres termes, elles ne ressemblent pas aux hommes.

Lorsque l’activité du mouvement a commencé au début des années 70, on avait supposé à l’époque qu’un mouvement religieux de la sorte exclurait les femmes de ses rangs et qu’il faudrait attendre longtemps pour que les femmes réussissent à s’y frayer un chemin et s’imposer. Ce ne fut pas le cas du Mouvement Islamique. Les femmes Musulmanes n’avaient pas besoin de lutter pour avoir leur place dans l’activité publique, les festivals, les défilés ou tout autre projet social entrepris par le mouvement. Dès l’abord, le Mouvement s’est adapté à la présence féminine qu’on appelle « nos sœurs. »

Dans le parti nationaliste Balad ou le parti communiste Hadash, les femmes sont des « membres » du parti. Dans la culture Arabe, une telle démarche parait inappropriée aux yeux des religieux et conservateurs. L’utilisation du mot « sœurs » neutralise et atténue la connotation sexuelle et met l’accent sur l’appartenance et l’engagement des frères et sœurs au sein du Mouvement.

Dans la faction nord du Mouvement Islamique, la question de la représentation politique des femmes n’existe pas puisqu’elle boycotte les élections de la Knesset, les hommes comme les femmes. La faction sud (« Islam-light ») n’a pas eu affaire avec la demande claire au sujet de la représentation féminine jusqu’aux dernières élections, en faisant partie de la Liste Commune.

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Le 13 octobre 2015, dans la ville de Sakhnin, dans le nord, Raed Salah, leader de la branche nord du Mouvement Islamique en Israël, lors d’une grande manifestation et grève générale en solidarité avec les Palestiniens à Jérusalem, en Cisjordanie et à Gaza. Les Palestiniens ont lancé un appel pour marquer la Journée de la Colère en réponse aux restrictions sur Al-Aqsa ainsi que les récentes attaques violentes des Israéliens et des Palestiniens - Photo : Yotam Ronen/Activestills.org

En réponse à la question « Où sont vos femmes ? » posée lors de la campagne électorale, le Secrétaire Général du Mouvement, Mansour Abas, avait répondu : « Ma sœur, Madame Aida Touma, représente toutes nos femmes ! » Et Aida est Chrétienne, mais il n’y a aucune loi religieuse qui interdit aux femmes de s’impliquer dans la vie publique tant que le contact direct entre les femmes et les hommes est évité.

Les lignes rouges

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Haitham Dahla, éditrice et journaliste du magazine Ishraqa, dédié aux femmes Arabes - Photo : Bushra Dahla

Âgée de 48 ans et originaire du village de Turan, dans le nord, Haitham Dahla est journaliste et éditrice du magazine Ishraqa (« Lever du Soleil »), le magazine féminin du Mouvement Islamique.

Elle m’explique : « Notre magazine a vu le jour il y a douze ans. Nous ambitionnions de créer une plateforme qui offre divers sujets et articles pour les femmes. Nous avons d’abord consulté Al-Sanara et Kul Al Arab, deux principaux journaux écrits en langue Arabe, mais sont assez superficiels et manquent de profondeur. Les principaux sujets abordés traitent de la mode, de la cuisine et d’astuces de beauté. Sont-ce les seuls besoins des femmes Arabes ? Ce que nous cherchions devait être similaire, par exemple, au magazine hébreu La-Isha (« Pour les Femmes »). »

« La-Isha ?! » lui ai-je demandé étonnée, « C’est votre source d’inspiration ? »

« En effet oui, La-Isha. Nous avons procédé à la lecture et à la recherche de divers magazines, étrangers et Arabes, mais nous avons conclu que celui dont le contenu s’apparentait le mieux à notre vision était La-Isha. D’une part il était plus accessible, et d’autre part, il traite les sujets relatifs à la femme avec une approche sérieuse et respectable. Le magazine interviewe également des femmes du monde entier et s’intéresse aux sujets qui mettent la lumière sur les initiatives et les succès des femmes. Nous voulions à notre tour prouver aux femmes qu’elles sont en mesure de se démarquer du superficiel et du monde Occidental et d’être éduquées et conscientes. »

« Nous avons des milliers d’abonnés et notre magazine est disponible dans toutes les villes et tous les villages. Nous étions cinq femmes dans l’édition avant que nous soyons, hélas, licenciées. »

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Ishraqa, magazine palestinien, inspiré d’un magazine hébreu pour femmes.

Je connais très bien le magazine féminin du Mouvement, somptueux et coloré. Mes parents le reçoivent chaque mois. Évidemment, vous ne trouverez jamais des photos de femmes exposant leur chevelure, encore moins celles s’exhibant avec des maillots de bain sportifs à la mode, mais plutôt des sujets et articles bien documentés traitant des femmes dans la société Arabe, comme la première femme médecin dans un village lointain du nord, ou un projet pour lutter contre l’analphabétisme dans les villages Arabes, l’émancipation économique, la santé, l’éducation, etc.

Une fois, tandis que je me trouvais chez ma mère, bien installée dans son salon en train de feuilleter une des éditions du magazine, je me souviens avoir fait remarquer qu’il y avait beaucoup de photos d’enfants blonds. Un mois après, toute fière, ma mère me passe le magazine pour me montrer le changement effectué sur les images visuelles et en soulignant : « Tu vois ? Ils acceptent les critiques. »

Haitham m’a raconté qu’avant la création du magazine, un groupe de femmes avait commencé à rédiger régulièrement des chroniques à Saut Al Haq (« La Voix de la Vérité »). « C’était du bénévolat, nous contribuions à travers des commentaires, des poèmes, des op-eds [opposé de la page éditoriale] et des analyses des activités féminines du mouvement, jusqu’au jour où nous avions décidé de lancer une toute autre chose. »

J’ai voulu en savoir plus sur la réaction des hommes, s’ils n’avaient vraiment rien censuré et si les femmes avaient le droit d’écrire tout ce qu’elles désiraient. Haitham m’a répondu : « Au départ, l’éditeur lisait tout et approuvait. Il commentait ici et là mais ne supprimait rien. En fait, nous avons rapidement appris à ne jamais dépasser les ‘’lignes rouges’’. »

Et quelles sont ces « lignes rouges ? »

« Pas de politique. Nous avions compris que la politique, le gouvernement et les élections israéliennes étaient des sujets à ne pas évoquer. Les cheikhs ont dit que nous vivons dans un État de droit, et que même si cela ne nous convenait pas, il ne fallait en aucun cas franchir les lignes.

Maintenant qu’on vous boycotte, n’est-ce pas de la politique ?

« Au cours des dernières années, nous avons traité divers sujets que je considère relever de la politique, comme la sensibilisation à l’égard de la Nakba, le recensement des villages Palestiniens détruits et la découverte de leurs histoires, les successions de ces villages et la connaissance de notre histoire. C’est politique, mais pas excessif. »

« Nous avons publié des histoires qui parlent de grandes figures féminines en train de relancer la présence Musulmane dans la Mosquée Al-Aqsa, de mères de prisonniers et bien d’autres sujets fascinants que les femmes devaient lire pour comprendre ce qui se passe autour d’elles et de nous. La sensibilisation et la prise de conscience, tels ont été nos objectifs. »

« Nous aussi ! » j’ai répondu.

Mon interlocutrice me surprend lorsqu’elle remet en cause la stratégie du magazine en tentant de trouver une réponse à la situation actuelle « Nous nous sommes peut-être trompées. Je pense que nous aurions dû créer une association totalement indépendante d’ Al Risala dont la mission est d’assurer le volet communication et défense du mouvement et qui, jusqu’à récemment, publiait le magazine et s’occupait du site web du mouvement. Si nous nous étions séparés d’eux, nous aurions peut-être survécu à l’assaut. »

« Ce que j’en pense ? C’est vraiment navrant, et ça me brise le cœur. Tout s’est écroulé le jour où le gouvernement a pris et appliqué sa décision stupide, rien que pour montrer aux Juifs Israéliens qu’il était capable de combattre les Musulmans pour leur compte. Même les responsables de la sécurité s’étaient opposés à la mise hors la loi du mouvement, et malgré cela, nos ministres fous sont allés jusqu’au bout de leur décision et ont fermé et détruit notre merveilleux projet. »

« Je demeure convaincue que nous n’avons rien fait de mal pour mériter cela, nous opérions de façon légale. Même les cheikhs ne cessaient de répéter que dans ce que nous faisions, il n’y avait point de violation de la loi. Nous publiions des rapports et toutes les résolutions du comité associatif étaient correctement documentées. Je ne sais pas comment pourrions-nous fonctionner autrement dans ce pays. »

Et quelle sera la prochaine étape ? Quels sont vos plans ?

« Seul Dieu le Sait. Je n’en ai pas la moindre idée. A l’heure actuelle, je prépare une plainte auprès du bureau du chômage. Je vous cite l’exemple d’un employé du mouvement, lui aussi victime de licenciement. Il s’est rendu au bureau avec ses chèques comme preuve qu’il a l’habitude de toucher un salaire de 9.000 shekels et une lettre où on le remercie pour ses services. Le chef de bureau à Kafr Kana lui a balancé : ‘’C’est quoi tout ça ? Je ne pensais pas que vous étiez aussi organisés dans votre travail au sein du mouvement ! Et avec un salaire, en plus !’’ Il croyait que les dizaines d’employés qui appartiennent aux institutions du mouvement passeraient toute leur existence dans le bénévolat ! C’est à peine si les gens se rendent compte du nombre de foyers qui ont perdu leur moyen de subsistance à cause de cette grave décision, » avant d’ajouter, non sans un éclat de rire : « Israël devra commencer à nous verser les indemnités de chômage…pourquoi pas ? Des années durant, nous avons travaillé très dur et nous avons payé nos impôts. Il est grand temps pour que l’Institut National d’Assurances fasse son travail…et c’est Netanyahu qui va jubiler ! »

Comment alimenter gratuitement la haine

Directrice de l’organisation nationale des femmes du Mouvement Islamique, Sawsan Masarwa est le modèle de la femme charismatique, impressionnante et qui s’exprime avec aisance et clarté. J’ai eu donc le grand plaisir de converser avec elle au sujet des dirigeants du Mouvement Islamique, des femmes laïques et des membres Arabes de la Knesset.

Titulaire d’une maîtrise, Sawsan a consacré 25 ans de sa vie à bâtir l’Organisation des Femmes Islamiques, pour qu’à la fin, l’État décide de tout détruire en une journée.

« Parfois je me réveille le matin et j’essaie de me convaincre que ce n’est qu’un mauvais rêve. Vers 7h30, je suis déjà sur la route, je me présente au bureau puis je reprends ma voiture pour me rendre à nos différents bureaux à travers le pays, et je participe aux événements dédiés aux femmes, organisés un peu partout. Il m’est arrivé de commencer ma journée par le camp que nous avons ouvert à Kafr Manda, ensuite à Nazareth pour donner une conférence, puis cap sur Umm Al Fahm pour prendre part à une soirée pour les femmes, avant de reprendre le chemin de la maison, la nuit déjà tombée.
Je me souviens avoir travaillé comme une folle 16 heures par jour. Et aujourd’hui, plus rien n’est comme avant, je n’ai plus le droit de faire quoi que ce soit. En fait, je me rends chaque jour à Umm Al Fahm, à deux heures de route de chez moi, où une tente de protestation a été installée près du marché de la ville à la suite d’une grande manifestation qui avait eu lieu au même endroit, à l’entrée d’Umm Al Fahm. Des invités, des autobus remplis et des journalistes venus de partout affluent à la tente. Je les accueille, je discute avec eux, je leur fournis des explications, j’organise des conférences et puis je rentre chez moi. Ça ne peut pas être la fin. »

Sawsan dirigeait une équipe de douze coordonnateurs de districts, responsables de 689 conseillers qui s’occupent de 10.000 enfants, dont 6000 filles qui assistent à des cours d’enrichissement et de perfectionnement religieux, ont des cours individuels dirigés, ont des programmes d’alphabétisation ainsi que des activités extrascolaires. « Des milliers de filles sont désormais affectées par la fermeture de l’organisation. Personne ne leur prodiguera des cours durant les après-midis. Le cadre social intime qui les enveloppait a été brisé. Comment expliquer à une jeune fille que c’est le gouvernement qui a eu la brillante idée de l’empêcher d’apprendre la langue Arabe ou le Coran ? »

En tant que directrice de l’organisation des femmes à Lod, j’ai moi-même travaillé de plus près avec des filles et des femmes et j’ai toujours critiqué les recrutements massifs des filles Musulmanes au sein des activités du Mouvement Islamique. De quoi discute-t-on avec elles ? Quel type de femmes obtiendrons-nous d’une organisation dont les conditions d’accès sont la chasteté et le port du foulard ? J’étais certaine qu’elles n’avaient pas droit aux cours qui traitent de l’éducation sexuelle et du radicalisme féminin. Cheikh Kamal Khatib qui est adjoint du Cheikh Raed Salah a toujours tourné en ridicule l’idée que « la femme avait droit sur son corps. » Il avait du mépris pour la façon avec laquelle nous nous comportions avec les filles et le gouffre très profond qui sépare nos valeurs, et qui n’est pas près de disparaître de sitôt.

D’autre part, j’ai pensé à ces filles de Ein Mahal ou de Lakia au Néguev, dont la seule échappatoire était ce projet religieux extrascolaire. Chaque fois que le bus du camp de jour Islamique s’arrêtait en face de mon bureau, j’étais heureuse de voir les filles et leurs mères qui se réjouissent d’aller visiter Jaffa ou Haïfa.

Qui va combler ce vide dans lequel plongeront ces filles en l’absence d’activités ? Je ne suis pas partisane de la coercition religieuse et du lavage de cerveau des enfants. Je connais les méthodes du Mouvement Islamique avec les enfants et les adolescents et je peux débattre pour prouver si elles sont correctes ou non.

Une fois, j’ai demandé à une femme Arabe laïque, originaire de Lod, la raison qui la poussait à envoyer sa fille au groupe de filles du mouvement. Elle m’a expliqué : « Je préfère qu’elle aille apprendre quelque chose avec les autres filles mieux que de rester à la maison, collée à son smartphone. Certaines valeurs ne font jamais de mal à personne. »

C’est pourquoi, je me demande bien ce que cette fille peut actuellement ressentir, après que le gouvernement ait décidé, de façon unilatérale et violente, d’interdire toutes les activités du mouvement. Elle doit certainement penser que l’État la déteste et la persécute.

Donc, si vous vous êtes déjà posé la question sur la cause qui nourrit l’hostilité chez les êtres humains, vous êtes là devant votre premier cours : si l’ennemi aperçoit un soupçon de réussite dans ce que vous faites, il réduit la valeur de ce succès et ensevelit tout sentiment agréable. Et c’est ce goût amer qui alimente la haine et l’hostilité, notamment chez les jeunes qui ne perçoivent le monde qui les entoure qu’en noir et blanc.

Un cadeau pour les entreprises commerciales

Nuha est lycéenne à Wadi Ara. C’est une collégienne exceptionnelle qui rêve de devenir le premier médecin dans sa famille. Elle a passé les examens psychométriques du cours préparatoire à Umm Al Fahm, en compagnie d’autres élèves originaires de la région du Triangle, au nord d’Israël. Le cours est subventionné et dirigé par Iqraa (« Lis »), une organisation qui aspire à préparer et à orienter les jeunes vers la vie universitaire, soutient les étudiants au cours de leur cursus scolaire, encourage l’organisation de l’élève et l’autonomisation communautaire pour les jeunes gens.

Cette association n’est pas explicitement définie pour la gent féminine, mais la majorité des inscrits à ses cours et travaux dirigés sont des filles. L’application de la décision d’interdire les activités du Mouvement Islamique a eu lieu au mois de décembre, c’est-à-dire en pleine période d’examens du cours préparatoire. Les activités ont cessé brutalement et les filles et garçons qui avaient l’habitude d’étudier pendant de longues heures, tous les jours, se sont retrouvés seuls. « Nous avons réussi à sauver les livres d’exercices de math. Les autorités les auraient pris pour le Coran, » explique Nuha.

Proscrire le Mouvement n’a pas vraiment aidé les futurs collégiens à développer la pensée logique. La seule partie à avoir tiré profit de cette décision était une firme commerciale qui n’a pas manqué de sauter sur l’occasion pour proposer aux élèves la poursuite de leurs cours, et à des prix exorbitants. Curieusement, la demande était forte. « Nous n’avons pas le choix, nous allons continuer, » affirme Nuha.

En évoquant les premières futures femmes médecins, Sawsan m’a rappelé qu’il y a 15 ans, le Mouvement Islamique a ouvert des cliniques pour femmes dans plusieurs villages. Ces cliniques sont toujours opérationnelles. « Ils ont construit des bâtiments pour commencer à recevoir des patientes, dont certaines se sont faites ausculter gratuitement car elles étaient dans le besoin. Avec le temps, des contrats ont été signés avec des compagnies d’assurance santé qu’on ne rêvait jamais de trouver dans de pareilles zones. Pensez-vous pouvoir trouver une gynécologue dans un village comme Mash’had ?

« Lorsqu’on a inauguré la première Clinique pour femmes à Kafr Kana, nous n’avions aucune femme médecin, c’est pourquoi, les responsables ont fait appel à une doctoresse Russe. Plus tard, c’est notre propre étudiante boursière qui a terminé ses études en médecine à l’Hôpital Hadassah. »

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Des femmes Arabes réunies lors d’une manifestation organisée au lendemain de la proscription de la branche nord du Mouvement Islamique

« Prenez l’exemple des services d’urgences médicales mis en place à Kafr Manda. Il a pris en charge tous les villages du nord du pays alors que les ambulances conduites par les Juifs n’osaient pas entrer dans les quartiers Arabes. Aujourd’hui, ce problème ne se pose plus. »

L’État n’a pas construit un seul hôpital pour ses citoyens Arabes. Fort heureusement, Nazareth et ses églises nous ont construit des hôpitaux il y a près d’un siècle de cela. Le premier hôpital Arabe établi à Umm Al Fahm est en cours de construction depuis plusieurs années maintenant. Il est constitué de plusieurs étages, mais le premier a été ouvert grâce aux fonds recueillis de la charité et des dons. L’Hôpital Al Nur sera au service de dizaines de milliers d’habitant de la région du Triangle, et qui sait, peut-être que Nuha pourra y exercer son métier un jour.

Activité terroriste : aider les orphelins

La base de données du Comité de Secours et d’Aide Humanitaire du Mouvement Islamique recense 23.000 orphelins et citoyens nécessiteux. J’ai moi-même fait des dons mensuels pour le projet qui ambitionne d’aider un orphelin Palestinien dans chaque ville et village dans les territoires occupés. Beaucoup de personnes qui ne font pas partie du Mouvement Islamique se sont également engagés dans le projet. J’avoue qu’au départ, j’ai été un peu sceptique et je voulais suivre l’acheminement de mon argent. On m’a dit que si mes intentions sont bonnes, Dieu l’Inscrira à mon compte, aucun intérêt n’est requis puisque c’est interdit par la foi.

Cette information n’était pas suffisante et j’ai été destinataire du nom de l’enfant, originaire d’un village près de Hébron. C’était un élève de cinquième année. J’ai reçu sa photo ainsi que l’histoire de l’assassinat de son père. Pendant les vacances, j’ai reçu une agréable lettre de remerciements qu’il a lui-même rédigée. Aujourd’hui, Mahmoud a grandi et il a fêté ses 18 ans, sauf que j’ai reçu une notification qui m’enjoint à le remplacer. Remplacer ? Pourquoi ? Je suis déjà en contact permanent avec lui ! Qui va s’occuper de lui à l’avenir ? »

La réponse était : « Il y a des enfants qui sont plus nécessiteux que lui. Nous vous avons trouvé un enfant de 6 ans. » J’ai cru que j’avais le droit de choisir : « Attendez, puis-je avoir une fille ? Je n’ai jamais eu de fille. »

« C’est trop tard. Nous avons d’ores et déjà informé la mère du garçon que nous lui avons trouvé un tuteur. »

Cette histoire date de plusieurs années maintenant. Il y a une semaine, j’ai appris que le gouvernement s’est emparé du compte bancaire du comité humanitaire du Mouvement et que, par voie de conséquence, je devais mettre un terme à mes dons directs. De ce fait, des milliers de familles monoparentales ne recevront plus d’aide, et des dizaines d’employés du projet seront au chômage, tout comme les dizaines de bénévoles.

Fort heureusement, le gouvernement Netanyahu a su, à temps, prendre la décision sage et courageuse de proscrire cette activité terroriste. Il y a quelques semaines de cela, des milliers de personnes ainsi que plusieurs institutions ont pris part à une manifestation pour protester contre la fermeture des organisations humanitaires du Mouvement Islamique. Des femmes et des enfants ont défilé en brandissant des banderoles proclamant : « 23.000 orphelins, et NON PAS des terroristes. » Il va sans dire que ces orphelins ne sauraient tarder à plonger dans la haine.

Où est Hanin Zoabi ?

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Hanin Zoabi, membre de la Knesset lors de la campagne électorale de la Liste Commune, le 14 mars 2015, Jaffa, Israël - Photo : Yotam Ronen

Je suis retournée voir ma chère Sawsan pour lui demander : « Qu’en est-il des femmes ? Vous êtes dirigeante, vous allez sans doute trouver un emploi, mais qu’arrivera-t-il aux autres ? »

« Elles vont probablement retourner chez elles. Quiconque a vraiment la foi, comprendra que c’est la période de l’épreuve. Dans l’Islam, nous n’avons pas besoins d’infrastructures pour renforcer notre foi dans les valeurs. Nous avons raison dans ce que nous faisons et il n’y a aucune raison d’avoir honte. Bien au contraire, nous devons en être fiers. Si nous n’étions pas puissants, nous n’aurions pas eu tous ces regards rivés sur nous. Aujourd’hui, nous sommes contraints de nous dissimuler et de marcher la tête baissée, mais si l’on se réfère au soutien que nous recevons, nous constatons que nous sommes sur la bonne voie. Même ceux qui ne partagent pas avec nous la même idéologie comprennent que le problème n’est pas le Mouvement Islamique. Le problème s’appelle le fascisme, l’occupation et la force.

« Cet État s’attaque à tout ce qui est différent. Le Mouvement Islamique a payé le prix aujourd’hui, et demain, ce sera le tour de Balad et Abnaa Al Balad (un groupe laïc qui boycotte aussi les élections) A votre avis, pourquoi avons-nous reçu le soutien et la solidarité de tout ce monde ? Pensez-vous que nous partageons les mêmes points de vue que les communistes et les laïcs du parti Balad ? Pas du tout. Les Juifs nous ont mélangé dans le même sac et ont décidé de resserrer l’étau sur nous. »

Qu’en est-il de la solidarité féminine ? Avez-vous reçu la visite des femmes Arabes ?

« Honnêtement, je suis très déçue de l’absence des organisations féminines Palestiniennes. Si tous ces hommes ont pu trouver un moyen pour venir, prononcer des discours et crier fort avec nous, alors pourquoi pas les femmes ? »

Hanin Zoabi était présente à la manifestation de Kafr Kana

En effet, elle y était bras dessus bras dessous avec les hommes, marchant en première ligne pour qu’on puisse la voir. Pourquoi n’avait-elle pas rejoint les groupes de femmes qui marchaient derrière ? Nous avons besoin d’elle, pas des hommes. »

« Elle a déclaré que toutes les forces doivent s’unir et que les femmes doivent se positionner en ligne de front tout comme les hommes. En tant que féministe, il m’est difficile d’accepter de marcher derrière. La séparation est acceptable si elle attire plus de femmes dans la lutte, mais qu’elles soient, pour une fois, en tête de file, pourquoi pas ! »

« Pas de problème, » répond Sawsan avec un rire, « Le plus important pour elles est de venir pour nous soutenir, Zoabi et Aida Touma-Sliman. »

Elles ne sont pas venues ? C’est impossible !

« Elles sont venues lors de la veillée des hommes, mais n’ont fait aucune apparition chez les femmes du Mouvement. C’est une forme d’ignorance et d’exclusion inacceptable de la part de femmes dirigeantes. Je ne vous cache pas, mais j’ai eu du mal à accepter que des gens d’un peu partout viennent nous voir, je cite des femmes juives, des journalistes et vous-même qui montrez de l’intérêt pour la question, alors que les leaders du combat féminin sont absentes. »

Vous me lancez un défi là. Je suis contente d’apprendre que vous souhaitez la présence d’organisations féminines, votre message est on ne peut plus clair. Je vais peut-être en parler à Aida et Hanin pour leur laisser le droit de réponse. Je suis sûre qu’elles voudront venir.

« Si vous réussissez à les convaincre, je promets de réunir beaucoup de femmes pour la visite. »

« Si vous parvenez à convaincre Kamal Khatib de cesser de donner du fil à retordre aux organisations féminines, alors nous serons d’accord, » avais-je conclu.

***

Aida Touma-Sliman, membre de la Knesset a rencontré les femmes du mouvement ; ce fut une rencontre très fructueuse.

Hanin Zoabi a répondu à notre question : « Lorsque je participe à des manifestations pour protester contre la proscription du Mouvement Islamique, j’entends par là soutenir et les hommes et les femmes. Je me suis rendue à la tente de protestation avec la plupart des délégations du parti Balad et j’étais assise à côté des hommes et j’ai marché avec eux et non pas derrière avec le groupe de femmes. Mais je tiens à souligner un point important, il ne s’agit pas dans mon action d’apporter un soutien aux hommes et non pas aux femmes, bien au contraire. Mes actes sont dictés par mes principes politiques même lorsqu’il s’agit de soutenir un mouvement dont les principes politiques sont complètement différents des miens. »

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* Samah Salaime est originaire du camp de réfugiés de Sajara, au nord d’Israël, connu aujourd’hui sous l’appellation de Ilanya, Samah est mariée et mère de 3 garçons et vit à Neve Shalom/Wahat al-Salam.

16 janvier 2016 – 972 Mag – Vous pouvez consulter cet article en anglais à :
http://972mag.com/meet-the-outlawed...
Traduction : Info-Palestine.eu - Niha


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