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Témoignage de Palestine : « Pas de paix sans justice ! »

mercredi 3 février 2016 - 06h:48

Une interview de Geneviève Caré

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Geneviève Caré revient d’un séjour de plusieurs mois en Palestine occupée. Que ce soit dans le cadre de l’association Amitié Lille-Naplouse, des campagnes civiles pour la protection du peuple palestinien (CCIPPP) dans un passé plus éloigné, ou de façon tout à fait individuelle, Geneviève a multiplié les visites et parcours dans les territoires palestiniens sous occupation.

Cette interview, réalisée pour le compte de Info-Palestine, retrace les points et moments importants de ce dernier séjour.

Info-Palestine : Geneviève, pouvez-vous vous présenter, et nous faire un historique même rapide de votre longue histoire avec la Palestine ?

Geneviève Caré : En pleine Intifada, je suis allée en Palestine la première fois en 2003 pour participer à la cueillette des olives à Yanoun, tout petit village à quelques kilomètres de Naplouse qui, à l’époque , était très difficile d’accès. J’accompagnais un couple, par curiosité de cette réalité palestienne dont je savais ne pas savoir pas grand-chose. Nous avons partagé la vie des villageois et cueilli , y compris avec des Israéliens, emmenés par Arik Asherman, président des Rabbins pour les Droits de l’homme. Expérience fondatrice !

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Geneviève Caré

J’y suis retournée en 2004, dans le cadre des CCIPP, toujours pour la cueillette, dans plusieurs villages de Cisjordanie occupée, saignée par la construction du Mur.
En 2007, j’ai accompagné , pour une huitaine de jours, des amis chrétiens de ma commune de la banlieue lilloise, dont la paroisse est jumelée avec une paroisse chrétienne de Ramallah.
Nous avons , par exemple, été reçus par Michel Sabbah, patriarche de Jérusalem, à l’époque et fait de belles rencontres dans la communauté chrétienne.

En 2008, profitant de mon nouveau statut de retraitée (de l’éducation nationale, j’étais professeur d’économie et gestion) et de la nouvelle née association Amitié Lille-Naplouse ( dans le cadre du jumelage de Lille avec Naplouse, depuis 1998), je suis partie deux mois à Naplouse pour travailler en tant que volontaire avec Project Hope, une association palestinienne de Naplouse, partenaire de Amitié Lille-Naplouse.
Je donnais principalement des cours de français, dans un cadre extra-scolaire, à des enfants et de jeunes adolescents, dans la vieille ville de Naplouse, dans les camps de réfugiés (Balata, Asqar) et dans des villages (Kusra, Asseera al-Shamliya, Burin....).

J’aidais aussi des étudiants en français de l’université An-Najah de Naplouse et participais à diverses activités selon les besoins , y compris au Centre Culturel (CCF), devenu Institut Français (IF).
J’y retourne depuis chaque année, dans ce même cadre mais aussi parfois à titre « privé », pour y emmener des randonneurs ou des "touristes" ou même mes petits-enfants ( mon cadeau pour leurs 16 ans !) à la découverte de la Palestine et surtout des Palestiniens.
Que de chemin parcouru depuis 1967 où, étudiante à l’école de journalisme de Lille, je prenais fait et cause pour les Israéliens dans la guerre des six jours !

IP : Vous avez tout récemment résidé à Naplouse, sur une assez longue période. Quelles étaient vos activités ? Et en lien avec quelles associations ou organisations palestiniennes ?

GC : Mon dernier séjour s’étalait du 26 septembre au 14 décembre 2015.
j’ai d’abord participé à la cueillette des olives, dans trois villages, Beit Lid (près de Tulkarem), Kusra (près de Naplouse), très menacé, souvent agressé par les colons voisins. Kusra est à quelques kilomètres seulement de Duma, le village dans lequel le 31.07.2015, l’acte incendiaire criminel de colons a causé la mort atroce d’un bébé et de ses parents.

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Umsala, décembre 2014 - Manifestation contre la colonisation des terres

J’ai participé aussi à la récolte des olives à Asseera al-Shamliya, proche de Naplouse.
Ceci en lien avec Project Hope ou à titre « privé », amical car depuis que je vais en Palestine, j’ai noué des relations fortes avec celles que j’appelle mes familles d’adoption.
J’ai repris mon travail à Project Hope (cours d’initiation au français, de « conversation française ») et aussi à l’Institut français ( l’heure du conte, ateliers divers....) et encore à l’Université An-Najah où j’intervenais dans le cadre d’un atelier de français, via Project Hope.

J’ai fait la guide à Jérusalem pour des amies françaises venues se rendre compte par elles-mêmes. Nous avons ensuite eu recours à un ami guide palestinien, réduit comme les autres au chômage , par la défection massive des touristes . Bethléem est économiquement étranglé, hôtels et échoppes vides...

IP : Parlez-nous de votre vécu quotidien au sein de la société palestinienne. Que souhaitez-vous dire au sujet des familles qui vous ont accueillie, des militants qui vous ont accompagnée, des amitiés que vous y avez construites ?

GC : Bonheur et douleur..........le décompte quotidien des jeunes palestinien(ne)s abattu(e)s , l’angoisse de mes amis parents d’adolescents ou de jeunes adultes , la brutalité de l’occupation, la folie furieuse des colons , le soutien indéfectible international à l’agresseur, cela fait mal !
Je me sens BIEN pourtant en Palestine !
L’hospitalité, la gentillesse incommensurables des Palestinien(ne)s sont un baume pour le coeur et l’esprit,
j’ai plaisir à partager , à même le trottoir , le café à la cardamome offert par mes amis vendeurs de rue à Naplouse, à me faire interpeller dans la rue par des anciens élèves heureux de me savoir de retour, à écouter sans trop comprendre les conversations sous l’olivier, à voir grandir les bébés de celles que j’ai connues jeunes filles, à découvrir les talents d’écrivaines de Fanan et Dima, à accompagner des enfants du camp de Balata à la découverte d’une partie de Bowling, à écouter Habib au oud, à déguster le knaffé, à apprécier les talents culinaires de Akil, à chanter en canon , avec mes petits élèves, « Frères Jacques » , à tenter de danser la dabka, à marcher, marcher, marcher, à faire des photos, encore des photos.... « fais des photos, montre les, dis que nous ne sommes pas des terroristes. »

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Abou Hani et ses olives à Yanoun, octobre 2003

IP : Vous avez eu accès à plusieurs reprises au camp de Balata, près de Naplouse. Ce camp est réputé pour son accès difficile. Parlez-nous de ce camp, de vos activités, et dites-nous comment vous y êtes reçue ?

GC : Le camp de Balata est le plus grand camp de réfugiés de Cisjordanie, 27000 habitants, à trois kilomètres de Naplouse.
Depuis plusieurs années, j’y interviens, via Project Hope, pour une initiation au français.
J’ y suis reconnue, je n’ai donc pas de problème pour y circuler, même s’il m’est quand même arrivé une fois d’être prise en charge, dès mon arrivée, pour raison de sécurité !
je ne m’y suis jamais sentie en insécurité même s’il m’arrive d’entendre des coups de feu, lors de la libération d’un prisonnier me dit-on. Mes accompagnateurs-traducteurs palestiniens (étudiants en français)ne sont, quant à eux, pas toujours rassurés !
Les enfants y vivent dans des conditions matérielles et psychologiques difficiles.
Mes interventions, comme celles des autres volontaires , visent non pas à faire des francophones mais à distraire d’une réalité très dure.
Un jeune garçon m’a dit un jour qu’il voulait apprendre le français pour être comédien....
Je leur raconte des histoires qui n’en sont pas, par exemple le Tunnel sous la Manche et ils imaginent, morts de rire, un train dans un immense aquarium, je les calme avec des coloriages dont ils sont friands, je les accompagne au zoo de Qalqilya, après une leçon sur le vocabulaire des animaux sauvages et ils ne se lassent pas de voir les singes éplucher les mandarines....
Amitié Lille-Naplouse prend régulièrement à sa charge , des sorties pour ces enfants : rencontre avec des jeunes de leur âge au village de Kusra, le nouveau bowling de Naplouse, sortie à un parc d’attractions, au zoo....
Dernièrement, j’ accompagnais à Balata mes deux amies françaises en visite en Palestine, je leur montrais l’étroitesse des ruelles du camp quand deux jeunes gens nous ont invitées à rentrer chez eux où nous avons bu le café dans un intérieur sombre mais très coquet, nous avons fait la connaissance de Yasan, nouveau-né de trois jours, leur neveu, son père est en prison en Israël.

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Le camp d’Aïda, novembre 2014- le Mur, les oliviers interdits d’accès, la colonie de Gilo, sur des terres palestiniennes

IP : Vous avez été plongée dans un contexte particulièrement dramatique, avec les assassinats quotidiens de jeunes Palestiniens (dont de jeunes adolescents) par une armée israélienne d’occupation qui a totalement les mains libres pour tuer. Quelles pensées vous inspirent les actions de révolte de la jeunesse palestinienne, et le prix terrible qu’elle doit payer pour cela ? Et que dire de la propagande israélienne quant à son droit à se défendre ?

GC : « Israël a tous les droits de se défendre.... » selon John Kerry.
Je ne peux m’empêcher de penser à l’occupation allemande, dans le Nord de la France par exemple....qui aurait osé dire « Les Allemands ont tous les droits de se défendre ... » ?
Les Palestiniens ressentent fortement l’immense injustice à leur égard...ils ne veulent pas être considérés comme des « terroristes ».
Michel Sabbah (patriarche de Jérusalem) nous le disait déjà en 2007 : « nous sommes des résistants.....tant qu’il y a injustice, il y a violence....ceux qui doivent mourir meurent, ceux qui sont en prison sont en prison, la vie continue, tout-le-monde prie.... »
Un matin, j’ai demandé, comme d’habitude, à Hadjé, femme de ménage, comment elle allait, elle est partie dans un long monologue en arabe dont elle sait que je ne comprends que des bribes, mais sa colère du soutien des USA, de la France à Israël était sans équivoque , khalass !
La jeunesse palestienne, y compris les filles qui ont appris à manipuler les lance-pierres, la jeunesse d’ « Oslo », celle du "Mur" ne se reconnaît pas dans les organisations politiques traditionnelles (Fatah, Hamas...), elle n’accepte pas l’occupation, la colonisation, l’ horizon bouché, elle va au casse-pipe, seule !
J’ai demandé à un ami Palestinien son opinion : « bien sûr, je suis fier de cette jeunesse mais je suis père et j’ai peur ».
Il faut préciser que des agressions au couteau et/ou à la voiture-bélier sont faussement alléguées, des vidéos d’observateurs (ISM, YAS...) en attestent, les soldats israéliens tuent d’abord.
Une franco-israélienne , policière ou soldate, a déclaré à la presse israélienne , par exemple « je n’ai pas réfléchi à deux fois, j’ai armé mon pistolet et j’ai tiré » ...et elle a tué , un jeune au check-point de Za’atara (près de Naplouse) le 30 octobre dernier.
Je crois que les israéliens, y compris les soldats, ont peur....à Jérusalem, les civils israéliens qui se baladent kalachnikov (?) en bandoulière sont maintenant équipés de....gilets pare-balles !

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Mômes de Qusra, octobre 2015

IP : Qu’en est-il de l’accès à l’Esplanade des mosquées pour les Palestiniens, et quelle importance cela revêt-il dans le contexte actuel ?

GC : Pour les Palestiniens, cet accès est particulièrement difficile, aléatoire...nombre de mes amis n’y a jamais accédé.
Quand les habitants de Bethléem, interdits de se rendre à Jérusalem, veulent voir l’Esplanade des Mosquées, ils se rendent à une terrasse à Beit Sahour, qui jouxte Bethlehem et au loin , à moins de dix kilomètres, ils peuvent voir briller le Dôme du Rocher.....
L’esplanade des Mosquées, c’est la cœur de la Palestine, pas seulement pour les musulmans.

Un vendredi de novembre 2014, l’accès à la vieille ville fut interdit aux hommes palestiniens, je les ai vus prier devant la Porte de Damas, contenus par un cordon de police montée israélienne, les chevaux étaient équipés de protège-tibias et de masques anti-gaz... J’ai vu deux très jeunes soldats d’occupation, rigolards, faire un selfie avec en arrière-plan les hommes en prière.
Le 15 novembre dernier, j’ai vu un groupe de jeunes juifs en tenue orthodoxe, accéder à l’esplanade, protégés par des policiers israéliens tandis que des soldats se mettaient en position de tir, sous les « Allah Aqbar » des maqdisyat, les palestiniennes gardiennes de Al-Aqsa.
En tant que « touriste », j’ai libre accès à l’Esplanade, je ne le vis pas forcément très bien vis-à-vis de mes amis palestiniens.

IP : Étant donné le blocus de Gaza et la discontinuité du territoire, quels types de liens existe-t-il entre la bande de Gaza et la Cisjordanie ?

GC : Il est impossible de se rendre à Gaza depuis la Cisjordanie ......et depuis la mer, et depuis l’Égypte pratiquement !
Je n’y suis jamais allée.
il y a bien internet....le peintre gazaoui Nabil Abughanina exposait (« Throwing off the umbrellas ») à l’Institut Français de Naplouse en décembre dernier, il ne fut pas autorisé à nous rejoindre, il fut quand même avec nous via Skype.
Je ne suis pas qualifiée pour répondre plus précisément à cette question, je dirai seulement qu’Israël envisage de déporter à Gaza les familles des « terroristes » après avoir détruit leurs maisons....

IP : La campagne internationale pour le Boycott, le Désinvestissement et les Sanctions (BDS) est-elle perceptible en Palestine occupée, dans les esprits ou/et sur le terrain ? Quelle importance lui attribuez-vous ?

GC : Les palestiniens que je connais boycottent autant que possible les produits israéliens mais ce n’est pas facile, ils inondent le marché, y compris les keffiehs (made in china) .
Mon amie Naela m’avoua avoir régulièrement acheté des pâtes israéliennes, meilleures que les palestiniennes mais aujourd’hui, elle en trouve des italiennes donc elle est contente. Elle boycotte aussi les cigarettes américaines mais les Gauloises made in Jordanie ne sont pas fameuses, je lui en apporte du duty free !
Pour accéder aux plages de la Mer Morte en Cisjordanie occupée, il faut payer à des colons. Mes amis palestiniens apprécient que des touristes étrangers s’y refusent.
Depuis sept ans que je séjourne un peu longuement en Cisjordanie, je peux constater une plus grande connaissance de ce mouvement, en Palestine même et le soutien qu’il représente quand le monde extérieur le pratique.

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Naplouse, octobre 2014, la jeunesse....

IP : De retour de Palestine, quelle est votre perception de l’état de la ainsi-nommée opinion publique française concernant l’occupation ? Voyez-vous une évolution de cette opinion, même sur le long terme ?

GC : « Opinion publique » ... Vous voulez dire celle des médias ?
Après la dernière agression meurtrière à Gaza, en 2014, je crois déceler un changement dans l’opinion des personnes, pas forcément très sensibilisées, qui m’entourent...trop, ce fut trop.
J’ai pu découvrir ainsi que certains veillaient maintenant à l’origine des avocats, oranges et autres « rates du Touquet » qu’ils achetaient.
L’image d’Israël se dégrade, il commence à se savoir qu’Israël occupe, colonise illégalement, impunément.
Cependant, la situation au Proche-Orient ( Syrie, en Irak, Lybie, Yémen ) et en France même relègue, me semble-t-il , la question pales tienne à un arrière-plan.

IP : Hormis participer au mouvement BDS, que pouvons nous faire en tant que citoyens pour soutenir les Palestiniens et contribuer à hâter la fin de l’occupation ?

GC : Plus nous serons nombreux à aller en Palestine, plus nous serons à même de témoigner de notre solidarité aux Palestiniens très sensibles à nos visites,
plus nous pourrons, même modestement, participer à leur activité économique (secteur du tourisme), plus nous serons en mesure de témoigner auprès des nôtres.

Savoir qu’il y a occupation, colonisation, mur.. c’est une chose, mais voir les soldats occupation, les colonies, le Mur... c’en est une autre !
Je suis convaincue de la force des témoignages (à travers des manifestations diverses, réunions, exposition de photos....).

Et puis renforcer les organisations qui soutiennent le droit des Palestiniens à vivre libres..........

IP : Quel message - que ce soit le vôtre ou celui des Palestiniens que vous avez rencontrés - souhaitez-vous nous transmettre ?

GC : « Dis ce que tu vois ici, dis que nous ne sommes pas des terroristes....nous voulons vivre comme tout-le-monde, nous pouvons vivre avec les Israéliens, mais pas de paix sans justice.... »

Photos : Geneviève Caré

Propos recueillis par Info-Palestine, février 2016


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