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Pourquoi le traumatisme subi est-il absent du débat sur les réfugiés syriens ?

samedi 30 janvier 2016 - 07h:41

Ramzy Baroud

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Tandis que nombreux sont ceux qui se focalisent sur la question de savoir qui contrôle quelle partie du territoire syrien, peu semblent se préoccuper sérieusement de la question de la fragmentation de l’identité nationale.

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Camp de Yarmouk, décembre 2014 - Attente lors d’une distribution d’aide dans le camp assiégé - Photo : UNRWA/Taghrid Mohammed

Les 12 millions de réfugiés syriens ont peut-être des divergences de vues quant aux raisons qui les ont poussés à fuir leur foyer et leur pays au cours des cinq dernières années. Toutefois, une chose les unit, la détresse et le traumatisme collectif que représente le bouleversement violent qu’ils ont tous connu. Il est estimé que la moitié des réfugiés sont des enfants, ce qui complexifie les séquelles psychologiques dont souffre la population syrienne depuis son soulèvement qui a viré à la guerre.

D’après une étude allemande publiée fin 2015, la moitié des réfugiés syriens qui ont réussi à rejoindre l’Allemagne souffrent d’un traumatisme qui a déjà eu pour conséquence souffrance psychologique et maladie mentale.

Le président de la Chambre des Psychothérapeutes, qui a effectué l’étude, dit que plus de 70% des réfugiés ont été témoins de violences et plus de 50% ont eux-mêmes été victimes de violences. Près de la moitié d’entre eux font des cauchemars et souffrent de flashbacks comme si les horribles épreuves qu’ils ont vécues « recommençaient une fois de plus ».

Ces éléments sont indicatifs des effets à court terme de ce type de traumatisme, cependant ce qui prendrait des années à vérifier, c’est l’impact à long terme d’une souffrance de cette importance et de l’éclatement du sentiment d’identité qui auparavant unissait le peuple syrien.

Avant la guerre, les Syriens, indépendamment de leur appartenance communautaire, religieuse, voire politique, se considéraient comme membres de la même identité nationale moderne. Toutefois, la guerre a redéfini cette identité en fonction des caprices de plusieurs acteurs – les belligérants régionaux et internationaux – et de la réécriture de l’histoire de la Syrie par divers pouvoirs qui se partagent le contrôle de vastes étendues du pays. L’un d’entre eux est Daech (l’état islamique auto- proclamé d’Irak et du Levant).

Daech a œuvré sans relâche à redéfinir l’identité syrienne en utilisant des interprétations extrémistes de textes religieux imposées dans les programmes scolaires. D’autres ont fait la même chose en ayant recours à d’autres référents qui, d’une manière ou d’une autre, font éclater le sentiment d’identité nationale du peuple syrien en fragments provisoires. Tandis que, nombreux sont ceux qui se focalisent sur la question de savoir qui contrôle quelle partie du territoire syrien, peu semblent se préoccuper sérieusement de la question de la fragmentation de l’identité nationale.

Ces préoccupations mises à part, il y a la question des six millions d’enfants, dont un grand nombre sont élevés dans des pays étrangers, et qui apprennent une autre langue, une autre culture et un autre système de valeurs afin de survivre. L’impact que ceci aura sera lourd de conséquences dans la manière dont sera redéfini le peuple syrien à l’avenir.

L’exil des Palestiniens revêt une importance particulière pour les Syriens. Les épreuves subies par une nation dont la majeure partie a vécu en exil pendant près de sept décennies et les précieuses leçons qu’elle en tire, peuvent éclairer la question de l’identité collective.

Ebrahim Mahmoud, un homme de 77 ans, vit avec sa famille qui comprend 11 enfants, dans le camp de réfugiés Baharka dans la région kurde du nord de l’Irak.

Au cours de son existence, il est devenu deux fois réfugié : une première fois, à l’âge de neuf ans alors qu’il vivait à Haïfa en Palestine, et une seconde fois, plus récemment, de Mossoul en Irak. Quelques semaines seulement avant la déclaration d’indépendance d’Israël en 1948, Ebrahim a perdu sa terre natale, et il a dû fuir Haïfa, avec des dizaines de milliers d’autre Palestiniens, chrétiens et musulmans après la conquête de la ville par les milices israéliennes, qui baptisèrent l’opération militaire Bi’ur Hametz, ou « Nettoyage de Pâques. »

Dans toute la Palestine, plus de 750 000 Palestiniens furent expulsés ou ont fui les horreurs de la guerre provoquée par les milices. Ceux qui sont encore en vie et leurs descendants constituent plus de cinq millions de réfugiés. Lorsque Daech à envahi Mossoul, en Irak en juin 2014, Ebrahim a préparé sa fuite, avec celle de toute sa famille. Entre 1948 et 2014, la vie a été , tout sauf tendre envers eux. Au départ, ils ont vendu des falafels, et les enfants d’Ebrahim ont quitté l’école très jeunes pour contribuer à subvenir aux besoins de la famille. Ils avaient tous une carte d’identité de « réfugié palestinien », et ils n’ont jamais connu d’autre identité.

Quand les Américains ont envahi l’Irak en 2003, ils ont donné à leurs soldats et aux milices chiites la liberté d’agir dans ce pays comme bon leur semblait. La communauté de réfugiés palestiniens d’Irak qui était autrefois assez prospère et paisible fut disloquée. Maintenant, selon l’Agence pour les Réfugiés des Nations Unies, il ne reste pas plus de 3000 réfugiés palestiniens qui vivent encore en Irak, dont une grande partie dans des camps de réfugiés.

Ebrahim a finalement réussi à fuir Mossoul, et il vit maintenant dans un camp de réfugiés surpeuplé et insalubre dans le nord de l’Irak, dans un territoire sous contrôle kurde. Étant donné son âge avancé et sa santé précaire, son histoire pourrait bien se terminer ici, mais certainement pas celle de ses enfants et petits-enfants.

La tragédie d’Ebrahim n’est pas un cas isolé dans la crise générale des réfugiés du Moyen-Orient. C’est en fait ce que connaissent et vivent des millions de Syriens. Néanmoins, s’il est pris dans son contexte historique douloureux et prolongé, l’exil palestinien est quasi sans précédent de par sa complexité et sa durée. Peu d’autres populations de réfugiés ont dû affronter l’exil et ont été défini par lui, génération après génération, comme c’est le cas des Palestiniens.

Lorsque les réfugiés furent expulsés de leur terre en 1947-48, l’exil a d’abord été considéré comme une crise politique qui ne pouvait être résolue qu’avec le retour des réfugiés comme le stipulait la résolution 194 des Nations Unies. Lorsque cette possibilité s’estompa, d’autres résolutions suivirent, exprimant toutes le contexte politique de chaque époque : en 1950, 74, 82, 83, etc.

Indépendamment de la nature des débats relatifs aux réfugiés palestiniens – juridique, politique ou morale – les réfugiés eux-mêmes n’ont été que très rarement consultés, si ce n’est lors de sondages comme objets de questions sélectives et parfois déshumanisantes, aux conclusions déduites de réponses par « oui » ou « non » des réfugiés, ou de la réponse à une ou deux cases d’un sondage.

Pour Israël, la préoccupation première c’est de parvenir à faire en sorte que se dissolve le lien qu’ont les Palestiniens avec leur patrie historique ; pour les défenseurs des Palestiniens la bataille a toujours été de démontrer que la volonté des Palestiniens de rentrer chez eux est aussi forte aujourd’hui qu’elle l’était il y a près de 68 ans.

Mais entre les lois israéliennes visant à punir les Palestiniens pour la commémoration de la Nakba, et les efforts faits pour maintenir au centre du débat le Droit au Retour, il s’est produit une réelle coupure entre ceux comme Ebrahim Mahmoud d’Haïfa/Mossoul et des millions d’autres comme lui, et le reste d’entre nous.

Pour Ebrahim, ainsi que pour les réfugiés palestiniens en Syrie, au Liban, en Irak et en Palestine même, de l’ensemble de la région et du monde, la question de l’exil n’est ni une question politique ni juridique. C’est une réalité quotidienne qui a laissé de nombreuses cicatrices et marques sur l’identité des réfugiés en tant que personnes, sur la perception qu’ils ont d’eux mêmes, de leur entourage, de leur patrie, sur l’internalisation du passé, leur compréhension du présent et leurs aspirations pour l’avenir.

C’est une histoire à rebondissements, un voyage sans perspective d’une fin. Ceux qui ont été expulsés de Safad en Palestine en 1948, par exemple, ont fui la Jordanie en 1970, puis le Liban en 1982 et, finalement, Yarmouck en Syrie en 2012. Ils sont le témoignage que, contrairement au sens commun, l’exil pour les Palestiniens n’est pas lié à une époque ou un lieu géographique particulier, mais que c’est un processus cyclique que connaît chaque Palestinien sans exception, même ceux qui seraient prêts à déclarer qu’ils n’ont aucune intention de retourner en Palestine.

Les séquelles de ce traumatisme dureront très probablement pendant des générations. Même lorsqu’une solution juste sera trouvée, il faudra du temps pour que ce traumatisme devienne exclusivement un sujet de débat historique.

Ce sont maintenant les réfugiés syriens qui entament leur propre voyage d’exil. Tout en espérant que leur traumatisme collectif prenne fin beaucoup plus tôt, il est important que les débats aillent au-delà de la question d’une crise politique et humanitaire. Alors que les conflits politiques finissent par se résoudre, les traumatismes collectifs ne disparaissent pas par magie avec la signature d’accords politiques.

* Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias, auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr. Son site personnel : http://www.ramzybaroud.net

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26 janvier 2016 - The Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.palestinechronicle.com/w...
Traduction : Info-Palestine.eu - MJB


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