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Ugo de Sarajevo

lundi 25 janvier 2016 - 06h:58

Christine Malgorn

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Il est entré dans le café comme une ombre surgie du passé qui frappe honteusement à la porte du présent. Ce passé que tout le monde, ici, cherchait à oublier bruyamment dans les rires, les bavardages, la musique et l’alcool.

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11.541 chaises rouges installées à Sarajevo le 6 avril 2012 pour se rappeler les morts de la guerre - Photo : SIPA/Sulejman Omerbasic

Personne n’avait remarqué son entrée furtive. Nos regards se sont croisés et j’ai su tout de suite que je ne devais pas le laisser s’enfuir. Je l’ai invité à s’asseoir. Il m’a fait un signe de tête et, pudique, s’est assis à la table d’à côté. Il était de taille moyenne, habillé comme peut l’être un rescapé et, malgré l’œil qu’il avait perdu, gardait un sourire doux et timide. Il ne m’a rien demandé. Mais son regard implorait un peu d’amitié, de fraternité, un peu de temps simplement. Du temps à lui accorder.

Cela semblait impossible de lui donner un âge. Peut-on donner un âge à un fantôme si souriant soit-il ? J’ai commandé un café pour lui. Le serveur l’a posé sur le coin de la table et s’est très vite éloigné comme s’il craignait d’être happé vers un gouffre.

On s’est regardés. Il souriait en remuant son café, son œil bienveillant scrutant mon regard. Je lui ai renvoyé son sourire. Je savais que de nombreux Bosniaques s’étaient réfugiés en Allemagne pendant la guerre de 1992. Alors, à mon tour, j’ai réveillé mon passé et j’ai balbutié des bribes de l’allemand que j’avais appris autrefois.

Wie heissen Sie ? (Comment vous appelez-vous ?)

Ugo.

Wie alt sind Sie ?

54.

J’ai réprimé ma surprise. A cet homme sans âge, j’aurais plutôt donné dix ans de plus tant son visage était marqué par une profonde lassitude.

Wo wohnen Sie ? (Où habitez-vous ?)

Hier, in Sarajevo. (Ici, à Sarajevo)

Prenant un peu d’assurance, il m’a alors posé les mêmes questions. Les mots me manquaient. J’ai compté sur mes doigts pour dire et demandé le nombre des enfants. Et j’ai découvert qu’Ugo pouvait rire et pas seulement sourire. Je comprenais assez bien son allemand. Il avait travaillé en Allemagne pendant la guerre de 1992. Je buvais ses paroles comme si j’avais voulu le délester un peu de l’infinie tristesse qui coulait de son doux regard. J’ai voulu lui commander un autre café. Il m’a souri comme pour dire : c’est comme vous voulez, moi je ne demande rien. Le serveur a posé sur la table un deuxième café aussi vite qu’on se débarrasse d’un objet encombrant.

Ugo m’a dit alors : »j’ai failli mourir pendant la guerre, à… » Il a donné le nom d’un village que j’ai oublié. Peu importe. Je savais que, des massacres, il y en avait eu bien plus que celui dont on nous parle sans cesse comme pour mieux masquer les autres : Srebrenica.

Il a relevé discrètement son pull-over miteux pour découvrir la moitié de son ventre où étaient nichés trois impacts de balles. Ce fut tout. Il a baissé son pull sans rien dire. J’étais bouleversée. Mes yeux le lui ont dit. Alors, j’ai commandé un autre café pour moi et un gâteau pour lui. Je savais bien qu’il n’était pas rentré poussé par la faim mais par la soif du partage.

On s’est regardés longuement. Il mangeait sans se presser comme s’il voulait savourer cet instant, cet échange intime entre lui et moi. La musique elle aussi a basculé dans le passé avec un air nostalgique des années 30-40. Je n’entendais plus le brouhaha alentour. Nous étions seuls dans ce café et nous avions franchi les barrières du temps pour nous rejoindre.

Nous avons encore échangé quelques mots. Mais l’essentiel avait été dit. Ugo avait frôlé la mort à une époque où, moi, par l’injuste hasard de la naissance, je coulais des jours tranquilles à deux heures d’avion de la Bosnie. Comme tous les siens qui étaient morts assassinés dans ce coupe-gorge qu’était la vallée de Sarajevo, nous l’avions ignoré, nous qui poursuivions nos études, notre quotidien, notre parcours vers la réussite.

Il s’est levé et m’a dit qu’il allait partir. J’ai refermé sa main sur un ou deux billets, je ne sais plus. Il m’a serré les mains, longuement, son regard plongé dans le mien. Quand il a été dehors, il m’a longtemps regardée en faisant un petit signe de la main. L’idée m’a effleurée qu’il avait voulu profiter de ma naïveté de touriste. Et quand bien même ? Ce que j’avais lu dans son regard triste allait tellement plus au-delà que cela. Je suis restée encore un peu dans le café chic. Ugo était parti. Mais l’empreinte qu’il m’avait laissée dans le cœur ne partirait jamais.

A mon tour, je suis sortie du café. Les gens que je croisais m’ont semblé irréels et sans consistance. Au détour d’une rue, je suis tombée sur un immeuble qui tenait encore debout par miracle, un rescapé de la guerre, criblé d’impacts de tirs de mortier. A l’évidence, on avait visé les appartements de pauvres gens. Je suis tombée en larmes.

Mais je crois que c’est de bonheur que je pleurais, le bonheur de cette rencontre avec un frère sorti tout droit de ce sombre passé pour venir me parler, à moi. Moi qui n’avais rien fait pour mériter cela.

* Christine Malgorn à écrit Syrie, mon amour. 1860, au cœur de la guerre oubliée, édition Harmattan, 2012 – Voir la vidéo (disponible sur Amazon) ; et de « Bienvenue au Shéol » paru en avril 2015 (disponible en numérique sur Amazon, et en format papier). Consultez son blog

Juillet 2015 - Communiqué par l’auteure - Cet article peut être consulté à :
https://cmalgorn.wordpress.com/


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