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Marquée par la Nakba et l’exil, que signifie l’idée de « foyer » pour les Palestiniens ?

vendredi 5 février 2016 - 06h:38

Ramzy Baroud

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Définie par la Nakba et l’exil, la notion de « foyer » est une réalité complexe pour les Palestiniens

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Réfugiés palestiniens attendant une distribution d’aide à Amman, Jordanie, en 1950 - Photo : Getty

Quand les milices de l’État islamique ont investi Mossoul, en Irak, en juin 2014, Ibrahim Mahmoud avait déjà prévu sa fuite, avec sa famille au grand complet dont 11 enfants. Longtemps auparavant, Ibrahim était lui-même un enfant prenant la fuite dans une autre campagne violente à l’instigation de milices tout autant vindicatives.

Pour la seconde fois dans sa vie, Ibrahim devenait un réfugié : la première fois alors qu’il avait 9 ans dans la ville de Haïfa, en Palestine, et aujourd’hui à Mossoul. Quelques semaines seulement avant la déclaration d’indépendance d’Israël en 1948, Ebrahim a perdu sa terre natale et a dû fuir Haïfa, avec des dizaines de milliers d’autre Palestiniens, chrétiens et musulmans, après la conquête de la ville par les bandes armées sionistes qui baptisèrent leur opération Bi’ur Hametz, ou « Nettoyage de Pâques. »

Plus de 750 000 Palestiniens ont été expulsés de force ou ont fui les horreurs de la guerre provoquée par les milices juives, et ces réfugiés qui sont encore en vie, comme leurs descendants, sont au nombre de cinq millions.

Entre 1948 et 2014, la vie a été tout sauf tendre à leur égard. Au départ, ils ont vendu des falafels et les enfants d’Ebrahim ont quitté l’école très jeunes pour contribuer à subvenir aux besoins de la famille. Ils avaient tous une carte d’identité de « réfugié palestinien », et ils n’ont jamais connu d’autre identité.

Quand les Américains ont envahi l’Irak en 2003, ils ont donné à leurs soldats et aux milices chiites la liberté d’agir dans ce pays comme bon leur semblait. La communauté de réfugiés palestiniens d’Irak qui était autrefois assez prospère et paisible fut disloquée. Maintenant, selon l’Agence pour les Réfugiés des Nations Unies (UNRWA), il ne reste pas plus de 3000 réfugiés palestiniens qui vivent encore en Irak, dont une grande partie dans des camps de réfugiés.

Ebrahim a finalement réussi à fuir Mossoul, et il survit aujourd’hui dans un camp de réfugiés surpeuplé et insalubre dans le nord de l’Irak, dans un territoire sous contrôle kurde. Étant donné son âge avancé et sa santé précaire, son histoire pourrait bien se terminer là, mais certainement pas celle de ses enfants et petits-enfants.

La tragédie d’Ebrahim n’est pas un cas isolé dans la crise générale des réfugiés du Moyen-Orient. C’est en fait ce que connaissent et vivent des millions de Syriens. Néanmoins, s’il est pris dans son contexte historique douloureux et prolongé, l’exil palestinien est quasi sans précédent de par sa complexité et sa durée. Peu d’autres populations de réfugiés ont dû affronter l’exil et ont été autant marquées par lui, génération après génération, comme c’est le cas pour les Palestiniens.

Pour offrir une nouvelle perspective sur cette question, j’ai organisé il y a environ un an le travail d’un groupe de chercheurs palestiniens pour présenter une étude unique et contemporaine de l’exil palestinien, dans laquelle la Nakba de 1948 (ou la catastrophe) était examinée dans un contexte plus large dans l’espace et le temps, non seulement en Palestine même, mais dans toute la région comme dans le reste du monde. Les résultats de ce travail de recherche paraîtront dans un livre qui est provisoirement intitulé : Exilé.

Depuis que le premier réfugié a été expulsé de sa terre en 1948, tous ceux qui sont actifs dans l’aide internationale, les hommes politiques, les journalistes et enfin les historiens, ont considéré l’expérience palestinienne apparemment sous tous les angles.

L’exil a ensuite été vu d’abord comme une crise politique dont la seule solution était le retour des réfugiés, comme stipulé par l’Assemblée générale des Nations Unies dans la Résolution 194.

D’autres résolutions ont suivi, selon les contextes politiques de chaque époque : en 1950, ’74, ’82, ’83, etc. (Un article de Ben Zakai dans Mondoweiss, intitulé : « Notes sur le droit international et le droit au retour » est le plus perspicace à cet égard.)

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Créé en 1948 pour accueillir 10 000 personnes, le camp de Ain el-Helweh (Sidon) est maintenant le plus grand camp de réfugiés palestiniens au Liban avec 80 000 habitants - Photo : Aurélie Lachant/MSF

Quelle que soit la nature de la discussion relative aux réfugiés palestiniens - que ce soit sur le plan juridique, politique ou moral - les réfugiés eux-mêmes ont été rarement consultés, sauf pour être de temps en temps soumis à des sondages aux questions très sélectives et parfois humiliantes qui tirent leurs conclusions - s’il y en a... - de réponses basées sur des cases à cocher « Oui » ou « Non ».

Beaucoup de conclusions ont été tirées de divers sondages qui ont été souvent commandés pour conforter des conclusions politiques, et chaque fois que de tels résultats sont publiés, de fréquentes tempêtes politiques dans le monde académique et les médias en découlent.

Pour Israël, la préoccupation première c’est de parvenir à faire en sorte que se dissolve le lien maintenu par les Palestiniens avec leur patrie historique ; pour les défenseurs des Palestiniens, la bataille a toujours été de démontrer que la volonté de ceux-ci de rentrer chez eux est aussi forte aujourd’hui qu’elle l’était il y a près de 68 ans.

Mais entre les lois israéliennes visant à punir les Palestiniens pour la commémoration de la Nakba, et les efforts faits pour maintenir au centre du débat le Droit au Retour, il s’est produit une réelle coupure entre Ebrahim Mahmoud d’Haïfa/Mossoul et les millions d’autres comme lui, et le reste d’entre nous.

Toutefois, cette déconnexion n’a pas rempli les espoirs israéliens. Elle a généré au lieu de cela une perspective humaine, très réelle.

Pour Ebrahim, ainsi que pour les réfugiés palestiniens en Syrie, au Liban, en Irak et en Palestine même, dans l’ensemble de la région et le reste du monde, la question de l’exil n’est ni une question politique ni juridique. C’est une réalité quotidienne qui a laissé de nombreuses cicatrices sur l’identité des réfugiés en tant que personnes, sur la perception qu’ils ont d’eux mêmes, de leur entourage, de leur patrie, sur l’internalisation du passé, leur compréhension du présent et leurs aspirations pour l’avenir.

Après avoir examiné des profils, des centaines de questionnaires et auditionné des entrevues approfondies avec de nombreux réfugiés, il est devenu clair pour nous que dans l’esprit de tous les Palestiniens, la Nakba n’est pas une question destinée à être discutée à part et résolue grâce à des concessions politiques ou des pressions. Ce n’est pas non une question juridique, tellement complexe qu’elle devait être reportée à des « négociations sur le statut final » entre les Israël et l’OLP - négociations qui n’ont de toute façon jamais eu lieu.

Même les Palestiniens qui semblent peu susceptibles de vouloir exercer leur droit au retour, considèrent leur vie avant tout dans le cadre de la Nakba et de l’exil.

Notre étude, « Exilé », qui sera présenté dans le cadre d’un récit, non académique, repose sur l’hypothèse que la question de l’identité est mieux à même d’être examinée dans l’accumulation de récits personnels qui peuvent nous aider à isoler les dénominateurs communs et collectifs, nous aidant à offrir des réponses à cette question : « Quels sont les traits communs d’identification des Palestiniens dans l’ère moderne ? » et « Quelle est la force de l’identité commune palestinienne à une époque de divisions géographiques, politiques et idéologiques, de bouleversements régionaux et d’occupation militaire qui divisent ? »

Une de nos conclusions à ce jour est que les Palestiniens, y compris ceux qui bénéficient d’une vie relativement stable et d’une carrière réussie en exil, sont unifiés par une tragédie commune et que ni les musulmans ni les chrétiens, en dépit de leurs particularismes affichés, ne sont très différents par rapport à cette auto-perception collective. La Nakba et l’exil semblent dominer tous les Palestiniens, comme le fondement le plus partagé du récit palestinien moderne.

Selon ce récit, la Nakba n’a pas été un simple événement historique allant de 1947 à 1948, qui aurait pris fin avec la résolution 194 des Nations Unies, laquelle doit encore être mise en œuvre.

En fait, c’est une histoire qui se poursuit, un voyage qui ne s’est jamais terminé, que ce soit à un niveau psychologique ou pratique. Ceux qui ont été expulsés de Safed en 1948, par exemple, ont dû fuir ensuite la Jordanie en 1970, puis le Liban en 1982 et enfin Yarmouk en Syrie en 2012. Ils sont le témoignage de la réalité que, contrairement à la croyance générale, l’exil pour les Palestiniens n’a pas de lieu privilégie, ni dans le temps ni dans l’espace. C’est au contraire un processus cyclique enduré par chaque Palestinien, même ceux qui ne déclarent n’avoir aucune intention de retourner en Palestine.

En d’autres termes, l’étude de l’exil palestinien et l’aspiration collective du peuple palestinien quant à son droit au retour est beaucoup plus complexe qu’une simple question abordée sur la base d’un « Oui » ou d’un « Non ». Ce n’est pas non plus un point à traiter dans des négociations politiques.

C’est une question beaucoup plus globale et bien mieux articulée par les réfugiés eux-mêmes. Sans cela, Ibrahim Mahmoud, ses enfants et tous ses descendants seront toujours exilés, toujours réfugiés.

* Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias, auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr. Son site personnel : http://www.ramzybaroud.net

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19 janvier 2016 - The Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.palestinechronicle.com/d...
Traduction : Info-Palestine.eu - Lotfallah & MJB


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