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Rencontre avec Khaled al-Sheikh, jeune palestinien emprisonné à l’âge de 16 ans

mardi 19 janvier 2016 - 07h:52

Elsa Grigaut

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Beit Annan, district de Jérusalem, décembre 2015.

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Khaled al-Sheikh, après sa sortie de prison

« Je suis né le 27 octobre 1999, j’ai deux frères et quatre sœurs, je suis le benjamin de ma famille.
À la fin du mois de décembre 2014, j’étais en haut d’une colline de Beit Annan, notre village.
Les gens viennent souvent là-bas parce que c’est beau et qu’on peut y apercevoir la mer (où nous, Palestiniens, nous n’avons pas le droit d’aller).
Moi et mon ami voulions jouer au football, nous cherchions d’autres enfants pour faire un match. A un moment, je me suis retourné pour parler à mon ami mais il n’était plus là et, à la place, sept soldats israéliens se sont jetés sur moi. L’un d’entre eux m’a frappé à la tempe avec la crosse de son arme, j’ai perdu connaissance.

J’ai repris conscience, j’étais dans la rue, menotté, un bandeau sur les yeux.
Je voyais un peu en dessous le morceau de tissu, les soldats parlaient en hébreu et l’un d’entre eux m’a fait signe qu’il voulait me balancer du haut d’une montagne.
Ils m’ont jeté sur le plancher de la jeep et m’ont simplement demandé mon nom et mon âge.

La voiture a roulé environ trente minutes. Les soldats me donnaient des coups de pied et m’insultaient en hébreu, mais je comprenais quand même.
Ils m’ont amené dans une base militaire. Je suis resté deux heures au sol, il faisait froid.
Ensuite, ils m’ont ligoté les pieds (en plus de mes mains) et m’ont mis sur une chaise.
Au début, je refusais de boire leur eau, les soldats se moquaient de moi.
Après douze heures, j’avais vraiment faim et soif. Ils m’ont donné un petit sandwich et un jus de 250 ml.
Ensuite, ils m’ont amené dans un centre d’interrogatoire. Il y avait quatre ou cinq inspecteurs qui m’insultaient.
Un soldat m’avait assis sur une chaise. Puis son supérieur est arrivé, il était fâché de me voir là alors il m’a jeté par terre.
C’est à ce moment-là qu’ils m’ont enlevé le bandeau que j’avais sur les yeux.

J’étais interrogé par deux policiers et un soldat. Ils m’ont demandé mon identité, mon âge. Tout était noté sur un ordinateur. Ils disaient que j’étais d’une famille de « saccageurs ». Ils voulaient savoir pourquoi j’étais en haut de la montagne quand ils m’ont attrapé.
Puis, un autre soldat m’a jeté sur une chaise et menacé de me frapper si je mentais.
Ils ont pris mes empreintes et m’ont photographié.
Un soldat m’a dit : ’Je vais amener un israélien qui parle arabe mieux que toi parce que tu parles comme un paysan’.
Ils m’ont amené une feuille, il y avait trois lignes en arabe, disant que j’avais le droit à un avocat. J’ai signé. Mais en fait, il y avait trois autres feuilles en hébreu, je ne pouvais pas comprendre. J’ai compris après que j’avais signé des aveux.
L’avocat n’est pas venu.

Mon père est arrivé avec des amis à lui. Ils ont dit que j’étais un enfant et que je n’avais rien fait.
J’ai vu mon père dix minutes mais les soldats n’ont pas voulu que je lui dise au revoir.

Les Israéliens m’ont incarcéré à la prison d’Ofer (près de Ramallah, NDLR). Nous étions dix-sept jeunes âgés de quinze à dix-huit ans.

Dans ma cellule, nous étions dix enfants.
Après cinq jours de détention, on m’a amené au tribunal militaire. C’était la première fois que je voyais mon avocat. Il m’a dit que je sortirai rapidement parce que je suis un enfant et parce que j’étais malade.
Une semaine avant mon arrestation, des examens ont révélé que j’étais anémique.
Je suis allé quatre fois au tribunal avant de changer d’avocat. Puis la cinquième fois, mon nouvel avocat a dit au tribunal que ma famille était inquiète parce que les Israéliens refusaient de me donner des médicaments ou de m’hospitaliser.
J’ai parlé aussi de la blessure que j’avais à la tempe à cause du soldat qui m’avait frappé lors de mon arrestation mais le greffier n’a rien noté à ce sujet.

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Véritables criminels de guerre, les soldats israéliens n’hésitent pas à kidnapper, maltraiter et souvent tuer des enfants palestiniens

Lors de mon cinquième passage au tribunal militaire, les Israéliens ont décidé que je devais rester quatre mois en prison et ils ont ajouté six mois de sursis et une amende de 2000 shekels (environ 482 euros, NDLR). Mon père a été menacé par le juge d’être arrêté parce qu’il a médiatisé mon cas et c’est quelque chose d’interdit dans les territoires de 1948 (aussi appelé Israël, NDLR).

En prison, nous sommes réveillés tous les matins à 6h car une dizaine de soldats font l’appel. Après ça tu peux dormir ou sortir de la cellule mais à 8h du matin, toutes les lumières sont allumées et c’est impossible de dormir.
A 10h et 15h, ils font encore l’appel, donc tous les prisonniers sont dans leurs cellules à ce moment-là. Les soldats viennent avec des matraques, tapent contre les barreaux des fenêtres et dans les murs pour être sûrs que nous ne cachons rien. Entre les appels, on peut sortir.
Chaque jour, nous nettoyons nos cellules et les adultes nous font à manger.
Parfois les quantités ne sont pas suffisantes pour tous les prisonniers.

Je n’ai pas pu étudier pendant ma détention parce que j’étais trop jeune et qu’il n’y avait pas de livre adapté à mon niveau scolaire.

A 23h, les prisonniers adultes nous demandaient d’aller dormir. Mais les soldats faisaient exprès de faire beaucoup de bruit pour nous déranger.
Souvent vers minuit ou une heure du matin, les soldats nous obligeaient à sortir de la cellule juste pour une dizaine de minutes puis nous devions rentrer. C’était juste pour nous rendre la vie impossible.

Pendant tout le temps où j’ai été enfermé, le plus dur, c’était de regarder la liste des visites des familles et de ne jamais voir mon nom.
Je détestais aussi le transport entre la prison et le tribunal. Les soldats amenaient un chien qu’ils excitaient pour me faire peur.

Plusieurs associations de défense des droits de l’Homme ont interpellé le gouvernement israélien et c’est seulement après quarante et un jours de détention que j’ai pu faire un examen sanguin concernant mon état de santé. Mais, je n’ai eu le droit qu’à l’aspirine.
Je n’ai jamais pu recevoir de visite en prison et même au tribunal, c’était interdit de parler avec ma famille ou de saluer mon père et ma mère.
J’ai été libéré le 25 avril 2015 et les Israéliens ont délivré les permis de visite à ma famille le 7 mai 2015.

Maintenant que je suis dehors, bien sûr, je suis content d’être avec ma famille mais il y a d’autres enfants comme moi, d’autres gens, des personnes malades, sans traitement, toujours enfermés.

Il y a des enfants qui ont des peines de dix ans.

Je veux devenir journaliste parce que je veux écrire la vérité sur la situation ici, je veux dire à tout le monde ce que les Israéliens nous font.

* Elsa Grigaut, journaliste indépendante, a écrit plusieurs livres concernant la Palestine. « Femmes de Naplouse emprisonnées en Israël » (2011), « Vivre sous l’occupation » (2012), « Palestiniennes ! » (2013) et « Réfugiés » (2014).
Email : lille-naplouse@laposte.net

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Propos recueillis par Elsa Grigaut


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