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« Les mouvements populaires font toujours émerger de nouveaux dirigeants ! »

samedi 19 décembre 2015 - 03h:24

Une interview de Mazin Qumsiyeh

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Les questions que nous souhaitons traiter aujourd’hui concernent la situation d’insurrection qui traverse les territoires palestiniens sous occupation (TPO), mais aussi les formes politiques et organisationnelles prises par cette insurrection. Nous aborderons aussi la question de la place aujourd’hui du mouvement national palestinien, au niveau régional et international, du rôle du mouvement de solidarité et de la campagne pour le Boycott, le Désinvestissement et les Sanctions.

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Mazin Qumsiyeh

Propos recueillis par Info-Palestine.eu

Info-Palestine.eu : Pouvez-vous vous présenter, aussi bien en tant que scientifique et professeur qu’en tant que Palestinien engagé dans les luttes de son peuple ? La même foi, le même engagement semblent animer ces deux aspects de votre vie. Nous voyons cela comme « transcendement » de la condition d’opprimé ; on ne se contente pas de « souffrir », on vit aussi et on fait des choses importantes non seulement pour la Palestine mais aussi pour la planète Terre, pour l’humanité. Que pouvez-vous nous dire à ce propos ?

Mazin Qumsiyeh : C’est seulement le hasard qui fait que l’on naisse en Palestine ou dans tout autre endroit sur terre. Bien sûr, avoir grandi ici explique nos préférences pour agir dans nos propres régions (localement) à cause de notre contexte culturel et autre, et parce que c’est ici que nous vivons. D’où s’applique l’adage « penser globalement et agir localement ».

Avoir étudié et travaillé dans un pays occidental avant mon retour en Palestine ajoute encore à ce besoin de penser et d’agir. Être un professeur d’université est une responsabilité parce que nos étudiants se tournent vers nous et nous avons besoin de donner le bon exemple. Nous ne pouvons pas et ne devons pas maintenir les universités à l’écart de la société. La connaissance sans action est stérile.

En outre, nous ne disposons pas du luxe de la tranquillité ici. Je fais mon enseignement sous la brutale occupation israélienne et la négation des libertés dont la plupart des gens jouissent dans le monde. J’ai été arrêté par les autorités israéliennes pour le simple fait de participer à des manifestations pacifiques exprimant des objections à la politique israélienne d’apartheid. Les universités palestiniennes souffrent de l’occupation israélienne, notamment du manque de liberté de mouvement, et de l’incapacité à faire venir des professeurs et des étudiants de l’étranger (Israël leur refuse régulièrement un visa).

Des dizaines de règles édictées par les militaires essaient de rendre l’éducation impossible, notamment en empêchant l’importation de matériel éducatif de base. A Gaza, c’est encore pire puisque ses universités subissent un état de siège. Une étudiante de l’Université de Bethléem a été kidnappée à un barrage militaire et envoyée à Gaza, quelques mois avant d’obtenir son diplôme.

Où est la liberté académique quand Israël bombardait des universités, dont la faculté des sciences à Gaza ? Où est la liberté de parole avec 7 millions de réfugiés, 60% d’entre eux ayant moins de 18 ans et environ 20% étant en âge d’aller à l’université et la grande majorité d’entre eux se voyant nié le droit à une vie normale, sans parler de celui de suivre des études dans une université ? Israël a même fermé à plusieurs reprises les deux universités où j’enseigne (Bethléem et Birzeit) pour des périodes de temps prolongées, et dans un cas même pendant des années.

Mon travail est de créer un environnement où nos jeunes peuvent prospérer et se développer. Voilà pourquoi nous avons également fondé le musée d’histoire naturelle de la Palestine et l’Institut de la biodiversité et la durabilité (PalestineNature.org). Notre devise est le respect : le respect pour nous-mêmes, le respect des autres, le respect de la nature.

IP : Sans nous perdre dans le débat de nommer ou non Intifada, le soulèvement actuel de la jeunesse palestinienne contre l’occupation israélienne, pensez-vous que cette révolte était prévisible et inscrite dans l’ensemble des mobilisations de ces dernières années ?

MQ : Aucun autre peuple dans les 100 dernières années n’a enduré une période de colonisation, d’occupation et de nettoyage ethnique aussi longue (cela a commencé en 1917 avec l’occupation britannique après la Déclaration Balfour et l’Accords Sykes-Picot). Le nettoyage ethnique s’est développé à grande échelle en 1948 et au-delà.

Aujourd’hui, 7 millions d’entre nous, Palestiniens, sont des réfugiés ou des personnes déplacées. Durant cette centaine d’années, nous avons connu une douzaine de soulèvements (vagues de résistance ou Intifadas déclarées). Cela est naturel (pour exemple, il y a eu 14 de ces vagues de soulèvement sous l’Apartheid en Afrique du Sud). En fait, ce qui est surprenant, c’est combien patiente, pacifique et paisible est restée la grande majorité des Palestiniens dans des circonstances aussi horribles.

IP : Dans un contexte régional et international apparemment extrêmement défavorable, les luttes palestiniennes, en particulier dans les territoires occupés, ne baissent pas d’intensité, bien au contraire. Quels enjeux, quels espoirs et quelles visions les animent puisque, au plan des solutions à la question palestinienne, nous sommes devant ce qui peut sembler une absence de perspective ?

MQ : Cela fait 22 ans qu’a été lancé le processus d’Olso de pacification, resté en échec à cause de forces géopolitiques opposées aux droits de l’homme et placées dans la ligne d’intérêts impériaux et sionistes. Certains nous dirons que nos choix sont ou étaient limités.

Le Professeur Edward Saïd a par le passé écrit : « Qui pose maintenant les questions existentielles sur notre avenir en tant que peuple ? La tâche ne peut pas être laissée à une cacophonie de fanatiques religieux et de moutons dociles et fatalistes… Nous sommes à l’aube d’une sorte de bouleversement qui laissera très peu de choses debout et dangereusement peu de monde même pour se souvenir, exceptée de la dernière injonction qui plaide pour l’extinction. Le moment n’est-il pas venu d’exiger et de formuler collectivement une alternative véritablement arabe à cette catastrophe sur le point d’engloutir notre monde ? ».

C’était il y a de cela 13 ans et la catastrophe est en train d’engloutir le monde (y compris les terres des pays occidentaux).

Il est tentant pour certains de perdre la foi dans la possibilité de la libération et de la justice, 132 ans depuis l’installation de la première colonie sioniste et 65 ans après la Nakba en 1948. Dans les années 60, il y avait une expression dans les luttes pour les droits civiques : « Libérez votre esprit et votre âne suivra. » Il est sûr que quand nous libérons nos esprits, beaucoup d’options se présentent à nous, en dépit de la tentative de nos oppresseurs de nous convaincre que nos choix sont inexistants, sauf de crier des slogans vides.

Sûrement, nous en tant que peuple, nous pouvons décider d’une feuille de route pour aller de l’avant. Quelles sont nos options en dehors d’user de slogans creux ou de céder au défaitisme ? C’est-à-dire, à l’écart des politiques actuelles qui consistent à entretenir des discussions ou négociations sans fin, et en position de faiblesse ?

Les autres options ne sont pas magiques ni nouvelles ; beaucoup les ont déjà présentées dans des perspectives claires et dans d’innombrables études. Pourquoi ne pas rétablir la charte originale de l’OLP [Organisation de Libération de la Palestine] pour libérer toute la Palestine ? Pourquoi ne pas démocratiser l’OLP pour qu’elle représente vraiment 12 millions de Palestiniens autour du monde ? Pourquoi s’obstiner à vouloir supprimer la résistance, à refuser de s’engager dans une résistance populaire massive dans l’ensemble de la Palestine historique ? Pourquoi ne pas s’engager dans la résistance dans des régions en dehors de la Palestine ? Pourquoi ne pas viser les sociétés et les intérêts sionistes dans le monde entier par des campagnes de boycotts économiques et même de sabotage ? Pourquoi ne pas dénoncer et confronter le réseau des lobbyistes sionistes qui soutiennent les crimes de guerre et le contrôle sioniste [sur la Palestine] ?

Pourquoi ne pas s’engager dans des campagnes éducatives et médiatiques de dénonciation tout autour du monde ? Pourquoi ne pas établir des alliances avec de puissants pays qui pourraient fournir la protection ou l’appui, comme la Chine, la Russie ou le Brésil ? Pourquoi ne pas favoriser la campagne de boycott, de désinvestissement et de sanctions ? Pourquoi ne pas agir par les agences internationales comme la Cour Internationale de Justice pour amener les criminels de guerre israéliens devant les juges et pour contester l’adhésion d’Israël à l’ONU et à tous ses agences ? Pourquoi ne font-ils pas tout ce qui précède et encore plus ?

Il n’y a que deux voies possibles en ce qui nous concerne : la voie de la résistance et du combat qui amène la paix, ou la voie bien trop connue « de la raison du plus fort » qui n’a fait que produire des cycles de conflits, de vengeance, et d’extrémisme.Tous les conflits sont provoqués par l’avidité d’une minorité au détriment de la majorité (c’est le cas du complexe militaro-industriel).

Mais quand vous additionnez la religion et les technologies modernes avec leurs armes permettant l’extinction de masse, ce pourrait devenir une question existentielle pour notre espèce.

IP : Y a-t-il rupture entre la jeunesse de Palestine et les organisations politiques « traditionnelles », que ces dernières soient dans l’OLP ou en-dehors de l’OPLP ? Y a-t-il nécessité d’un nouveau cadre politique et organisationnel, et conduit par de nouveaux représentants et dirigeants ?

MQ : Oui. La rupture vient du fait que les leaders autoproclamés ont abandonné la jeunesse et abandonné le projet national durant ces 20 dernières années. Ce fut un résultat délibéré du processus d’Oslo. Et oui, la nouvelle direction est en train d’émerger chez les jeunes et les femmes de Palestine. Je suis très optimiste.

IP : Le mouvement actuel est profondément « à la base ». Mais cette force n’est-elle pas dans le même temps sa faiblesse ? Que peut en effet apporter un mouvement populaire privé de direction politique et donc d’une claire vision stratégique ?

MQ : Je discute dans mon livre Une histoire populaire de la Résistance palestinienne (disponible en plusieurs langues) l’erreur de penser que des « Leaders » dirigent les mouvements. Les mouvements populaires et de base font apparaître des leaders charismatiques et non l’inverse.

IP : L’existence de l’Autorité palestinienne (AP), qui est une survivance du processus d’Oslo, est-elle un frein au développement des luttes en Palestine ? Quelles seraient à votre avis les conséquences d’un effondrement de l’AP, que ce soit par un rejet populaire ou par décision de l’occupant ?

MQ : Israël et les États-Unis ne permettront pas l’effondrement de l’Autorité palestinienne, car elle agit aujourd’hui comme un sous-traitant pour l’occupation.

IP : Pensez-vous que les ainsi-nommés « Palestiniens de 1948 » jouent un rôle plus important aujourd’hui dans la lutte des Palestiniens pour la reconnaissance de leurs droits nationaux ? Voit-on les prémisses d’une unification de fait des Palestiniens vivant en Palestine de 48 (ce qui est aujourd’hui nommé « Israël ») avec ceux des Territoires occupés (Cisjordanie et la bande de Gaza) et de la Diaspora ?

MQ : Je pense réellement que le prochain soulèvement sera dirigé par des Palestiniens à l’intérieur de la Palestine de 1948.

IP : Dans le contexte terriblement bouleversé du Moyen-Orient, avec l’apparition de fractures de type sectaire directement encouragées et entretenues par l’intervention occidentale et qui mettront des années à se résorber, quelle est selon vous la place de la question palestinienne ? Reste-t-elle centrale ?

MQ : L’histoire est dynamique et non statique, et elle n’est pas appréciée des politiciens partisans du statu quo. Nous avons vu l’évolution des politiques dans l’Empire ottoman, depuis le soutien au sionisme jusqu’à son rejet. Nous avons vu des changements dans les politiques britanniques en réponse à la révolution palestinienne de 1936 et des pressions permanentes, même récemment, lorsque le Parlement britannique a voté contre le projet d’aller attaquer la Syrie sur ordre d’Israël.

Et nous avons vu la puissance de la résistance dans la période 1987-1991, contestant à la fois la complaisance des dirigeants de Tel-Aviv et de ceux installés en Tunisie [l’OLP en exil]. Certes, nous pouvons aussi tirer des leçons sur les limites de la puissance militaire, que ce soit au Vietnam dans les années 1960 ou en Irak en 2003, ou au Liban en 2006 ou dans la bande de Gaza en 2008.

Plus récemment, nous pouvons constater des changements et des reculs importants dans les questions traitant de la Syrie et de l’Iran. Le projet sioniste d’origine avait opté pour le contrôle de toute la zone située entre l’Euphrate et le Nil. Pourtant ici, 130 ans plus tard, la zone située entre le Jourdain et la Méditerranée est à peu près à parité entre les Israéliens juifs et les Palestiniens.

Lorsque la déclaration Balfour a été publiée en 1917, il y avait 650 000 Palestiniens vivant en Palestine ; aujourd’hui, ils sont près de de 6 millions. Assurément, ce n’est pas un scénario désespéré. Alors que notre existence avait été niée, le drapeau palestinien flotte à présent autour de la Palestine, même à l’intérieur de la ligne verte.

Assurément, ce ne doit pas être au prix de drapeaux palestiniens plaqués sur les uniformes de la Sécurité palestinienne [police de l’Autorité palestinienne] empêchant les Palestiniens de résister, ou comme toile de fond avec des drapeaux israéliens et américains dans d’interminables négociations. Martin Luther King a posé la question suivante : « Le peureux pose la question – est-ce risqué ? L’opportuniste pose la question - est-ce de bonne politique ? Le vaniteux pose la question - est-ce populaire ? Mais la conscience pose la question - est-ce juste ? Et il arrive un moment où il faut prendre une position qui est ni sûre, ni de bonne politique, ni populaire, mais il faut la prendre parce qu’elle est juste ».

IP : Qu’attendez-vous du mouvement international de solidarité avec la Palestine, surtout en cette période ? Quelles devraient être ses priorités et en particulier la place de la campagne pour le Boycott, le Désinvestissement et les Sanctions ?

MQ : En réponse à un projet colonial clairement affiché et à partir de 1880, les Palestiniens se sont engagés dan des centaines de formes de résistance, la grande majorité d’entre eux n’étant pas armés. Dans la vaste gamme des formes de résistance populaire (non armée), étaient toujours proposés les campagnes pour le boycott, les désinvestissements et les sanctions (BDS). BDS est apparu parce que les colonisateurs normalement ne s’associent pas avec les indigènes et se tiennent à distance d’eux. Le mouvement s’est accéléré sous la domination britannique de la période 1918-1948 en particulier lors de la grande révolte de 1936-39.

Entre 1948 à 1967, la résistance, y compris les activités BDS, ont diminué tandis que la lutte de la Palestine a été abandonnée à des politiciens ineptes, y compris les dirigeants de la Ligue arabe qui avaient décidé après 1948 des sanctions qui étaient essentiellement restées verbales.

Les années 1960 ont vu une renaissance des mouvements populaires, y compris pour le BDS, et concomitantes avec la création de l’OLP et l’échec des régimes arabes en 1967. BDS a concentré encore plus d’énergie après le soulèvement de 1987-1991. Le mouvement a subi un recul significatif avec le processus d’Oslo qui a normalisé Israël à la fois localement et internationalement jusqu’à un degré significatif.

Le soulèvement de 2000-2005 a transformé le paysage et cela a été suivi par un appel à l’action de la société civile en juillet 2005 et par le document du Caire en décembre 2009. Au cours des dix dernières années, des étapes importantes ont été franchies et des campagnes BDS ont été lancées avec succès. Les tendances actuelles suggèrent que la campagne BDS ici comme en Afrique du Sud, aura un impact important en poussant à la fin de la ségrégation (l’hafrada israélienne ou apartheid). Alors que les actions pour le boycott et le désinvestissement s’accélèrent, les sanctions sont à l’horizon.

Le même genre de solidarité internationale a aidé à éliminer l’apartheid en Afrique du Sud (bien que beaucoup de travail reste à faire là aussi). Il n’y a aucune utopie et la paix n’est pas une destination mais une route que nous avons choisie dans notre vie. Beaucoup de militants du monde entier choisissent cette route. Nous voyageons ensemble.

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* Mazin Qumsiyeh est l’auteur de « Sharing the Land of Canaan » et de « Une histoire populaire de la Résistance palestinienne ». Il enseigne au sein de l’université de Bethléem et dirige le Musée Palestine d’Histoire Naturelle et l’Institut palestinien de biodiversité et durabilité : http://palestinenature.org

Du même auteur :

- Les Israéliens tuent les civils palestiniens dans une totale impunité - 8 décembre 2015
- 29 novembre, Journée Internationale de Solidarité avec la Palestine - 30 novembre 2015
- Chronique palestinienne - 28 novembre 2014
- La Palestine de 2015 en quelques chiffres - 27 juin 2015
- John Kerry organise un théâtre de l’absurde à Amman - 23 novembre 2014
- Une histoire populaire de la Résistance palestinienne - 21 avril 2014

13 décembre 2015 - Traduction :Info-Palestine.eu - Lotfallah


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