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Il n’y a pas de « crise en Islam », seulement la paresse intellectuelle de prétendus « historiens »

dimanche 29 novembre 2015 - 07h:53

Ramzy Baroud

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Nous sommes loin d’une « crise en Islam », mais d’un conflit politique qui finira par définir l’avenir de la région pour plusieurs futures générations.

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Au cours de l’émission BBC This Week, l’historien Tom Holland a peiné à contrer l’argument selon lequel le soi-disant Etat islamique ne devrait pas s’appeler « l’État islamique ».

La logique de Holland au cours de l’émission a paru plus philosophique, traitant de la dialectique et la logique du langage, et difficilement située dans un correct contexte historique.

Ses commentaires répondaient à l’objection du Premier ministre britannique David Cameron quant à l’utilisation par la BBC de la dénomination « État islamique ». Cameron préfère EIIL, qui signifie « État islamique au Levant », ou le cynique qualificatif « soi-disant », placé avant la phrase.

Bien que Holland affirme que la protestation de Cameron quant à l’utilisation de l’expression « État islamique » est surtout une de principe, il n’est pas d’accord avec le Premier ministre. En déniant à l’« EI » le droit d’employer la locution, Cameron, selon Holland, reproduit la stratégie d’ « EI » de refuser toute authenticité islamique à leurs ennemis musulmans, les décrivant comme des « hérétiques ». Selon Holland, Cameron joue le même jeu que l’« EI ».

Cependant, dans un article publié en mars dans le New Statesman, Holland essaie de prouver ses propres qualifications en tant qu’« historien » en fouillant dans l’Histoire, ou dans une version sélective de celle-ci. Sa prise sur l’histoire islamique m’a parue de nature étrangère, enrobée de ce qui paraît être une authentique référence, mais dépourvue d’une authentique connaissance des valeurs essentielles et du sens de l’Islam ainsi que de l’esprit de son message.

« Le problème auquel font face les autorités religieuses orthodoxes du monde musulman est, cependant, très semblable à celui qui a confronté l’Église catholique au 16e siècle », écrit-il. « Très semblable », dit-il, mais il fait une démonstration bien faible de son affirmation lapidaire.

Dans l’émission de la BBC, il conclut avec une autre affirmation sans fondement, terminant avec la fracassante remarque que l’ « Islam » passe par une « crise ».

Pour quelqu’un qui s’est élevé contre la simple demande de Cameron qu’on applique le « soi-disant » qualificatif avant « État islamique », tout en déclarant qu’il y a une crise au cœur de l’Islam – une religion qui prend ses racines dans une culture de plus de 1400 ans et se manifeste au travers de nombreuses cultures et territoires dans le monde entier - Holland devrait modérer ses propos.

L’Histoire, avec toutes ses complexités, ne peut être isolée du présent, compte tenu des remous politiques actuels. Pour être qualifiée d’ « Histoire », elle ne devrait pas servir de décor à de sournoises idées politiques prétendant représenter des faits historiques, simplement parce que les émules de Holland peuvent utiliser d’anciennes références historiques et les vendre à leur public comme étant d’authentiques analogies .

J’ai trouvé particulièrement révélateur que les opinions de Holland sur l’Histoire sont empruntées à d’anciennes sources comme l’Islam ancien, le Christianisme au 16e siècle, etc. mais faillent à examiner une histoire plus immédiate - et beaucoup plus pertinente - qui a rendu possible l’émergence du soi-disant « État islamique ».

Il est impossible que Holland n’ait su, ou tout au moins reconnu qu’il y a un rapport entre les interventions militaires occidentales au Moyen-Orient, surtout en Irak en 2003, et l’émergence des groupes jihadistes dans la région.

Ignorer complètement la croissance graduelle de l’« EI » à partir des premiers groupuscules fondamentalistes qui ont inondé l’Irak suite à l’invasion américano-britannique, se transformant en la force armée qu’il est devenu, est une gaffe catastrophique pour quiconque prétend connaître l’Histoire.

Alors que le sectarisme existe dans les sociétés musulmanes, comme dans tous les autres groupes religieux dans d’autres sociétés, c’était Paul Bremer, gouverneur américain de l’Irak, qui avait initié l’actuelle violence sectaire dans la région quand il avait lancé sa campagne de « dé-Ba’athisation » de l’Irak en mai 2003. Cela a provoqué l’éradication de tous les influents composants du parti baathiste en Irak, le démantèlement de l’armée ainsi que de chaque volet des institutions étatiques.

Cela a mené à la réduction de toutes formes d’influence sunnite dans le pays, préparant ainsi la mainmise des groupes chiites, incluant les nombreuses milices chiites qui continuent de constituer l’essentiel de l’armée irakienne.

Absent du discours de Holland et de celui d’autres « historiens » est le rôle de Tony Blair, l’ancien Premier ministre britannique qui, bien qu’étant généralement peu aimé par le grand public, continue de se mêler de politique et de douteuses tractations. Blair était le plus proche allié de George W. Bush, le président américain. Ensemble, ils ont transformé l’Irak en un pays de massacres, où le sang continue de couler.

Bien sûr, Holland n’est pas le seul à promouvoir le vocable « crise de l’Islam ». Il était et reste au cœur de la discréditée pensée néo-conservatrice. Le but de telles revendications est surtout de rejeter toute responsabilité concernant le chaos régnant au Moyen-Orient et de carrément blâmer les acteurs locaux pour les malheurs de leurs pays.

Un tel discours ne fait pas que dégager les USA, le Royaume-Uni et les autres de toute responsabilité ; cela les positionne en victimes d’une guerre menée par les musulmans et de leurs propres crises de religions et de sectes.

« La croissance continue d’un fondamentalisme islamique violent et anti-occidental est l’un des défis qui définissent notre époque », a écrit Mark Mardell sur le site internet de la BBC (2 juillet 2015). L’ « EI » écrit-il, contrôle de vastes territoires en Syrie et en Irak et a plus que de simples emprises en Libye, au Yémen et au Nigéria.

Bien que Mardell ait donné tous les mots-clés nécessaires pour placer la croissance de l’ « EI » dans un contexte approprié, il ne la comprend toujours pas.

Qu’ont en commun l’Irak, la Syrie, la Libye et le Yémen ? L’Irak et la Libye ont tous deux subi deux massives guerres occidentales et la Syrie et le Yémen sont martyrisées sous une incessante intervention de l’Occident. La guerre en Irak a amené al-Qaida - devenu EI - au pays ; la guerre en Libye a partagé le pays entre des centaines de milices hors de tout contrôle et armées par l’Ouest, et ainsi de suite. Voyez-vous la logique ?

Mais Mardell ne se préoccupe pas du tout de cela car il est, comme Holland , occupé à se battre avec une terminologie hors de propos : « Et il me semble que dès que l’on se préoccupe de l’exactitude des noms dont les peuples appellent leurs organisations, nous serons constamment obligés d’émettre des jugements de valeur. La Chine est-elle réellement une ’République populaire’ ? »

Bien que Mardell ne soit pas un « historien » mais un « présentateur, » un homme des médias devrait au moins être au courant de certaines questions d’actualité qui ont un rapport direct avec son sujet.

Une telle question d’actualité, le Printemps arabe, ouvrait la possibilité de mettre fin à la radicalisation de la jeunesse arabe en leur proposant une ouverture démocratique qui ne voyait pas de contradiction entre d’un côté l’Islam et la démocratie, et une opportunité économique de l’autre.

Mais chacune de ces expériences a été écrasée par la force des armes, laissant la petite Tunisie se battre pour sa démocratie naissante contre les recrues de l’« EI » et ses commanditaires.

L’idée derrière la violence consiste à détruire toute possibilité de voir un mariage harmonieux entre l’Islam politique, et la démocratie et le soi-disant « État islamique » est le démon déchaîné contre les forces de la modération et de la modernité dans la région.

Nous sommes loin d’une « crise en Islam » mais plus proches d’une lutte politique qui, en fin de compte, définira l’avenir de la région pour plusieurs futures générations.

* Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias, auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr. Son site personnel : http://www.ramzybaroud.net

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8 juillet 2015 - CounterPunch - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.counterpunch.org/2015/07...
Traduction : Info-Palestine.eu - Jean Cartier


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