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Rencontre avec Fouad al-Khuffash, ancien prisonnier, président du centre Ahrar

vendredi 27 novembre 2015 - 11h:35

Elsa Grigaut

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Fouad al-Khuffash a la responsabilité d’Al Ahrar, Centre pour les études sur les prisonniers et la défense des droits humains.

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Fouad al-Khuffash, responsable de l’organisation al-Ahrar - Photo : Julia Bentayeb

« J’étais directeur général au ministère palestinien des prisonniers entre 1999 et 2007. Mais, pour des raisons politiques, j’ai quitté mon poste. J’ai ensuite créé le centre Ahrar pour les droits de l’Homme et d’études sur les Prisonniers. J’ai moi-même été emprisonné sous le régime de la détention administrative (1) car j’étais engagé dans le soutien aux prisonniers. A ma libération, je souhaitais me mettre au service de ceux qui sont resté captifs.

Il existe des rapports, des textes qui évoquent les prisonniers mais, ce qui m’intéresse, c’est la prise en considération de l’être humain, des sentiments de celui qui est incarcéré.

Vous savez, les prisonniers ne se considèrent pas comme des héros, ils souhaitent surtout que le monde extérieur connaisse leur vie quotidienne et prenne conscience de la souffrance découlant de la séparation avec leurs familles.

Leurs sentiments, leurs émotions doivent être connus de tous.

Entre 2007 et 2010, j’ai écrit plusieurs articles à ce sujet, notamment un intitulé « La taxe des sentiments ». J’ai été publié par le journal Al Quds, sur le site internet du centre et plusieurs autres sites relatifs à la défense des prisonniers.

Il y a le cas d’un prisonnier qui m’a beaucoup marqué, c’est celui d’Amjad Qabaha (2), un médecin qui a écopé d’une peine de dix-huit ans et qui a vu sa fille, née après son arrestation, pour la première fois après deux ans et demi d’incarcération. J’ai également écrit sur ce que peuvent ressentir les prisonniers lors d’un décès dans leur famille alors qu’ils ne peuvent pas assister aux funérailles.

Il faut aussi comprendre l’importance d’avoir des photos des membres de la famille quand on est emprisonné. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point c’est précieux. Les prisonniers sont des êtres humains avant tout !

Depuis quelques années, à travers les articles publiés, je crois que la société palestinienne commence à comprendre ce que peuvent ressentir les détenus.

Israël a une propagande efficace pour salir l’image des prisonniers palestiniens en les faisant passer pour des criminels.

Moi je clame qu’ils ont le cœur pur.

Le centre Ahrar s’est développé par le biais des articles que nous publions. Pour écrire sur le sujet des prisonniers palestiniens, il n’est pas nécessaire d’être un écrivain. Les réseaux sociaux et l’ensemble des médias sont aussi des outils très précieux.

J’ai commencé à évoquer les tortures infligées aux prisonniers palestiniens en 2011.
Il faut savoir que les Israéliens sont de véritables ingénieurs de la torture. Des psychologues travaillent sur les techniques de torture à utiliser pour faire souffrir les prisonniers.
En prison, tout est étudié pour faire souffrir, cela va de la couleur des murs de la cellule, souvent noire ou grise, à l’irrégularité des murs conçue pour que l’on ne puisse pas s’adosser en passant par la lumière très forte.

Les portes lourdes des cellules accentuent aussi la sensation d’étouffement et donnent l’impression d’être dans un tombeau.

Les conditions des visites des familles font partie des mauvais traitements infligés aux prisonniers. Les membres de leur famille sont fouillés, humiliés. Les femmes et les bébés n’échappent pas à la règle. On leur demande de s’asseoir, de s’accroupir, de se relever, de passer sous un portique électronique (dont l’administration pénitentiaire peut déclencher la sonnerie pour faire perdre du temps).

Les Israéliens élaborent des stratégies pour détruire psychologiquement les personnes. Je me souviens que l’un de leurs dirigeants avait déclaré : « nous voulons transformer les prisonniers palestiniens en fromage suisse périmé impropre à la consommation ».

Les tortures psychologiques et physiques commencent dès l’arrestation car celle-ci est toujours violente. Le prisonnier a les yeux bandés, les mains et les pieds ligotés et sa famille est terrorisée.

Les questions commencent dans la jeep qui amène le prisonnier au centre d’interrogatoire.
Le détenu voit un médecin militaire qui détecte tous les points faibles de la personne. Puis, ces informations sont transmises aux militaires en charge de l’interrogatoire afin qu’ils sachent comment torturer la personne arrêtée.

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Palestiniens kidnappés par les troupes israéliennes d’occupation

Les premières vingt-quatre heures sont très violentes. Les Israéliens utilisent tous les moyens possibles pour obtenir des informations. On peut citer, entre autres :

- Lors de l’interrogatoire, le prisonnier est nu, il est attaché, suspendu par des cordes.
- La torture de la chaise incurvée, la personne y est accrochée pendant des heures.
- Les coups, notamment sur les zones naturellement sensibles du corps.
- La privation de sommeil : le prisonnier peut être interrogé pendant 20 heures d’affilée par seize personnes différentes. Il est ligoté à une chaise minuscule, comme celle pour les enfants. Les Israéliens diffusent une musique à un volume très élevé au point que le prisonnier ne s’entend pas hurler. Souvent cette musique reste dans sa tête des mois durant. Le prisonnier ne sait pas où il est détenu et perd la notion du temps.
- La méthode du « secouement ». Un soldat secoue extrêmement violemment le détenu, un autre chronomètre pour aller jusqu’à la limite de la perte de connaissance.
- Les menaces, en particulier celle d’arrêter un membre de la famille du détenu.

Par exemple, ils arrêtent la mère d’un détenu et l’amènent dans la salle d’interrogatoire pour obliger la personne à se confesser.

Chaque cas est différent, la durée de l’interrogatoire est variable.

Plusieurs d’entre nous sont décédés lors d’interrogatoires.

Les gens à l’extérieur se demandent souvent comment les prisonniers peuvent être si patients. Prenez par exemple le cas d’Abdallah Barghouti (3) qui a été en cellule d’isolement pendant onze années. C’est simplement parce qu’il a foi en son combat qu’il n’est pas devenu fou.

Parmi les moyens de résistance des prisonniers palestiniens pour obtenir des améliorations concernant leurs conditions d’incarcération, il y a la grève de la faim.

Il existe trois types de ce mode de lutte :

- La grève de la faim pour demander l’amélioration des conditions de détention.
- La grève de la faim pour des raisons politiques. Par exemple, durant un conflit à l’extérieur.
- La grève de la faim individuelle.

Je me souviens de l’une d’entre elles, débutée en avril 2012. Il faut savoir que ce genre de modalité d’action demande beaucoup d’organisation. Celle-ci a été pensée six mois avant son lancement. J’ai été libéré quelques jours avant cela, j’étais donc chargé d’assurer la communication à l’extérieur.

La devise était : vivre pour la dignité.

Chaque grève de la faim des prisonniers palestiniens a un slogan.

A l’époque dix-huit détenus étaient en cellule d’isolement et la principale revendication de cette action était que l’administration pénitentiaire mette un terme à cela.

La grève a porté ses fruits cette fois-là.

Il y a eu plusieurs grèves de la faim depuis le début de l’occupation sioniste. Entrer dans ce genre de lutte est une décision très difficile, mais cela signifie que la dignité est plus importante que la vie. Les héros seuls peuvent choisir la liberté de mourir avec dignité.

Dix prisonniers en sont morts.

Le 24 avril 2014, une nouvelle grève de la faim a débuté. Elle a été portée pendant soixante-trois jours par les prisonniers qui étaient en détention administrative (1).

Les prisonniers palestiniens exigeaient la fin de cette politique. Tous les facteurs de réussite étaient réunis :

- le sumud des prisonniers (4).
- le soutien populaire à l’extérieur.

Mais il y a eu la mort des trois colons (5) et la guerre à Gaza, ce qui n’a pas permis à la revendication d’aboutir. Cependant, c’est une réussite car ils ont prouvé à l’occupant à quel point ils étaient déterminés.

Depuis ces deux événements les prisonniers affiliés au Hamas ont vu leurs conditions d’incarcération se dégrader.

En juin 2014 :

- Plus de visite des avocats.
- Plus de promenade.
- Plus de visite des familles.
- Réduction des cantines (6)
- Plus de télévision.
- Plus de radio.

Un mois plus tard, tout n’est pas revenu à la situation antérieure. Les prisonniers issus du Hamas n’ont le droit qu’à trois chaînes de télévision (contre seize auparavant).

Les cantines (6) sont passées de 1300 shekels (environ 308 euros) à 400 shekels (environ 95 euros) par mois.

L’été dernier, la guerre ne permettait pas de négocier quoi que ce soit avec les administrations pénitentiaires.

Mais il y a quelques mois, les prisonniers du Hamas ont demandé des améliorations notamment concernant le temps de visite des familles et l’accès aux chaines de télévision. Des promesses ont été faites avant les élections israéliennes mais cela n’a toujours pas abouti.

Aujourd’hui, la division politique interne du pays affecte aussi la détermination des prisonniers. Nous appelons toutes les organisations à prendre contact avec nous, à nous aider dans notre lutte pour le droit des prisonniers palestiniens.


2500 arrestations depuis octobre 2015

100 femmes (âgées de 15 à 61 ans) et 500 enfants.
250 détentions administratives (1) (dont 3 enfants et 1 femme).
114 martyrs.
Les arrestations massives de ces dernières semaines entraînent une surpopulation carcérale.
Le centre Ahrar se dit particulièrement inquiet du traitement infligé aux enfants par l’occupant. Aucun d’entre eux n’a pu recevoir de visite ni même des vêtements.
Les administrations pénitentiaires israéliennes leur ont seulement fourni les uniformes de prisonniers adultes. Les mineurs sont traités de la même façon que les adultes : arrestation violente, pieds et mains ligotés, violence physique et morale.
Durant les interrogatoires, l’occupant menace l’enfant de s’en prendre à sa mère ou ses sœurs si celui-ci ne parle pas.
Plusieurs d’entre eux ont été menacés d’agression sexuelle : les interrogateurs malmènent l’enfant tour à tour, lui enlèvent son pantalon tandis que d’autres regardent ses réactions sur les caméras de surveillance.
Quand le stress est à son paroxysme, un interrogateur approche l’enfant de façon plus douce et lui demande de signer des aveux écrits en hébreu, langue que le mineur ne comprend pas dans la plupart des cas.
Évidemment, aucun avocat n’est présent durant l’interrogatoire.


Notes :

(1) Détention administrative : cette procédure judiciaire est utilisée par les Israéliens afin de détenir des Palestiniens sans motif ni jugement pendant une durée indéterminée. Les raisons de ces incarcérations ne sont jamais révélées au prisonnier ou à son entourage et bien évidemment, aucun avocat ne peut avoir accès au dossier du détenu. Au début de ce type d’incarcération, les administrations pénitentiaires israéliennes font savoir au « détenu administratif » qu’il est enfermé pour une durée de trois mois.
A la fin de cette période, l’ordonnance peut être renouvelée pour une durée identique et ce, à l’infini. La détention administrative est une forme de torture psychologique utilisée dans le but de briser l’individu et de lui ôter l’esprit de résistance. Cette procédure est héritée du mandat britannique en Palestine avant 1948 et permet d’emprisonner des années sans procès toute personne.
Le traitement des « détenus administratifs » contrevient non seulement aux Droits de l’Homme internationaux mais aussi aux dispositions de la Quatrième Convention de Genève. Sont violés : le droit de se défendre, le droit à être entendu publiquement et équitablement, le droit de faire appel, d’examiner les témoignages et la présomption d’innocence.

De plus, le droit humanitaire interdit le transfert de civils de territoires occupés vers le territoire de l’Etat occupant. Le droit international interdit la détention administrative car elle est arbitraire. Elle bafoue la quatrième convention de Genève, visant à protéger les civils des territoires occupés et interdisant la détention arbitraire comme moyen de contrôle sur une population.

(2) : Article à venir.

(3) Abdallah Barghouti : né en 1979, il est l’un des commandants de la branche armée du Hamas : les Brigades Izz al-Din al-Qassam. À la fin de 2001, Barghouti a été arrêté par les forces de sécurité préventives de l’Autorité palestinienne sur les ordres du président palestinien Yasser Arafat pour implication présumée dans une opération de résistance à Jérusalem.
Suite à une détérioration des relations entre l’Autorité palestinienne et Israël en janvier 2002, le leader du Fatah Marwan Barghouti a fait pression Jibril Rajoub, chef des forces de sécurité de l’Autorité Palestinienne, à libérer Abdullah Barghouti. Il a ensuite été arrêté par Israël en mars 2003. En 2004, il a été condamné soixante sept fois à la perpétuité, c’est la plus lourde condamnation dans l’histoire d’Israël.

(4) Sumud : il n’existe pas de traduction exacte pour ce mot. Il évoque la persévérance dans l’adversité, la résistance et la patience.

(5) Le 12 juin 2014, trois colons disparaissaient en Cisjordanie. L’armée d’occupation se lança à leur recherche et pendant plusieurs jours, l’occupant intensifia sa répression dans toute la Cisjordanie (environ 1000 arrestations, fermeture des checks-points, contrôles accentués, incursions quotidiennes, entre autres). La situation n’avait jamais été aussi tendue en Cisjordanie depuis la fin de la seconde intifada.
Le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou affirma aussitôt qu’« Israël [tenait] l’Autorité palestinienne pour responsable de la sécurité des trois disparus ». Puis l’occupant accusa le Hamas d’être responsable de la disparition des trois colons. Ce dernier s’est toujours défendu de toute implication.
Fin juin, les corps des trois colons ont été retrouvés.
Quelques jours plus tard à Jérusalem, Mohammad Abu Khdeir, un adolescent palestinien fut enlevé par trois colons avant d’être brûlé vif.
Le 8 juillet 2014, Israël se lança dans l’opération militaire « Bordures protectrices » contre la bande de Gaza tuant 2.016 personnes dont 541 enfants et 250 femmes et détruisit des quartiers entiers.

(6) Cantine : chaque détenu possède un compte alimenté par les familles, quand elles peuvent se le permettre. Celui-ci est géré par l’administration pénitentiaire israélienne. Ce petit pécule permet aux prisonniers d’acheter des produits alimentaires de base et d’hygiène vendus dans un magasin au sein de la prison.
Les gardiens de prison interdisent quand bon leur semble l’accès à cette « épicerie ».

* Elsa Grigaut, journaliste indépendante, a écrit plusieurs livres concernant la Palestine. « Femmes de Naplouse emprisonnées en Israël » (2011), « Vivre sous l’occupation » (2012), « Palestiniennes ! » (2013) et « Réfugiés » (2014).
Email : lille-naplouse@laposte.net

Avril 2015 - Propos recueillis par Elsa Grigaut


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