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Oubliez Daesh ! C’est l’humanité toute entière qui est en jeu

samedi 28 novembre 2015 - 06h:55

Ramzy Baroud

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L’avenir du genre humain est menacé : soit nous vivons ensemble dignement, soit nous continuons à périr séparément, tribus en guerre et nations affligées.

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Mosoul, 2003 - Soldat des troupes d’invasion américaines, menaçant de tuer un civil irakien blessé - Photo : AP/Wally Santana

Je me souviens encore de l’air suffisant qu’il arborait, puis de ses remarques prosaïques qui ont fait éclater de rire les journalistes occidentaux.

« Je vais maintenant vous montrer une photo de l’homme le plus chanceux d’Irak, » dit le Général Norman Schwarzkopf, surnommé « Stormin’ Normam » ( « Norm la Tempête ») , lors d’une conférence de presse courant 1991, tandis qu’il projetait une vidéo montrant l’explosion par des bombes états-uniennes d’un pont irakien, quelques secondes après que le chauffeur irakien eut réussi à le franchir.

Mais ensuite, une invasion et une guerre bien plus injustes suivirent en 2003, après un siège d’une décennie qui a coûté à l’Irak un million de ses enfants et son économie toute entière.

Elle marqua l’abandon de la raison et dissipa toute illusion passée selon laquelle les Etats-Unis seraient l’ami des Arabes. Non seulement les Américains ont détruit la pièce centrale de notre expérience civilisationnelle et collective qui embrassait des millénaires, mais ils ont pris plaisir à nous avilir par la même occasion.

Leurs soldats ont violé nos femmes avec une délectation évidente. Ils ont torturé nos hommes, et posé avec les cadavres mutilés sur des photos souvenirs afin de prolonger pour l’éternité notre humiliation ; ils ont massacré notre peuple, qu’ils ont justifié en termes éloquents comme étant des dégâts collatéraux nécessaires et inévitables. Ils ont fait sauter nos mosquées et nos églises, et ont refusé d’admettre que ce qui a été infligé à l’Irak au cours d’une vingtaine d’années pouvait constituer des crimes de guerres.

Puis, ils ont étendu leur guerre jusqu’où les bombardiers états-uniens pouvaient aller ; ils ont torturé leurs prisonniers qu’ils avaient embarqués à bord de très grands navires, argumentant de façon rusée que la torture dans les eaux internationales ne constitue pas un crime ; ils ont suspendu leurs victimes à des croix et les ont photographiés pour leur future distraction.

Leurs animateurs, spécialistes des médias, intellectuels et philosophes ont fait carrière sur notre dos, à nous disséquer, nous déshumaniser, à dénigrer tout ce qui nous est cher ; ils n’ont épargné aucun symbole, aucun prophète, aucune tradition, aucune valeur ni aucun principe moral. Lorsque nous avons réagi et protesté de désespoir, ils nous ont blâmés encore plus pour notre rigidité nous empêchant de percevoir l’humour de notre chute ; ils ont utilisé nos cris de colère pour souligner davantage leur sentiment de supériorité et notre infériorité imposée.

Ils ont prétendu que c’était nous qui avions tout initié. Mais ils ont menti. C’est le sentiment surdimensionné, inconditionnel de leur propre importance qui leur a fait désigner le 11 septembre 2001 comme le début de l’histoire. Tout ce qu’ils nous ont fait, toutes les expériences coloniales et le massacre illimité de l’homme à peau sombre, de l’homme noir, de n’importe quel homme ou femme qui ne leur ressemblait pas ou ne défendait pas leurs valeurs, n’avait aucune espèce d’importance.

Les millions qui sont morts en Irak ne furent pas considérés comme formant un contexte pertinent à une compréhension historique du terrorisme ; en fait, le terrorisme s’est identifié à nous ; la notion même de terrorisme, ou violence infligée à des civils innocents à des fins politiques, est soudain devenue un trait totalement arabe et musulman.

Rétrospectivement, le massacre des Vietnamiens, des Coréens, des Cambodgiens, des Palestiniens, des Libanais, des Égyptiens, des Sud-Américains, des Africains par les États-Unis, l’Occident et Israël n’a pas été condamné. Pourtant, lorsque les Arabes ont essayé de résister, il a été estimé qu’ils étaient les instigateurs de la violence, les messagers de la terreur.

En outre, ils ont mené de colossales expériences démographiques et sociales en Irak qui depuis ont été étendues à tout le Moyen-Orient. Ils ont dressé leurs victimes les unes contre les autres : les chiites contre les sunnites, les sunnites contre les sunnites, les Arabes contre les Kurdes ; et les kurdes contre les Turcs. Ils ont appelé cela de la stratégie, et se sont félicités pour un travail bien fait en prétendant se retirer d’Irak.

Ils ont méprisé les conséquences que pouvait avoir l’interférence dans des civilisations qui ont évolué sur des millénaires.

Lorsque leurs expériences ont mal tourné, ils ont blâmé leurs victimes. Leurs animateurs, spécialistes des médias, intellectuels et philosophes ont envahi les scènes publiques pour informer le monde que l’erreur vitale qu’avait commise l ‘administration Bush était d’avoir supposé que les Arabes étaient prêts pour la démocratie et que, contrairement aux Japonais et aux Allemands, le sang, la chair et les larmes des Arabes étaient de nature différente.

Pendant ce temps, les meilleurs des hommes arabes étaient violés dans leurs prisons, kidnappés en plein jour, torturés à bord de grands navires dans les eaux internationales, où le droit ne s’appliquait pas.

Quand les États-Unis et leurs alliés ont affirmé avoir quitté la région, ils ont laissé derrière eux des nations ensanglantés, paupérisées qui pansaient leurs plaies et qui cherchaient leurs morts sous les décombres dans des paysages divers et macabres.

Et pourtant, les Américains, les Britanniques, les Français et les Israéliens continuent d’organiser leurs élections démocratiques avec au centre des débats la question de savoir qui va nous frapper le plus durement, nous humilier le plus, nous donner la leçon la plus inoubliable et, dans leurs émissions de fin de soirée ils raillent notre douleur.

Alors, nous nous sommes levés comme des herbes folles dans le désert, nous nous sommes multipliés, et sommes descendus dans les rues de Rabat, Bagdad, Damas, et le Caire, appelant à la révolution. Nous voulions la démocratie pour nous mêmes, pas celle de Bush entachée de sang ; nous voulions l’égalité, le changement et des réformes et un monde dans lequel Gaza ne soit pas régulièrement détruit par Israël et les enfants de Derra puissent protester sans être abattus ; où les dirigeants ne posent pas telles des divinités et se félicitent des provisions illimitées d’armes que leurs bienfaiteurs occidentaux mettent à leur disposition.

Notre étions en quête d’une vie où la liberté n’était pas synonyme de canot instable traversant la mer vers des horizons incertains où l’on nous traite comme des déchets humains dans les rues des contrées occidentales.

Cependant, nous avons été écrasés, pulvérisés, emprisonnés, brûlés, battus et violés et une fois de plus, on nous a dit que nous n’étions pas encore prêts pour la démocratie, pas prêts à être libres, à respirer, à exister ne serait-ce qu’avec une once de dignité.

Nous sommes encore un grand nombre à nous battre honorablement pour nos communautés. Mais d’autres ont été gagnés par le désespoir : ils ont pris les armes et le sentier de la guerre, combattant tous ceux qu’ils considèrent comme des ennemis, qui étaient nombreux.

D’autres ont sombré dans la folie, perdant tout sens d’humanité, se vengeant en croyant tragiquement que l’on peut rendre la justice en faisant à autrui ce qu’il vous a fait. Ils furent rejoints par d’autres qui avaient pris la direction de l’Occident, pour certains fuyant la misère de leur patrie, mais ce qu’ils avaient trouvé, l’ostracisme, le racisme, le manque d’égards, et le sentiment de supériorité suprêmement suffisant dont les accablent leurs anciens maîtres, défigurait leur utopie.

C’est maintenant un cercle vicieux, et peu sont ceux qui semblent prêts à remettre en cause les conquêtes en Irak et au Vietnam du général Schwarzfopf – à l’attitude suffisante, et qui amusait les journalistes occidentaux – pour savoir ce qui est vraiment allé de travers.

Ils refusent toujours d’admettre les faits historiques, la plaie palestinienne béante, les révolutionnaires égyptiens dévastés et l’esprit de nation des Irakiens détruit, les rues baignées de sang en Libye et toutes les effroyables conséquences des guerres terroristes menées par l’occident, et ses politiques étrangères avides de domination et de pétrole qui ont fait voler en éclats le Berceau de la Civilisation, comme jamais auparavant.

Toutefois, cette violence ne touche plus seulement les Arabes, bien que les Arabes et les musulmans demeurent les plus nombreux récipiendaires de ses horreurs. Lorsque les militants engendrés par les États-Unis et leurs alliés, se sentirent dos au mur, ils se sont déployés aux quatre coins de la planète, tuant des innocents et criant le nom de Dieu en rendant leur dernier souffle.

Dernièrement, ils sont venus s’attaquer aux Français, un jour après avoir fait exploser les Libanais, et quelques jours après les Russes ; et, encore avant ça, les Turcs et les Kurdes, et, simultanément, les Syriens et les Irakiens.

A qui le tour ? Personne ne le sait. Nous persistons à nous dire que « ce n’est qu’une transition » et que « tout ira bien une fois que la poussière sera retombée ». Mais les Russes, les Américains et tous les autres continuent de bombarder, chacun soutenant qu’il bombarde les bonnes personnes pour les bonnes raisons pendant que, sur le terrain, tout le monde tire sur ceux qu’ils estiment être l’ennemi, le terroriste, qualificatif souvent redéfini.

Pourtant, peu de gens prennent la parole pour reconnaître notre humanité partagée et notre statut de victimes.

Non – ne vous attendez pas toujours à ce que les initiales EI vous apportent l’explication de tout ce qui va de travers. Ceux qui ont orchestré la guerre en Irak et ceux qui alimentent la guerre en Syrie et arment Israël ne peuvent pas être disculpés.

Le point crucial est le suivant : soit nous vivons ensemble dignement, soit nous continuons à périr séparément, tribus en guerre et nations affligées. Il ne s’agit pas seulement de bombardements aveugles – notre humanité, en fait, l’avenir même du genre humain est en jeu.

* Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias, auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr. Son site personnel : http://www.ramzybaroud.net

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24 novembre 2015 - The Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.palestinechronicle.com/f...
Traduction : Info-Palestine.eu - MJB


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