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Les enfants d’Hébron : « Tout le monde a peur »

lundi 16 novembre 2015 - 06h:07

Matthew Vickery

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Les affrontements entre les forces israéliennes et les Palestiniens à Hébron sont très traumatisants pour les enfants, disent les spécialistes.

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"La seule chose que je veux, c’est jouer sans avoir peur, comme le font [les enfants des colons]", dit Saed Seider - Photo : Al-Jazeera/Abed al-Qaisi

Hébron, Cisjordanie occupée – Au début de la journée d’école, les élèves de l’école Tariq bin Ziyad à Hébron s’attardent devant le bâtiment de briques blanches, discutant avec leurs copains et jouant au football.

Les adolescents ne semblent pas pressés de rentrer en classe. Les échanges opposent amicalement les supporters du Real Madrid à ceux de Barcelone ou concernent des plaisanteries sur les membres de la famille restés à la maison.

Soudain, quelques secondes plus tard, les élèves se précipitent vers les portes de l’école – mais ce n’est pas sa sonnerie qui les a fait bouger.

On peut entendre le bruit sourd, maintenait familier, d’une grenade lacrymogène tirée sur la route à 150 mètres de là. Quelques vingt autres grenades suivront, saturant l’air de gaz blanc.

Les élèves s’entassent dans le bâtiment aussi vite qu’ils le peuvent. Ceux qui sont à l’arrière crient frénétiquement aux autres d’avancer plus vite, le gaz est suffocant.

« Chaque jour, des nuages de gaz planent au-dessus de notre école, » dit le directeur, Rawhay Shukrie. Les grenades lacrymogènes et le bruit perturbent nos élèves tous les jours.

Le gaz irrite les yeux et rend la respiration difficile. Il n’est pas rare pour ceux qui sont gravement touchés de s’évanouir.

« Tout ceci nous affecte tous – les élèves, leur apprentissage, notre enseignement, » explique M. Shukrie.

Les enseignants essaient de maintenir une espèce de rythme quotidien mais doivent pouvoir réagir rapidement en fonction des événements extérieurs. Des cours doivent être annulés et les récréations déplacées ou raccourcies.

L’école et son environnement, zone urbaine d’écoles, de magasins et de d’habitations, se trouvent à proximité de la partie de la vieille ville sous contrôle israélien, qui abrite environ 500 colons illégaux. Ces dernières semaines, cette zone a vu un accroissement significatif des incursions de l’armée israélienne et de la violence de la part des soldats et des colons.

« Nous ne pouvons rien faire, dit M. Shukrie. « Nous ne pouvons que faire entrer rapidement les élèves dans les salles de classe, essayer de les maintenir en sécurité, les calmer et puis nous occuper des élèves qui se sont évanouis à cause du gaz. »

Premiers secours psychologiques

L’escalade de la violence en Israël et dans les territoires occupés a fait 77 morts palestiniens et 10 israéliens ces dernières semaines. Un tiers environ des Palestiniens sont morts ici à Hébron.

D’après Natalia Garcia, directrice des activités de santé mentale à Hébron pour Médecins Sans Frontières (MSF), les évènements récents ont fait payer un lourd tribut psychologique aux habitants de la ville. S’il y a toujours eu des tensions dues au fait que des soldats, des colons et des Palestiniens vivent si proches les uns des autres, la situation s’est dégradée au cours du mois écoulé – frappant durement les enfants notamment, dit-elle.

« Les gens ont plus peur maintenant qu’il y a un mois, » explique Mme Garcia. « Il y a eu des incidents causés par l’armée, même à l’intérieur des écoles. Nous avons dû en gérer les conséquences – en terme de traumatisme chez les enfants. »

« Les établissements scolaires doivent maintenant apporter les premiers secours psychologiques à leurs élèves. »

Ceci prend la forme de séances d’assistance psychologique immédiates, où on encourage les enfants à exprimer leurs sentiments par le biais de dessins et par la reconstitution des évènements, dit-elle.

« L’anxiété est plus grande. Certains enfants présentent des signes de repli sur soi ou de colère accrue, comme moyens de faire face à ce qu’ils vivent et à ce dont ils sont les témoins. »

Chez certains enfants, cette anxiété se manifeste par la peur de sortir ou de rencontrer des gens ; chez d’autres elle s’exprime par des accès de fureur dirigée contre la famille et les amis.

« Ils nous haïssent »

Tandis que la journée d’école tire à sa fin, un groupe d’enfants âgés de huit à quatorze ans, se rassemblent à l’entrée sud de la rue Shuhada. Ils sont venus pour jeter des pierres sur les soldats à proximité. C’est devenu une sorte de rituel au cours des dernières semaines.

La plupart des pierres sont loin d’atteindre les soldats, qui pour le moment ne bougent pas, arme en bandoulière, mais grenades lacrymogènes prêtes à l’emploi.

« Ils nous haïssent, » dit des soldats Mohammad, 10 ans. Il parle calmement, les yeux fixés au sol.

Des débris brûlés jonchent la route, des pierres sont éparpillées sur la rue, et l’odeur du gaz flotte toujours dans l’air.

« Ils font ce qu’ils veulent, » dit-il, levant soudainement les yeux et projetant sa voix. « Ils viennent chez nous, et ils peuvent emmener qui ils veulent ; ils peuvent nous tuer. Ils m’emmèneront moi et mes frères s’ils le veulent. »

Il semble s’attarder sur cette pensée.

« Je veux jouer comme eux »

D’après Mme Garcia, des parents ont cessé d’envoyer leurs enfants à l’école de peur qu’ils ne se fassent blesser ou tuer s’ils quittent la maison ; les enfants eux-mêmes ont peur.

« Il y a juste trois semaines, j’allais au magasin (quand) ils (les soldats israéliens) ont commencé à tirer. Quand j’ai entendu les coups de feu, j’ai commencé à courir aussi vite que je pouvais, » dit Saed Seider, 11 ans du secteur Dabuya d’Hébron.

Il semble se repasser l’incident dans la tête et il a l’air secoué.

« J’ai commencé à pleurer. Je pensais que quelqu’un s’était fait tuer. Après quelques minutes, j’ai découvert que quelqu’un venait de mourir. »

Saed Seider a les yeux tristes et fatigués qui démentent sa jeunesse.

Il y a quelques semaines, il a été détenu par des soldats pendant quatre heures, les yeux bandés il a emmené dans un centre de détention de l’armée. Il y pense tous les jours, mais n’a toujours aucune idée de la raison pour laquelle ils l’ont emmené.

« Tous les jours, je les regarde [les enfants des colons] s’amuser. Ils jouent au basket et au foot. Il y a toujours un soldat avec eux, » dit Saed Seider. « La seule chose que je veux c’est jouer, jouer sans m’en faire – comme eux. »

Mme Garcia explique que le traumatisme psychologique fait faire des cauchemars aux enfants. Certains parmi les plus jeunes ont commencé à faire pipi au lit, ajoute-t-elle.

« Il y en a beaucoup qui veulent maintenant dormir dans la même chambre que leurs parents parce qu’il pourrait y avoir une incursion de l’armée israélienne à n’importe quel moment. »

Des écoles ont aussi rapporté que des soldats ont tiré des grenades lacrymogènes et des grenades assourdissantes dans des salles de classe, ont effectué des raids pendant les jours de classe – comme dans l’école al-Hajj Zid Jaber dans le secteur d’Hébron Wadi al-Nasara, où des soldats sont entrés de force dans l’école et ont commencé à fouiller les enfants à la recherche de pierres – et que de nombreux élèves ont été envoyés à l’hôpital pour avoir été au contact de gaz lacrymogène.

« Laissé mourir sur place »

A Hébron, MSF a dû quintupler son aide depuis le début d’octobre pour faire face au traumatisme croissant. L’organisation a traité approximativement 500 personnes dans la première moitié du mois dernier, et il y a encore des secteurs auxquels ses médecins ne peuvent accéder à cause des affrontements en cours et des graves restrictions à la liberté de circulation.

De nombreux habitants disent qu’ils ont maintenant peur de se déplacer dans certaines parties de la ville ou de se déplacer seuls.

« Tout le monde a des problèmes de sommeil. Nous gardons un œil sur les infos ; tout le monde est inquiet, » dit Issa Amro, directeur de l’organisation contre la colonisation, Youth Against Settlements [Jeunes contre les implantations]

M. Amro dit qu’il a vu des soldats abattre un jeune Palestinien près de chez lui il y a une semaine, bien que l’homme n’ait pas semblé représenter une menace. « Ils l’ont laissé mourir sur place. C’était encore un adolescent. »
L’incident lui fait craindre pour sa propre vie, dit M. Amro.

« La vie à Hébron le mois dernier vous fait craindre les colons, craindre les soldats – parfois vous ne voulez pas sortir de chez vous, » poursuit-il. « Si vous entendez dire que quelqu’un a été abattu, tout le monde commence à appeler la famille, à appeler la maison, pour savoir s’ils sont sains et saufs ou non. Tout le monde a peur. »

« Quand les enfants ne sont pas à la maison, nous craignons qu’ils ne reviennent jamais. Nous avons peur pour nos enfants, notre famille. Nous ne nous sentons pas en sécurité en ce moment. »

* Matthew Vickery est journaliste freelance, spécialisé dans le Moyen-Orient et travaillant pour de nombreux médias internationaux.

10 novembre 2015 - Al Jazeera - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.aljazeera.com/news/2015/...
Traduction : Info-Palestine.eu - MJB


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