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Dans une guerre sans fin contre le terrorisme, nous sommes tous voués à devenir des Palestiniens

jeudi 3 septembre 2015 - 09h:55

Jonathan Cook

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Le nouveau livre de Jeff Halper fait la lumière sur l’industrie de l’armement et montre qu’Israël est à présent la nation-ressource pour les armées et les forces de police du monde entier. C’est « la guerre sécurocratique » ou la « pacification globale » .

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Jeff Halper menant une des tournées de l’ICAHD dans la zone E1, une zone de la Cisjordanie juste à l’extérieur de Jérusalem. Halper et d’autres accusent Israël d’y planifier la construction de colonies juives pour détruire tout espoir d’un Etat palestinien - Photo : J. Cook

Cela fait 18 ans que Jeff Halper est en première ligne du conflit israélo-palestinien, aidant à reconstruire les maisons palestiniennes des TPO démolies par Israël. Se préparant à quitter la direction du Comité contre la destruction de maisons (ICAHD), il publie un nouveau livre sur Israël.

La principale conclusion de Halper est dérangeante : Israël, dit-il est en train de mondialiser la Palestine.

Les recherches tous azimuts de cet ancien professeur d’anthropologie l’ont conduit à une expertise dans laquelle il ne se sent guère à l’aise : l’industrie de l’armement mondialisé.

Halper argumente qu’Israël profite – tant financièrement que diplomatiquement – des systèmes de contrôle qu’il a développés dans les Territoires occupés. Il exporte son savoir-faire aux élites mondialisées qui veulent protéger leurs privilèges de toute rival, externe ou interne.

Dans un monde censé être embourbé dans une "Guerre sans fin contre la Terreur"(*), nous pourrions bien être confrontés, tous, à un avenir de Palestiniens.

Le livre de Halper, intitulé « War Against the People » (La guerre contre le peuple), qui doit sortir en septembre, suggère qu’Israël présente une vitrine unique sur les développements récents les plus importants de ce qu’il appelle « la guerre sécurocratique ».

Sa thèse centrale lui a été inspirée alors qu’il tentait de comprendre pourquoi le petit Israël s’est retrouvé bien au-delà de son poids économique, politique et militaire. Comment Israël a-t-il une telle puissance – pas seulement aux USA et en Europe, mais, étonnamment, dans des régions aussi différentes que l’Inde, le Brésil et la Chine ?

Aucune des explications habituelles – culpabilité de l’holocauste, pouvoir des groupes de pression, ni même le développement du fondamentalisme chrétien – ne semble fournir une réponse complète.

La « pacification globale »

Zeev Maoz, un professeur de sciences politiques basé en Californie, a mis Halper sur une autre piste. « Il a observé que l’un des dogmes fondamentaux du mouvement sioniste était d’accrocher son wagon à une puissance dominante, en la servant », dit Halper. Les sionistes l’ont fait en recherchant le soutien britannique en Palestine mandataire. Une fois l’État créé, Israël a aidé les Français et les Britanniques à Suez en 1956, et après 1967 Israël a fait fonction de substitut US au Moyen-Orient pendant la Guerre froide.

Aujourd’hui, selon Halper, l’influence grandissante d’Israël reflète son positionnement au cœur d’une industrie « de la pacification mondialisée » qui croît comme un champignon, conseillant et assistant des militaires, des forces de police et des agences de sécurité nationales partout dans le monde.

Dans le monde d’après le 11 septembre, Israël est le roi de la sécurité - « Securityland » - comme le disait récemment un éminent analyste israélien. Et il est significatif qu’Israël commence à faire fructifier ses utilités en soutiens politiques et diplomatiques plus vastes, dit Halper, même si la communauté internationale est de plus en plus exaspérée par près de 50 ans d’occupation. De tels appuis, notamment dans une grande partie du monde arabe, restent souvent dissimulés.

Selon Halper, il faut actualiser la sombre prophétie du président étatsunien Dwight Eisenhower mettant en garde dès les années ’50 contre un « complexe militaro-industriel » déchaîné qui menaçait de devenir le pouvoir réel derrière la façade de la démocratie populaire. Il décrit l’émergence de ce qu’il appelle le complexe du « Missile » : la domination tous azimuts par les Etats-Unis et leurs alliés grâce à l’activité conjointe des militaires, de la sécurité intérieure, de la surveillance, du renseignement et de la violence légale.

Après avoir contrôlé les Palestiniens pendant des décennies, note-t-il, Israël est devenu un maître incontesté dans tous ces domaines. Il se sert des Territoires occupés comme d’un laboratoire géant pour développer et tester de nouvelles idées, technologies, armes et tactiques.

Une superpuissance de l’armement

Quand nous le rencontrons à son domicile à Jérusalem-Ouest, Halper tient à souligner qu’il ne fait qu’esquisser les grandes lignes de la nouvelle industrie mondialisée de la pacification menée par les Etats-Unis. Ce faisant il s’est avancé en terrain largement inconnu. Des journalistes, des analystes et des chercheurs universitaires ont reculé devant les recherches nécessaires, préférant se cantonner dans leurs étroites spécialités.

Halper, lui, s’intéresse à une analyse de perspective générale, qui établit des liens. Procéder ainsi l’a obligé à explorer des territoires peu familiers, à lire des textes cruciaux en matière d’études sécuritaires, à étudier de près les ouvrages d’experts en terrorisme, et à rencontrer des généraux médaillés.

Halper souligne qu’Israël consacre 8 % de son PIB annuel à la chose militaire, soit environ deux fois plus que les dépenses par habitant des Etats-Unis. Malgré sa taille, Israël possède davantage d’aéronefs militaires que n’importe quel pays européen.
Israël a quatre des 100 premiers fabricants d’armes au monde, et il se range parmi les 10 premiers pays marchands d’armement – selon certaines évaluations il se place en 4ème position. L’Indice global de militarisation a couronné Israël comme la nation la plus militarisée de la planète et ce chaque année depuis 2007. Au mois de mai, Israël a reçu un nouvel hommage, le titre de « cybersuperpuissance », puisque les entreprises vendent près d’un dixième de la technologie informatique et des techniques de sécurisation des réseaux dans le monde.

Cette focalisation d’Israël sur les systèmes militaires et d’armement l’a mis en relations militaires officielles avec130 pays, dont beaucoup de dictatures connues pour violer les droits de l’homme. Des rapports laissent entendre qu’il est engagé dans des accords plus douteux et plus secrets encore avec d’autres régimes.

Ce mois-ci les nations Unies ont révélé qu’Israël viole un embargo occidental sur les armes en vendant de l’armement au Sud-Soudan, alimentant la guerre civile qui y fait rage. Des critiques suggèrent également que des conseillers et des entraîneurs [militaires] israéliens opèrent clandestinement au Sud-Soudan.

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Les armes d’Israël telles que dévoilées dans le film documentaire "The Lab" de Yotam Feldman : ici le "Cornershot", une arme qui peut tirer derrière tout coin de rue [gumfilms]

La fin des guerres conventionnelles

Mais le vrai talent d’Israël, dit Halper, a été d’exploiter le nouveau filon de la « guerre sécurocratique ».

« Les guerres entre états appartiennent largement au passé » observe-t-il. « Dans le nouveau style de guerre, les jets F-35 et les armes nucléaires sont beaucoup moins utiles. Ce dont on a besoin maintenant, ce sont les compétences qu’Israël développe depuis un siècle de « contre-insurrection » contre les Palestiniens. Israël est LE pays à qui s’adresser quand il s’agit de guerre sécurocratique ».

Le besoin de ce type de guerre s’est fait sentir après l’attaque étatsunienne contre l’Irak en 2003, note-t-il. Les guerres conventionnelles interétatiques comprennent habituellement trois phases : les préparatifs opérationnels, l’attaque réelle, et l’issue.

Mais l’Irak, - de même que l’Afghanistan auparavant – a montré une quatrième phase : le besoin de stabilisation et de maintien de la paix consécutif au changement de régime.

L’industrie de la pacification qui prospère depuis le 11 septembre se répand vers l’ouest, note Halper. Comme les militaires se chargent de bien des missions relevant des forces de police, dans des guerres à l’étranger comme l’Irak et l’Afghanistan, une fois rentrée, la police se militarise plus que jamais. On a du mal à distinguer la police de Ferguson de ses compatriotes de l’armée US en Irak.

« Ce à quoi nous assistons, c’est à la montée de l’État de sécurité humaine – une interminable « guerre de la terreur », un monde en permanent état d’urgence. Les murs en dur traditionnels entre la police et l’armée, entre agences de renseignement intérieur et extérieur – entre FBI et CIA si on veut - s’écroulent ».

Des flics guerriers

Pour les élites qui voient le danger rôdant à chaque coin de rue, Israël a la réponse : ce qu’il appelle « le flic guerrier ». Pendant des décennies Israël a fait opérer des forces telles que la Police des frontières, ainsi que des services de renseignement comme le Shin Bet, dont les zones de responsabilité opérationnelles ne sont pas limitées par des distinctions entre Israël et les Territoires Palestiniens Occupés.

« Israël a créé le modèle bien avant que l’armée et la police ne collaborent, et à présent il est en excellente posture pour entraîner le monde entier » conclut Halper.

Ce point a été mis en exergue cette semaine encore puisque le gouvernement israélien a annoncé qu’un ancien officier vétéran de l’armée Gal Hirsch, allait devenir le chef des forces de police nationale d’Israël.

Quel est le véritable enjeu ? Les USA et l’Europe n’essaient-ils pas de se défendre contre de réelles menaces terroristes ?

Halper croit qu’il est important d’examiner ces développements dans un contexte plus large : le système capitaliste mondial.

D’après lui ce n’est pas une coïncidence si les Etats-Unis discourent sur les menaces de terrorisme mondialisé au moment même où la prospérité et le pouvoir se sont déterritorialisés, créant un archipel réservé aux intérêts des élites, et qui s’étendent depuis certaines parties des USA et de l’UE jusqu’à Singapour et aux Iles Vierges.

Les sociétés transnationales ont besoin de corridors sécurisés pour le flux de capitaux et de travailleurs, argue-t-il, tandis que le reste du monde peut bien dégénérer en déserts et en bidonvilles. Le souci est de maintenir un ordre social favorable au capitalisme alors que de grands pans du globe se paupérisent et que les migrants tentent d’échapper à leur situation désespérée.

C’est là qu’Israël intervient. L’endroit où il a développé ses idées et les a testées, ce sont les Territoires occupés, dit Halper. Le contrôle de Gaza, par exemple, fournit un modèle à d’autres états concernés par la surveillance intérieure, la sécurité des frontières, la guérilla urbaine, les menaces d’émigration et bien plus encore.

« En ce sens, les Palestiniens sont pour Israël une ressource importante. Sans les Territoires occupés, Israël serait une Nouvelle-Zélande. Ce serait une destination touristique, pas une puissance régionale ».

« Une place à la table de l’OTAN

L’industrie israélienne de l’armement ne vise pas uniquement à faire de l’argent. « Elle place Israël à table avec d’autres pays de l’OTAN ». Israël conduit des exercices militaires avec l’OTAN, et aide à développer des drones Watchkeeper pour les Européens. Il a aussi des liens de plus en plus étroits, dit Halper, avec des régimes qui sont ostensiblement ses ennemis, comme l’Arabie saoudite. « Les Saoudiens financent le Califat (ISIS), dès lors comment expliquer leur alliance avec Israël ? Le commun dénominateur, c’est la politique sécuritaire. Peu de pays ont autant d’intérêts convergents qu’Israël et l’Arabie saoudite. »

Quand les Saoudiens ont dévoilé l’Initiative arabe pour la Paix en 2002, dit Halper, ils offraient, en échange de la fin de l’occupation, la reconnaissance par le monde arabe d’un Israël devenu la puissance hégémonique régionale.

L’utilité d’Israël est-elle payante sur le plan diplomatique ?

Selon certains indices elle l’est de plus en plus. The Economist notait récemment que l’Inde, soutien de longue date des Palestiniens, faisait partie le mois dernier des 5 pays du Conseil onusien des Droits Humains s’abstenant de voter une résolution qui critiquait Israël pour sa conduite à Gaza l’été 2014, lors de l’agression de 51 jours qui a tué plus de 500 enfants. Selon le magazine, les autorités israéliennes croient qu’une communauté internationale qui est de plus en plus dépendante de leurs armes finira par réduire leur vulnérabilité au mouvement de boycott BDS.

Halper souligne que le Nigéria, un autre pays devenu dépendant des armes israéliennes, a lui aussi récemment trahi son soutien traditionnel aux Palestiniens. En décembre dernier le Nigéria sauvait Israël et les Etas-unis d’un grand embarras, quand il a voté au Conseil de Sécurité de l’ONU contre une résolution palestinienne exigeant la fin de l’occupation. Les Etats-Unis craignaient d’avoir à prononcer leur veto.

Halper souligne que les Etats-Unis sont toujours le plus grand marchand d’armes au monde et qu’ils ont encore de la marge. Mais dans sa précipitation à remplir les niches, Israël met en lumière le véritable objectif de l’industrie de l’armement : non pas la sécurité mais la pacification.

Si vous appelez cela « sécurité », vous clôturez le débat. Qui ne désire pas la sécurité ? Mais quand vous le recadrez en termes de « pacification », les buts véritables deviennent bien plus clairs.

(*)Selon l’idéologie orwellienne de l’administration Bush. G.W. Bush

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* Jonathan Cook a obtenu le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Il est le seul correspondant étranger en poste permanent en Israël (Nazareth). Ses derniers livres sont : "Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the to Remake the Middle East" (Pluto Press) et "Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair" (Zed Books). Voici l’adresse de son site : http://www.jonathan-cook.net.

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29 août 2015 - Middle East Eye – Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.jonathan-cook.net/2015-0...
Traduction : Info-Palestine.eu->/spip.php?art... - Marie Meert


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