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Banqueroute morale pour l’Italie et l’OTAN

mercredi 19 août 2015 - 09h:57

Ramzy Baroud

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Le 26 avril 2011, une réunion qui peut seulement être décrite comme sinistre a eu lieu entre l’ex-Premier ministre italien Silvio Berlusconi et l’ex-Président français Nicolas Sarkozy. La question la plus pressante discutée lors de la réunion de Rome était comment traiter les Africains immigrés.

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Juin 2015 - Migrants à catania, Sicile - Photo : AFP/Giovanni Isolino

Sarkozy, qui était sous la pression de son électorat de droite et d’extrême droite pour arrêter l’immigration provenant d’Afrique du nord (à la suite du soulèvement tunisien), voulait conclure un marché avec l’opportuniste dirigeant italien. En échange d’un accord italien de se joindre à une initiative française visant à renforcer le contrôle aux frontières (l’Italie étant accusée de permettre aux immigrés de traverser ses frontières et de se rendre dans le reste de l’Europe), la France, en échange, résoudrait des litiges importants à propos d’une série de prises de contrôle impliquant des sociétés françaises et italiennes.

Par ailleurs l’Italie obtiendrait le soutien de la France pour une nomination de l’économiste et banquier italien Mario Draghi, à la tête de la Banque Centrale Européenne (BCE).

Un autre point à l’ordre du jour était une participation italienne directe à la guerre contre la Libye, commencée par la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, puis ensuite soutenue par l’OTAN.

Initialement, Berlusconi hésitait à participer à la guerre mais certainement pas pour des raisons morales, comme le fait que la guerre était basée de façon délibérée sur une interprétation biaisée de la résolution 1973 datée du 17 mars 2011 du Conseil de Sécurité des Nations Unies. La résolution demandait « un cessez-le-feu immédiat », l’imposition « d’une zone d’exclusion aérienne » et l’emploi de tous les moyens, à l’exclusion de l’occupation étrangère, pour « protéger les civils ».

La guerre, cependant, a réalisé des objectifs totalement différents de ceux indiqués dans la résolution. Elle a imposé un changement de régime avec la capture sanglante et le meurtre du dirigeant libyen Muammar Al-Qaddafi, et a eu comme conséquence un massacre dans lequel des milliers de civils ont été tués et continuent de mourir en raison du chaos et de la guerre civile qui ravagent la Libye depuis lors.

Le revirement de Berlusconi avait peu à faire avec le bon sens mais beaucoup avec le pétrole et le gaz. Il faisait un numéro d’équilibriste. D’une part, environ un quart du pétrole de l’Italie était importé de Libye, en plus de presque 10% du gaz naturel, et déstabiliser la Libye pouvait interrompre les approvisionnements en énergies fossiles à un moment où l’Italie essayait désespérément de sortir de sa profonde récession économique.

D’autre part, voir la France (qui semblait tout à fait interventionniste, d’autant plus qu’elle est intervenue au Mali juste après la guerre contre la Libye) disposer de toutes les cartes en Libye pouvait être dévastateur pour l’Italie. « La prise de bec franco-italienne sur l’immigration s’ajoutait à des divergences importantes au sujet de la Libye, où le gouvernement romain s’est retrouvé entraîné dans une guerre qu’il aurait préféré éviter, craignant l’apparition d’un axe Paris-Benghazi qui gèlerait ses substantiels intérêts en pétrole et gaz libyens, » écrivait alors le Financial Times.

La réunion entre les deux chefs a préparé le terrain pour l’intervention de l’Italie, qui le 28 avril s’est à son tour lancée dans la guerre contre la Libye. De son côté la France a respecté sa part du contrat et le 1er novembre de cette même année, Mario Draghi remplaçait Jean-Claude Trichet en tant que président de la BCE.

Chacun a donc tiré son épingle du jeu, sauf la Libye qui a été détruite.

Il est difficile d’imaginer que Berlusconi, un politicien corrompu et qui inspire le dégoût même selon les pires normes de la politique italienne, puisse agir sur la base de n’importe quelle règle morale, seuls le motivant les gains et l’intérêt personnels. En effet, ni son « amitié » avec le dirigeant de longue date de la Libye, Qaddafi, ni les nombreux avantages et très larges bénéfices qu’il en a obtenus ne suffisaient pour qu’il honore son engagement de ne pas participer à une guerre qui clairement n’avait pas comme but de sauver des vies, mais de maintenir un accès aux approvisionnements énergétiques de la Libye.

Également intéressant est le fait que la résolution 1973 des Nations Unies a été défendue avant son vote comme un moyen de protéger les civils de Benghazi parait-il menacés d’un massacre imminent par l’armée libyenne. Indépendamment des réelles intentions de Qaddafi, la guerre de l’OTAN a eu comme conséquence une souffrance incalculable pour les civils libyens sur trois différents fronts.

D’abord, des milliers de Libyens ont été tués et blessés dans l’intervention de l’OTAN. En second lieu, la guerre a éclaté la Libye en une série de fiefs antagonistes, armés et soutenus par des puissances régionales et internationales. Les centaines de milices qui existent en Libye aujourd’hui ont privé des Libyens de tout sentiment de sécurité, et exposent la population civile à une guerre qui, apparemment, n’a aucune fin en vue. Enfin, les milliers de Libyens, ou les Africains qui ont par le passé considéré la Libye comme leur pays, se sont retrouvés à devoir se sauver de la guerre, utilisant tous les moyens de transport possibles. Ils sont des dizaines de milliers à avoir cherché refuge en Europe, alors que des milliers d’entre eux mouraient en essayant d’y parvenir.

Peu dans le gouvernement italien se soucient de se rappeler le rôle de leur pays dans la guerre contre la Libye. Cette guerre, en dépit des premières hésitations, a ensuite été embrassée avec le plus grand enthousiasme. Les réfugiés qui sont assez chanceux pour gagner les rivages de l’Italie, sont constamment diabolisés par les médias italiens et perçus comme une charge sur l’économie italienne toujours en difficulté. Ce qu’ils oublient, c’est que grâce au pétrole et au gaz libyens bon marché, l’économie italienne a été maintenue à flot pendant des années. Ces pauvres réfugiés ne sont pas autant une charge pour l’économie de l’Italie que l’Italie a été une charge pour la Libye et en réalité pour l’ensemble de l’Afrique.

La Libye a été colonisée par l’Italie de 1911 à 1943 et en a été chassée avec ses partenaires nazis allemands par la résistance locale et par la suite par les Alliés lors de la deuxième guerre mondiale. Ce n’est qu’en 1998 que l’Italie a présenté ses excuses pour les blessures infligées durant la colonisation du pays, le prix ayant été terriblement élevé en morts et en destructions. Pourtant, onze ans après, l’Italie censément pleine de remords bombardait la Libye une fois de plus pour assurer l’écoulement d’un pétrole bon marché et pour garder les immigrés et les réfugiés africains à distance.

La guerre sanglante de 2011 n’était en rien une exception. Quatre ans après cette guerre, l’Italie s’est mise à réclamer une nouvelle guerre en Libye, les objectifs fixés dans la première guerre n’ayant clairement pas été atteints : des immigrés et des réfugiés, en dépit de gros risques et d’un prix très lourd en vies humaines, continuent à se déverser sur l’Italie et les flux de pétrole et de gaz ont été perturbés par une guerre civile entre les alliés de l’OTAN. Mais il y a un autre facteur, selon Marianne Arens : « Les cliquetis de sabres à propos de la Libye servent aussi à détourner l’attention des tensions sociales et politiques croissantes » en Italie elle-même.

La relation entre la guerre et le défi que représente l’afflux des réfugiés, des immigrés et des demandeurs d’asile n’est être exagérée. Il est à la fois tristement ironique et regrettable que les milliers de réfugiés de guerre cherchent refuge dans les mêmes pays d’Europe et de l’OTAN qui ont directement (comme en Libye, en Irak, en Afghanistan) ou indirectement (comme en Syrie) contribué à la destruction et à la déstabilisation de leurs pays.

Même la Grèce, qui montre peu de patience ou de respect pour les lois humanitaires dans son traitement des milliers de réfugiés venus de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan par l’intermédiaire de la Turquie, a participé bien que dans un rôle mineur à la guerre en Libye (2011), et a fourni son assistance à la guerre conduite par les Etats-Unis contre l’Irak (2003).

Tandis que l’on peut fortement sympathiser avec la Grèce puisque celle-ci se trouve au bord de la faillite et vient juste de signer un accord avec l’UE qui pourrait maintenir le pays à flot pour les quelques mois à venir, les mauvais traitement des Syriens et des Irakiens innocents sont inimaginables alors que ces réfugiés bravent la mer pour échapper aux guerres atroces dans leur pays. Les Grecs, qui ont souffert de guerres terribles dans le passé, devraient plus que n’importe qui en avoir conscience. Les scènes des îles de Lesbos et de Kos sont déchirantes, pour ne pas dire plus.

Cependant, les pays qui devraient le plus être confrontés à leur responsabilité morale envers les réfugiés de guerre, sont ceux qui les premiers ont déclenché ces guerres.

Tandis que la Libye continue de sombrer dans le chaos et que la Syrie et l’Irak survivent au milieu d’énormes difficultés, la France et la Grande-Bretagne discutent le problème des réfugiés comme s’il s’agissait d’essaims de sauterelles et non de personnes innocentes transformées en victimes en grande partie par des guerres conduites par les Etats-Unis et l’Union européenne.

En attendant, les Etats-Unis, géographiquement à l’écart de la crise des réfugiés, semblent complètement indifférents aux scènes terribles des réfugiés désespérés, suppliant alors qu’ils sombrent avec leurs bateaux.

Ceux qui font la guerre devraient, au minimum, assumer une partie de leur responsabilité morale et prendre en charge les horribles conséquences que les conflits armés infligent à des peuples innocents. L’exemple italien montre comment les intérêts économiques bafouent la moralité, et pas un seul pays de l’OTAN, la Turquie incluse, n’est innocent.

Maintenant que la crise des réfugiés empire, il incombe à l’OTAN de traiter le problème au moins avec un minimum d’humanité et – si l’on peut dire - avec le même enthousiasme que celui manifesté pour les guerres dévastatrices de ces dernières années.

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* Ramzy Baroud est titulaire d’un doctorat à l’université d’Exeter, et journaliste international directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr. Son site personnel : http://www.ramzybaroud.net

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18 août 2015 – Ma’an news – Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.maannews.com/Content.asp...
Traduction : Info-Palestine.eu - Lotfallah


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