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Bagdad : une destruction organisée

dimanche 12 juillet 2015 - 07h:13

Cathy Breen

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Avant-hier j’ai reçu un mail d’une femme docteur irakienne de Bagdad en réponse à un bref message que je lui avais adressé pour le Ramadan.

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Jason Fudge, flickr -cc - Common Dreams

« Merci infiniment de vous souvenir de nous…En fait, la situation est la même pour ne pas dire pire. Nous avons le cœur brisé face à la destruction organisée de notre pays. Nous sommes la cible de criminels et de groupes qui arrivent de partout, même de l’Occident, qui assistent tous à cette tragédie. S’ils ne la soutiennent pas, ils n’en restent pas moins silencieux. Nous nous demandons bien quel péché nous avons pu commettre pour connaître ce sinistre destin. Il n’y a pas de mots pour dire ce qui se passe. »

Cette femme courageuse est toujours restée auprès des enfants gravement malades malgré l’exode des médecins dû aux enlèvements, aux assassinats et aux menaces pesant sur leur vie et celle de leurs familles. D’un ton triste, elle explique qu’un de ses frères a le cancer et qu’elle doit quitter les étudiants en médecine pendant quelques jours. Elle ajoute regretter que ceci arrive « au moment critique des examens. » Elle a elle-même survécu à un cancer. Sa mère et sa sœur aussi ont eu le cancer. Elles n’ont pas d’autre choix, dit-elle, que de tenir bon et tenter de survivre ;

Un autre de mes amis de longue date travaille dans le sud de l’Irak. Son travail arrive à terme. Il est loin de sa famille qui est à Bagdad et c’est dangereux pour lui de rester dans le sud. Mais il n’a guère le choix car il doit subvenir aux besoins de sa femme et de ses sept enfants. Il a déjà été victime d’une tentative d’assassinat à Bagdad et des maisons situées près de la sienne ont été bombardées. Toutes les nuits il y a des tirs et des explosions, des assassinats et des enlèvements. Rien qu’au cours de ce mois-ci, près de 200 personnes ont été tuées chaque jour en Irak.

Nous avons désespérément cherché un lieu sûr pour les y loger, sa famille et lui. S’ils pouvaient aller au Kurdistan, ils iraient grossir le nombre des trois millions de personnes déplacées à l’intérieur de l’Irak. S’ils pouvaient partir pour la Turquie, ils finiraient peut-être par obtenir le statut de réfugiés. Mais la vie y est chère. Ils ne parlent pas la langue du pays et ne sont pas autorisés à y travailler. Leur réinstallation pourrait prendre des années.

Nous avons reçu un mail de notre ami disant que sa femme avait pris la décision d’envoyer leur deuxième garçon, âgé de 16 ans, chez sa propre mère pour échapper aux enlèvements. « Deux garçons ont été enlevés avant-hier. » Appelons ce garçon Ali. Il doit passer des examens et la maison de sa grand-mère est plus proche de l’école. Lors de mon séjour de deux semaines dans cette famille en 2013, un des amis d’Ali, âgés de 12 ans, a été enlevé et n’a jamais été retrouvé.

Sa grand-mère accompagne Ali chaque jour à l’école et reste assise à l’ombre d’un mur jusqu’à ce qu’il termine son examen. Le père d’Ali écrit : « Elle est vieille et faible et il serait idiot de croire qu’elle pourrait le protéger. Elle ne peut même pas se protéger elle-même. Mais j’apprécie vraiment beaucoup son soutien. » Ali a dit à son père que sa grand-mère le mettait dans l’embarras car elle ne comprend pas les règles de l’examen. Elle essaie tout le temps d’entrer dans la classe d’examen pour lui donner de l’eau fraîche parce qu’il fait très chaud.

Le premier jour, le directeur l’a autorisée à le faire. Mais, un autre jour, elle a voulu à nouveau entrer pendant l’examen. Et cette fois-là, ce n’était pas pour lui donner de l’eau. Elle avait fait cuire un coq et elle a dit aux enseignants qu’il fallait qu’il mange bien pour réussir son examen ! Ali était un peu en colère mais l’amour qu’il lui porte « lui a fait oublier la gêne ressentie. » Il l’aime vraiment beaucoup car c’est la seule survivante de ses grands-parents.

Ali se plaignait à son père de la chaleur insupportable, du manque de climatisation et des terribles moustiques. Il se sert d’une lampe à pétrole pour étudier la nuit. Son père lui a téléphoné et l’a encouragé à surmonter ses difficultés. Il lui a dit : « On n’a rien sans peine. » Ali a répondu : « Papa, du jour où nous avons ouvert les yeux sur cette vie, nous n’avons connu que la peine. »

Hier deux civils se sont fait tuer tandis qu’Ali et sa grand-mère approchaient de l’école. Cela s’est passé juste sous leurs yeux. Son père a envoyé un mail disant : « Ali n’a pas pu répondre correctement à l’examen parce qu’il a vu l’incident. Prions pour sa sauvegarde ! »

Notre ami et sa femme sont très inquiets pour leur aîné, âgé de 18 ans, car les miliciens viennent chez les gens chercher les hommes jeunes pour combattre Daech. Et ils les « prennent de force pour les envoyer au combat. » Sa mère s’est sentie obligée de se séparer de lui aussi bien qu’elle eût besoin de lui pour l’aider et garder la maison la nuit.

Mon ami a conclu par ces mots : « Cathy, on ne dort pas bien. Ne t’inquiète pas. La famille va encore bien. »

* Traduit de l’anglais par Christine Malgorn – Auteur de Syrie, mon amour. 1860, au cœur de la guerre oubliée, édition Harmattan, 2012 – Voir la vidéo (disponible sur Amazon) ; et de « Bienvenue au Shéol » paru en avril 2015 (disponible en numérique sur Amazon, et en format papier). Consultez son blog

27 juin 2015 - The Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.palestinechronicle.com/i...
Traduction : Info-Palestine.eu - Christine Malgorn


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