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La gauche occidentale : entre stérilité et slogans creux

jeudi 9 juillet 2015 - 08h:25

Ramzy Baroud

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Au cours de l’année, je me suis rendu compte que le terme de « gauche » n’est pas uniquement lié à une idéologie politique, mais aussi à un mode de pensée en grande partie repris par les intellectuels occidentaux auto-proclamés de « gauche » . Mon aversion n’a fait que grandir en intensité.

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Che Guevara / Marilyn Monroe. (Kate Stanworth, Argentina Independent

Mais cela n’a pas toujours été le cas.

Mon père était un communiste, ou du moins s’était-il ainsi nommé. Il avait lu les ouvrages traduits de grands penseurs communistes et socialistes, et il m’a transmis sa propre interprétation, me faisant imaginer ce à quoi une utopie socialiste pourrait probablement ressembler. Vivant dans un camp de réfugié privé de tout à Gaza, verrouillé à l’ouest par une mer partout fortement militarisée, et par diverses « zones mortelles » partout ailleurs, une utopie prolétaire était une grande idée, où les paysans et les travailleurs sans encombre conduisaient le monde.

Il y avait naturellement une raison qui rendait cet imaginaire particulièrement fort. Avant la mise en place de l’Etat israélien sur les ruines de la Palestine historique, la grande majorité des Palestiniens – soit l’essentiel des réfugiés après la guerre de 1948 - avaient été des fellahins, ou paysans. Après leur expulsion forcée vers des camps de réfugiés, privés de la terre à cultiver, ils s’étaient transformés en travailleurs bon marché, particulièrement après la guerre de 1967 où toute la Palestine s’est retrouvée colonisée par Israël. Aucune communauté au Moyen-Orient n’a éprouvé autant que les Palestiniens une telle pression historique dans un si court laps de temps.

Ma famille, comme de nombreuses autres, est passée du stade de paysans à celui de travailleurs salariés, cette évolution devenant partie intégrante de l’identité collective des réfugiés.

Tandis que le socialisme échouait à se concrétiser en Palestine, la pensée socialiste dominait, anti-élitiste et révolutionnaire à la base. Même ceux qui souscrivent à d’autres idéologies, dont la pensée islamique, ont été influencés d’une manière ou d’une autre par les premiers socialistes palestiniens.

Mais le socialisme révolutionnaire palestinien, à son apogée durant les années 60 et 70, était plutôt différent de la « gauche » que j’ai pu connaître en Occident. Cette dernière semblait plus isolée, prenant moins de risques, conduite par des groupes d’intellectuels et manquant d’initiative. Et elle était condescendante.

Ayant à peine dépassé la vingtaine d’années, je n’arrivais pas à comprendre comment un groupe de « militants de gauche » auto proclamé, qui pour l’essentiel existait à la marge des principaux courants politiques, avait l’audace de porter un jugement sur le choix des Palestiniens d’avoir recours à la lutte armée pour se défendre d’une occupation israélienne cruelle et violente, et s’affairait à discuter ce qu’était « une intervention humanitaire ».

Alors que les mouvements socialistes du sud, en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique du Sud encouraient de réels dangers pour imposer l’égalité sociale et une nouvelle vision politique, beaucoup en Occident offraient leur « solidarité », pourtant surtout réservée à eux-mêmes puisqu’ils exerçaient une hégémonie presque totale sur le discours politique socialiste.

Ils ont dominé et perfectionné leur vocabulaire et dicté les plates-formes d’où ont été tirées des idées exprimées avec la bonne terminologie, mais vides de toute signification pratique et à l’écart des situations concrètes.

Comme tous les autres, j’utilisais le même vocabulaire, parlant de colonialisme et d’impérialisme, d’hégémonie et de lutte des classes, sautant allégrement de l’Amérique du Sud, à l’Angola et à l’Afrique du Sud en passant par l’Indochine.
Mais beaucoup de lacunes dans cette compréhension parfaitement résumée du monde, me stupéfiaient.

Premièrement, je n’ai jamais compris pourquoi ceux qui parlent au nom d’une "gauche" mondiale sont jusqu’ici restés à l’écart du réel champ de bataille, et surtout engagés dans le seul « combat des idées ».

Deuxièmement, j’ai toujours trouvé étrange que tandis que ces militants de gauche sont supposés être des penseurs critiques, beaucoup de leurs gourous répètent à l’envie des idées éculées, adoptées comme s’il s’agissait de doctrines religieuses. « Où est le Gandhi palestinien ? » m’a-t-il été souvent demandé, comme si cette question inepte qui reflète plus d’ignorance que de volonté de comprendre, était un sujet de débat, toujours remis sur le tapis et répété sans aucune réflexion.

Troisièmement, j’ai rencontré beaucoup de ces gauchistes sans grande conscience des conflits internationaux qui n’impliquent pas directement une hégémonie occidentale. Pour exemple, beaucoup de conflits se déroulent en Afrique actuellement, au Congo, au Burundi, en République centrafricaine, au Soudan ou encore ailleurs. Presque aucun d’entre eux n’a été détecté sur le radar de cette gauche-là, tant que il n’y a aucun lien palpable avec des gouvernements ou des sociétés occidentales. Seulement dans ce cas, les vies des Congolais par exemple, seraient comptabilisées ; seulement alors les Soudanais deviendraient des « camarades » et quelques-uns d’entre eux seraient célébrés comme des héros tandis que d’autres seraient montrés du doigt comme voyous.

Combien de temps le conflit en Syrie a-t-il duré avant que la « gauche » occidentale n’ait commencé à adopter une position ? Des mois. Le conflit était simplement trop complexe et au début absent des salles de rédaction, de sorte que peu nombreux étaient ceux qui savaient quoi en penser. C’est seulement quand les gouvernements occidentaux ont commencé à prendre en compte la guerre, à la demande de leurs alliés régionaux, que la « gauche » a commencé à formuler une position mais autour du même vieux discours. Tandis Que l’Occident et ses alliés avaient leurs propres et sinistres raisons de s’impliquer en Syrie, cette guerre comme la guerre en Libye avant elle, n’était pas aussi simple et exigeait plus que de faire un simple tri et de choisir entre les bons et les mauvais.

Alors que rejeter énergiquement les croisades militaires occidentales qui n’auraient fait qu’aggraver les choses est un acte tout à fait justifié, transformer des dictateurs locaux en Che Guevara d’aujourd’hui reflète une belle imprudence.

Quatrièmement, si les conflits dans tout le ainsi-nommé Tiers Monde sont en grande partie sinon entièrement déterminés par les hégémonies occidentales, alors où se trouvent dans ces conflits les éléments dépendant des acteurs locaux ?

Les populations locales sont-elles si dociles qu’elles sont à peine considérées comme un des facteurs déterminants dans le conflit ? Que faites-vous des acteurs régionaux ? Qu’en est-il du contexte historique des conflits nationaux et régionaux ? Les peuples, quand ils se comportent comme un collectif, comptent-ils ou non ?

Cette vue dépréciée de tout autre acteur hormis les gouvernements occidentaux, bien que vendue comme une manifestation de solidarité, véhicule un certain degré de racisme où seul « l’homme blanc » détermine le cours de l’Histoire et ce qu’il résulte des conflits. Tous les autres sont soit des spectateur impuissants, soit des « clients du régime » qui reçoivent une « rétribution » des colonialistes corrupteurs une fois le mauvais contrat appliqué.

Ce qui m’amène à ma conclusion : l’insistance de la gauche à vendre sa théorie du « régime client » est au delà de toute crédibilité, mais pour beaucoup cette théorie reste difficile à contester. Quand certains ont légitimement relevé qu’Israël dispose d’une influence beaucoup plus grande sur la politique américaine que ce que l’habituelle théorie du « régime client » permettrait, beaucoup d’intellectuels de gauche ont réagi avec humeur. Pour eux, accepter de remettre en cause des idées établies sur la façon dont fonctionnent les rapports de force, risquait de remettre en cause la totalité du discours, depuis Cuba jusqu’en Angola, en passant par l’Indochine.

En 1984, George Orwell a parlé du « vocabulaire B », fait de « mots délibérément construits dans des buts politiques : c’est-à-dire inventés pour donner le sentiment d’une attitude mentale enviable à la personne qui en fait usage. »

Tandis que les conflits brassent tout le globe, demandant une pensée critique exigeante, la mobilisation et l’action, beaucoup dans la gauche occidentale standardisée s’engagent activement dans la dénonciation de ceux qui osent manifester leur désaccord. Ils recourent à la novlangue orwellienne et aux dogmes surannés qui semblent leur donner plus de confort moral que de véritable compréhension du monde. Un monde qui ne se limite pas à l’Occident et à son « champ de bataille des idées ».

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* Ramzy Baroud est titulaire d’un doctorat à l’université d’Exeter, et journaliste international directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr. Son site personnel : http://www.ramzybaroud.net

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24 juin 2015 - The Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.palestinechronicle.com/t...
Traduction : Info-Palestine.eu - Lotfallah


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