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Nuits de Gaza

samedi 4 juillet 2015 - 07h:02

Chris Doyle

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Le livre « Nuits de Gaza » du Dr Mads Gilbert est un témoignage qui rappelle à notre souvenir la guerre de 51 jours menée contre Gaza en 2014 ; c’est une plongée de première importance dans les luttes du secteur de la santé dans Gaza assiégée.

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Un jeune Palestinien blessé reçoit les premiers soins alors qu’il arrive à l’hôpital d’Al-Shifa après un raid aérieniIsraélien sur la ville de Gaza le 22 août 2014 - Photo : AFP

Les livres écrits par des chirurgiens et des médecins qui ont servi en temps de guerre et qui ont été témoins d’horreur sans nom relèvent d’un genre littéraire fascinant. Leurs récits, généralement poignants sont un rappel dévastateur des coûts réels de la guerre, pour les victimes, bien sûr, mais aussi pour ceux qui restent derrière. Même si leur lecture n’est pas toujours une partie de plaisir.

Le chirurgien norvégien, Dr Mads Gilbert, a ajouté sa pierre à cet édifice littéraire en faisant le récit de son expérience sous les bombardements israéliens de la bande de Gaza, l’été dernier. Cet ouvrage fait suite à son livre de 2010 : « Les yeux à Gaza, » qui traitait de l’Opération Plomb Durci. Au début du livre, il dit clairement : « Ce livre est un témoignage, pas une thèse universitaire ni un rapportage journalistique neutre. »

Le Dr Gilbert a l’expérience des champs de bataille. Il a soigné les blessés à Gaza pendant les guerres de 2009 et 2012 et pendant la deuxième Intifada, et même déjà en 1982, à Beyrouth pendant l’invasion israélienne. Il a également travaillé en Birmanie, au Cambodge et en Angola.

Il pose un regard sans concession sur ce qui est arrivé pendant la guerre israélienne à Gaza, en 2014, alors qu’il était basé à l’hôpital Al-Shifa. Imaginez le chaos, la profusion de blessés, le personnel épuisé qui n’a jamais le temps de dormir, les enfants sans parents, avec en musique de fond les bombes, les obus et les drones. Les choix de vie et de mort : qui va-t-on soigner, et qui ne pourra-t-on pas soigner ?

Le livre sort presque un an après l’opération « Bordures protectrices » qui coïncide avec le huitième anniversaire du blocus de Gaza. Les chiffres de l’Organisation des Nations Unies rappellent à tous l’ampleur de cette attaque. Elle a été le plus agressive et la plus destructrice des 12 guerres d’agression israéliennes contre la bande de Gaza.

Gilbert montre clairement que l’impact de la guerre a été accentué par le blocus. En effet, la population souffrait déjà, à différents degrés, de malnutrition et/ou de problèmes de santé. Environ 3500 enfants ont été blessés, mais l’état physique et psychique de la quasi-totalité de ces enfants était déjà déficient avant de subir ce traumatisme. Leurs systèmes immunitaires étaient déficients, ils souffraient d’une carence de protéines et 75% souffraient d’anémie.

A cause du blocus, la fourniture d’électricité était sporadique, même dans les hôpitaux. Il n’y avait pas de pièces détachées pour réparer les générateurs. Les ventilateurs de l’unité de soins intensifs s’arrêtaient fréquemment. Lui et ses collègues palestiniens devaient parfois opérer uniquement à la lueur de leurs écrans de téléphones mobiles. Ils manquaient de tout, depuis les médicaments jusqu’aux feuilles à usage unique. Il a même été obligé de faire des points de suture à un petit garçon sans anesthésie – car il n’y avait pas assez d’anesthésiques pour tout le monde.

Le traumatisme ne se termine pas avec la chirurgie. Comme le chef de l’hôpital, Dr Sobhi Skaik, le dit à Gilbert, « Où vont-ils aller si nous nous les laissons partir ? » Plus de 500 000 personnes ont été déplacées dans le conflit et 20 000 maisons détruites.

Il y a dans le livre des photos d’une remarquable humanité et infiniment émouvantes. Certaines montrent des personnes souffrant de blessures inimaginables, mais d’autres montrent la force des Palestiniens, leur dignité et leur expression de défi devant un tel carnage. Prises par l’auteur ou avec son appareil photo, ces photos sont infiniment plus parlantes que tous les mots. Elles sont très impressionnantes.

Le récit lui-même devient éminemment puissant et inoubliable quand Gilbert donne la parole aux Palestiniens. Il n’oublie jamais que c’est leur histoire qu’il raconte et non pas la sienne, et c’est tout à son honneur. Il rencontre beaucoup de personnes qu’il a soignées dans les conflits précédents et il s’intéresse à ce qu’elles sont devenues depuis. Il raconte qu’il a rendu visite à Samar à Bruxelles quelques années, après l’avoir soignée en 2009. Elle se souvient de tout, bien qu’elle n’ait eu que quatre ans à l’époque.

Puis il y a Amal. Sa tête la fait toujours souffrir. Elle a encore un énorme éclat d’obus près du cerveau qu’il est impossible de retirer sans mettre sa vie en danger. Gilbert retourne aussi voir Jumana Samouni, blessée en 2009, dont la main gauche a dû être amputée et qui, plus horrible encore, a perdu 30 membres de sa famille.

La guerre de 2014 a causé d’énormes destructions dans le secteur de la santé avec 17 hôpitaux, 56 centres de soins primaires et de 45 ambulances endommagées ou détruits par les frappes israéliennes. Gilbert, en plus de l’hôpital Shifa, travaille aussi dans un hôpital pédiatrique touché par les bombardements israéliens.

Les médecins et le personnel de santé soignent les blessés à leurs risques et périls. Dans les conflits modernes le personnel de santé est de plus en plus pris pour cible. Selon le CICR, il y a eu plus de 2300 incidents de menaces ou d’actes de violence dans les établissements de soins, de janvier 2012 à juillet 2014. La Syrie et la République centrafricaine en ont été des exemples marquants mais Gaza aussi malheureusement, et pas seulement pendant la guerre de 2014. La Quatrième Convention de Genève semble être passée aux oubliettes.

Mads Gilbert a fait l’objet de critiques, souvent de la part des partisans d’Israël. (Israël lui a d’ailleurs interdit à vie l’entrée à Gaza en octobre 2014 pour des raisons de sécurité). Ils prétendent que le Hamas avait des quartiers généraux à l’hôpital Al Shifa. A quoi le Dr Gilbert rétorque : « Les allégations israéliennes au sujet de Shifa sont anciennes et n’ont jamais été prouvées. Je n’ai jamais vu aucune trace de QG ni de fusillades à Shifa ».

Il respecte la quatrième Convention de Genève et affirme qu’il « aurait démissionné s’il avait constaté des signes ou des preuves de violations du droit international ». Israël n’a toujours pas produit la moindre preuve que l’hôpital Shifa ait été utilisé par le Hamas, bien qu’il l’ait prétendu 1000 fois depuis 2009. Quoiqu’il en soit, cela ne diminue en rien la bravoure et le dévouement du personnel de santé qui y travaille.

« Nuits à Gaza » n’est pas le compte rendu exhaustif de la guerre de 51 jours de l’été 2014. Ce n’est pas son propos. Même si la lecture d’autres travaux est nécessaire pour se faire une image complète, « Nuits à Gaza » donne un aperçu très intéressant de la lutte menée par le secteur de la santé pour réussir à soigner les blessés à Gaza.

Ce témoignage constitue aussi un rappel. En l’ajoutant à d’autres récits et d’autres preuves, y compris ceux et celles fournis par des soldats israéliens eux-mêmes, on peut se rendre compte de l’ampleur des crimes dont les dirigeants d’Israël auront à répondre. Le Dr Gilbert vient à nouveau de solidifier son inestimable travail de médecin avec cet ouvrage simple mais accablant. Espérons qu’il n’aura pas besoin de recommencer dans 12 mois.

C’est fort à propos qu’un Palestinien, le journaliste Mohammed Omer, a le dernier mot, dans le livre : « Une nation capable de recycler les vieux missiles en pots de fleurs, pour y faire fleurir des plantes, témoigne de la constance de sa résilience et de son optimisme. »

L’ouvrage (langue anglaise) peut être commandé à : http://www.amazon.fr/Night-Gaza-Mad...

22 juin 2015 - Middle East Eye - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.middleeasteye.net/in-dep...
Traduction : Info-Palestine.eu - Dominique Muselet


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