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Les Palestiniens s’efforcent de garder vivant le souvenir de la Nakba

lundi 1er juin 2015 - 21h:26

Aziza Nofal

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Ramallah, Cisjordanie - Lors d’une interview à propos du jour où elle a été forcée de quitter Lifta, sa ville natale, à l’ouest de Jérusalem, Khadija a dit ceci : « J’aime cette fille…Je vais lui donner la robe ». Elle désignait en même temps sa petite fille Iman qui est allée chercher une robe que Khadija gardait depuis 70 ans comme si c’était son bien le plus cher.

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Une femme palestinienne tient une clé, symbolisant les clés des maisons que les Palestiniens ont été forcés d’abandonner en 1948, près de Hébron - Photo : .Nayef Hashlamoun/Reuters

Quand Al-Monitor lui a demandé pourquoi elle souhaitait donner la robe à Iman, elle a répondu : « Parce qu’elle en connaît la valeur et parce qu’elle peut la conserver. »

Khadija, qui a 76 ans, a dit que sa robe représentait la ville natale qu’elle avait abandonnée en 1948 après qu’Israël eut occupé la Palestine historique. Elle raconte des dizaines d’histoires sur le village, son histoire et les coutumes des habitants. Dès qu’elle omet un détail, Iman le lui rappelle.

Khadija fait partie des 800 000 réfugiés qui durent quitter leurs villes et leurs villages pendant la guerre de 1948, lors de ce qui est à présent connu sous le nom de Nakba, ou catastrophe. Depuis tout ce temps, ils attendent de rentrer chez eux. Les histoires que les personnes déplacées racontent à leurs enfants et petits-enfants sont leur seule consolation. Ils ne peuvent que leur transmettre un souvenir qui pèse sur leurs cœurs et leurs âmes depuis 67 ans.

Khadija et sa famille vivent à présent à al-Bireh au centre de la Rive Ouest. Elle craint de connaître le même sort que son père, sa mère et sa sœur aînée qui sont morts avant de pouvoir rentrer chez eux. Mais dès qu’elle voit Iman et ses frères et sœurs, elle reprend espoir. « Si nous ne retournons pas chez nous, c’est nos petits-enfants qui le feront », dit-elle.

Ahmed Ismail al-Aswad, originaire du village de Kafr Ana près de Jaffa, vit dans le camp de réfugiés de Balata à l’est de Naplouse. Il garde un souvenir très vif de Kafr Ana. Il avait 13 ans quand il a dû en partir.

Aswad, 81 ans, a 16 enfants et il espère qu’ils se battront pour le droit au retour en conservant les souvenirs qu’il leur transmet. « Nous retournerons dans notre pays. Je ne sais pas quand exactement, mais le jour du retour approche et même si mon destin n’est pas d’y revenir, c’est mon fils qui retournera dans la maison de son grand-père », a-t-il déclaré à Al-Monitor.

Quand on lui a demandé si son fils savait où se trouvait la maison de son grand-père, Aswad a répondu : « Oui, j’ai la clé de la maison. J’ai réussi à y aller il y a quelques années. Je l’avais amené avec moi et je lui ai dit que c’était son héritage. »

Au camp de réfugiés de Balata, Aswad figure parmi les personnes les plus âgées qui furent déplacées lors de la Nakba. Et parmi les rares qui sont encore vivantes. Il a une bonne mémoire et il a transmis ce dont il se souvient à ses enfants et petits-enfants.

Néanmoins, ces efforts individuels ne sont pas suffisants pour conserver l’histoire de toute une population déplacée à présent dispersée en Palestine et à l’étranger.

Al-Monitor a demandé à Fayez Arafat, directeur du Centre Culturel Yafa au camp de réfugiés de Balata, quelles possibilités s’offraient aux réfugiés pour conserver leur expérience de la Nakba. Il s’est dit inquiet du fait que les récits de première main se raréfiaient au fur et à mesure que le temps passait.

« C’est la course contre la montre pour rassembler des preuves sur les histoires que racontent les réfugiés qui ont connu la Nakba - pas ceux de la deuxième génération qui tiennent leurs récits des parents et où des détails peuvent manquer », a dit Arafat.

Selon Arafat, le rassemblement de preuves a été un véritable défi surtout du fait que la plupart des gens qui ont connu la Nakba sont morts et que d’autres souffrent de la maladie d’Alzheimer.

Arafat et son équipe s’efforcent d’illustrer par le son et l’image les récits des réfugiés les plus âgés. Il dit que le centre l’a fait pour les récits de 24 réfugiés du camp de Balata et que cela leur a pris deux ans. Mais seul un sur les 24 réfugiés interviewés en l’an 2000, est encore vivant.

Selon Arafat, les récits de ces réfugiés représentent la garantie du retour. « La communauté internationale ne soutient pas le droit au retour et les gens (qui ont connu la Nakba) meurent les uns après les autres. Mais cette histoire devrait rester (aux jeunes) de sorte qu’ils s’y attachent et qu’ils héritent du droit au retour comme d’une bataille à mener. »

Les efforts pour conserver les récits des réfugiés ne sont pas coordonnés. Certaines institutions s’efforcent de documenter des récits oraux et des photos alors que d’autres, comme le Palestinian Museum, rassemblent des récits venant d’une zone géographique limitée. Rana al-Anani, chargée de relations au musée, a dit à Al-Monitor que la première tâche dévolue au Museum avait été de « rassembler des récits de réfugiés en Palestine et dans la diaspora, puis d’inclure toute l’histoire de la Palestine. »

Elle a déclaré : « Parmi les projets du Museum, il y a celui d’un Album de Famille qui rassemblerait des photos et des récits de familles palestiniennes. Les photos (constituent) un album digital illustrant les événements qui se sont produits avant, pendant et après la Nakba. »

La première action du musée fut une exposition de photos de biens conservés pendant des décennies par 280 réfugiés vivant en Palestine et à l’étranger. Selon Anani, ces photos racontaient l’histoire des Palestiniens de l’après-Nakba.

Rana Zahir, professeur d’histoire palestinienne à l’université de Birzeit, a déclaré à Al-Monitor que la Nakba palestinienne représentait pour le peuple palestinien une crise existentielle et que la base de cette Nakba était la diaspora. Israël a privé les Palestiniens de leur terre et a également cherché à les priver de leur histoire.

Zahir, qui, depuis des années, travaille pour conserver l’histoire orale des réfugiés des camps a une grande confiance dans la nouvelle génération de réfugiés. « Je m’occupe de la troisième génération de la Nakba qui a grandi dans l’oubli politique mais qui conserve le souvenir », dit-il.

Zahir pense que, bien qu’il n’existe aucun projet national officiel en dehors de l’OLP, les représentants des Palestiniens en Palestine et à l’étranger, les efforts indépendants des institutions et des individus, tout cela est important pour conserver l’histoire des Palestiniens.

Mais selon Zahir, le défi pour les Palestiniens, c’est d’utiliser leurs récits - qui sont toujours vivants dans la conscience des réfugiés et de tous les autres Palestiniens - pour rentrer chez eux et retrouver la liberté.

* Aziza Nofal est un journaliste de Nablus. Elle habite et travaille dans Ramallah en tant que journaliste indépendante. Diplômée des universités et al-Najah, et al-Quds, elle travaille aujourd’hui dans le domaine du journalisme d’investigation en Palestine.

* Traduit de l’anglais par Christine Malgorn – Auteur de Syrie, mon amour. 1860, au cœur de la guerre oubliée. Edition Harmattan, 2012 – Voir la vidéo (disponible sur Amazon) ; et de « Bienvenue au Shéol » paru en avril 2015 (disponible en numérique sur Amazon, et en format papier). Consultez son blog.

19 mai 2015 - Al-Monitor - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.al-monitor.com/pulse/ori...
Traduction : Info-Palestine.eu - Christine Malgorn


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