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De la Nakba palestinienne à la Nakba arabe

mercredi 20 mai 2015 - 06h:37

Ramzy Baroud

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Dans une capitale occidentale, loin de Gaza et du Caire, j’ai récemment bu un thé avec « un réfugié égyptien ».

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Des réfugiés syriens franchissent la frontière turque près de la ville de Kobani - Photo : UNHCR/I. Prickett

Le terme m’est familier, mais je n’avais jamais rencontré un Égyptien qui se référait à lui-même de cette façon. Il en parlait comme d’un fait établi, disant : « En tant que réfugié égyptien... » et il continua à parler des bouleversements politiques dans son pays.

J’ai eu un frisson lorsque j’ai voulu estimer le nombre des Arabes qui ont été transformés en réfugiés ces dernières années. Mais où commercer le calcul, si nous devons mettre de côté la Nakba palestinienne en 1948 ? Ou oublier les vagues successives de purification ethnique des Palestiniens qui ont suivi, et négliger les divers exodes de civils libanais en raison des invasions israéliennes et de la guerre civile ?

L’Irak peut être le début - le pays qui a servi de fondation à tout ce qui est arabe. Sa culture, son histoire et sa civilisation, qui renvoient au début même de la civilisation humaine, ont été le point de départ du nouvel exode arabe.

La promesse américaine de bombarder ce pays jusqu’à « le ramener à l’âge de pierre » a été encore pire que prévue. Des millions d’Irakiens sont devenus des réfugiés après la guerre conduite par les Etats-Unis, une situation exacerbée autour des années 2005 avec la guerre civile provoquée par l’invasion.

Rien que l’an dernier plus de deux millions d’Irakiens ont été déplacés, la plupart d’entre eux à l’intérieur du pays en raison de la prise de contrôle violente par le ainsi-nommé État Islamique, de nombreux territoires au nord et à l’ouest de l’Irak.

Un rapport récent du Centre de Suivi des Déplacés Internes (Internal Displacement Monitoring Centre - IDMC) basé à Genève - a finalement intégré les crises en Syrie, en Irak, en Libye, etc..., dans un plus large contexte, accentuant la tragédie arabe collective. « Ce sont les plus mauvais chiffres de déplacements forcés dans une génération, mettant en évidence notre totale incapacité à protéger les civils innocents, » selon Jan Egeland, le responsable du Conseil Norvégien pour le Réfugiés, l’organisation qui chapeaute l’IDMC.

La guerre et les conflits ont eu comme conséquence le déplacement de 38 millions de personnes, dont 11 millions ont été déplacées rien que l’année dernière. Ce nombre est constamment aggravé par de nouveaux réfugiés, alors que le total de personnes qui se sauvent de leurs maisons revient à une moyenne quotidienne de 30000, dont un tiers sont des Arabes qui se sauvent de leurs propres pays.

Oui, chaque jour ce sont 10000 Arabes qui deviennent des réfugiés, selon l’IDMC. Bon nombre d’entre eux sont des personnes déplacées à l’intérieur de leur pays, d’autres sont des réfugiés dans d’autres pays, et des milliers tentent le tout pour le tout dans de petits bateaux à travers la Méditerranée. Ils sont des milliers à perdre la vie dans ces tentatives.

« Je suis un réfugié syrien du camp palestinien d’Al-Yarmouk à Damas, » a écrit Ali Sandeed dans le journal britannique The Guardian. « Quand j’étais petit, ma grand-mère nous parlait souvent de ce qu’elle avait éprouvée quand elle avait été forcée de se sauver de sa maison en Palestine en 1948, et comment elle espérait que ses enfants et petits-enfants n’aient jamais à éprouver ce que l’on ressent à être un réfugié. Mais nous l’avons éprouvé. J’étais né réfugié palestinien et il y a presque trois ans je suis devenu un réfugié une fois de plus, quand ma famille et moi-même avons dû nous sauver au Liban pour échapper à la guerre en Syrie. »

« J’ai pensé que le bateau était ma seule chance, » était le titre de l’article dans lequel Sandeed décrivait son voyage vers l’Europe à travers la mer.

Beaucoup parmi les réfugiés de Yarmouk sont des réfugiés ou des descendants des réfugiés Palestiniens qui ont par le passé habité en Palestine du nord - à Haïfa, Akka et Saffad. A la lecture, son témoignage évoquait immédiatement les scènes chaotiques où les réfugiés se sauvaient de l’invasion sioniste de Haïfa en 1948.

Grâce aux historiens palestinien et aux nouveaux historiens israéliens comme Ilan Pappe, nous savons fort bien ce qui s’est produit quand des dizaines de milliers de personnes ont essayé de s’échapper pour sauver leurs vies, utilisant de petits bateaux de pêche :

« Des hommes marchaient sur leurs amis et des femmes sur leurs propres enfants. Les bateaux dans le port ont été bientôt remplis d’un chargement vivant. Leur surcharge était terrible. Beaucoup se sont retournés et ont coulé avec tous leurs passagers. » (Pappe, La Purification Ethnique de la Palestine, P. 96)

La brutalité et le sentiment de désespoir présents dans cette scène se répètent chaque jour sous diverses formes dans tous les pays arabes : l’Irak, la Syrie, la Libye, le Yémen et encore d’autres. Si les chemins pris par ces réfugiés étaient représentés par de petites flèches, celles-ci se dirigeraient dans beaucoup de directions. Elles se recouvriraient et parfois s’opposeraient l’une à l’autre : des gens innocents, de toutes conditions sociales, communautés et religions tournant en rond dans une panique complète, avec leurs enfants, et transportant tout ce qu’elles ont pu récupérer.

La Nakba palestinienne (la catastrophe de la guerre, du déplacement forcé et de la dépossession de 1948) est maintenant devenue la Nakba arabe. Les Palestiniens réfugiés connaissent trop bien ce que traversent aujourd’hui leurs frères arabes : les massacres, la perte irrémédiable, le désespoir, et les bateaux qui se renversent.
Cela remet en tête une question qui s’est imposée dans l’esprit de beaucoup quand le ainsi-nommé Printemps Arabe a débuté au début 2011 : Les révolutions dans le monde arabe sont-elles bonnes pour la Palestine ?

Il était impossible de répondre. Il y avait trop de variables pour n’importe quelle évaluation intelligente, ou simplement une supposition sérieuse. L’hypothèse était : si les révolutions arabes aboutissent à des résultats véritablement démocratiques, alors, naturellement, ce sera profitable aux Palestiniens. Cette hypothèse suivait une logique simple selon laquelle historiquement, pour les masses arabes - en particulier dans les pays arabes les plus pauvres - la Palestine était perçue comme la lutte la plus centrale et la plus partagée qui unifiait l’identité et le nationalisme arabes depuis des générations.

Mais non seulement la démocratie ne s’est pas imposée (à l’exception de la Tunisie) mais des millions d’Arabes ont rejoint les millions de Palestiniens dans leur exil perpétuel.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Mon ami égyptien, qui s’est lui-même déclaré un « réfugié, » m’a dit : « Je suis optimiste. »

« Je le suis aussi, » ai-je répondu, ni l’un ni l’autre d’entre nous n’était étonné par ces déclarations apparemment curieuses.

La source d’optimisme est double. Premièrement, les Arabes ont finalement brisé la barrière de la peur, un préalable essentiel à n’importe quel mouvement populaire qui opte pour un changement fondamental. Deuxièmement, aujourd’hui un grand nombre d’Arabes partagent de façon égale le poids de la guerre, de la révolution, du dénuement et de l’exil.

C’est loin d’être une « bonne chose, » mais cela accentue certainement l’élément d’urgence dans le destin arabe collectif.

« Nous sommes dans le même bateau, » ai-je dit à mon ami égyptien. En effet, c’est comme si tous les Arabes montaient à bord d’un seul canot, surchargé, et que nous devions tous le faire arriver de l’autre côté, sain et sauf.

Sauter par dessus bord n’est pas une option.

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* Ramzy Baroud est doctorant à l’université d’Exeter, journaliste international directeur du site PalestineChronicle.com et responsable du site d’informations Middle East Eye. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr. Son site personnel : http://www.ramzybaroud.net

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13 mai 2015 - The Palestine Chronicle - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.palestinechronicle.com/t...
Traduction : Info-Palestine.eu


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